DROUET
RUB de la Grande-Truanderie, n° 21 :
l’entrée par une porte bâtarde, peinte en rouge; la maison d’à côté, qui fait le coin de la rue Verderet, est un café.
Les autres indications fournies par Grisel ne sont pas moins méticuleuses. Trois étages à monter; au 3e, demander le citoyen Tissot; le passage est sur la gauche, le long du paravent.
Il est onze heures. Des troupes — de la cavalerie — avec précaution descendent par la rue Verderet, vont bloquer la petite porte rouge, D’autres se tiennent en réserve, par derrière, dans la rue Mauconseil.
Vivement, trois ou quatre hommes se sont détachés. Ils montent. Au 3e, l’un sonne» Une femme ouvre.
« Le citoyen Tissot est-il là? »
L’ATTAQUE
La femme tenait la porte de la main, un paravent masquait le fond du logement. L'homme hésite, va pour avancer, puis brusquement pivote, écarte la femme : une première pièce, une autre plus petite, puis, à gauche, une porte à coulisse....
Babeuf était assis, écrivant à une table. Avec lui Pillé, son copiste, et l’homme à la perruque ronde, le musicien Buonarroti. Au bruit, Babeuf releva la tête, mais n’eut pas le loisir d’en faire plus, d’étendre le bras, de saisir une arme, un pistolet : les policiers étaient sur lui. Pareillement, les deux autres estomaqués par la vivacité de l’attaque, demeurèrent cloués sur place, « les bras cassés. » La porte, la fenêtre étaient gardées à vue, toute retraite coupée. Buonarroti, seul, ayant fait le geste de glisser un papier sous lui, on le lui prit des mains, sans difficulté. Enfin, Babeuf, rejetant sa chaise, dans un sursaut de colère et de dépit, s’écria : « C’en est fait, la tyrannie l’emporte! »
L'Inspecteur déjà faisait main basse sur tous les papiers, raflait, à vue de nez, le plus gros : proclamations, notes de service, correspondances, un cachet au sceau du Comité insurrecteur. C’était un routier de la Révolution, D’Ossonville, habitué à faire vite. Il connaissait
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le quartier, ne se souciait pas d’avoir en un moment toute la rue Saint-Denis, le passage du Saumon, la cour Mandar et la rue Tireboudin, sur les bras.
Par bonheur personne, pas même les plus chauds babouvistes et les plus voisins, Degras, Caillieux, Ganiche, Simon de la rue du Ponceau, ne savait l’existence de Babeuf chez Tissot. On croyait, voyant les soldats, à quelque vulgaire descente de police, chez des fabricants de fausse-monnaie, des recéleurs, des filous. Bref, la foule piétinait, se poussait, au coin du petit café, pressait les dragons, mais sans mauvaise humeur.
Tout à coup, un mouvement : « Au voleur, à l’assassin! »
Du couloir, un groupe débouche, tirant un petit être à l’air chétif, qu’on pousse vivement dans un fiacre. Des dragons se rassemblent, sabre au clair, prennent le trot derrière la voiture, qui déjà tournait a 1 angle de la rue, que les vivats se prolongeaient encore : « Bravo, bravo ! Ne lâchez pas ces voleurs et ces assassins ! »
De soir, la vérité fut en toute tranquillité répandue par la ville, les affiches appliquées au coin des rues sans qu’aucun trouble se produisît. Germain, Darthé, Babeuf, n’étaient
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pas d'envergure à inquiéter beaucoup le Palais- Royal ni le boulevard Italien. Res gens allaient à leurs affaires, pressés, ou bien sortant de table apercevaient l’affiche, donnaient un coup d’œil : a Ah! encore une conspiration! », et, palpant leur gousset, entraient au spectacle. Il n’y eut pas même de bruit au faubourg, dans les marchés : seulement des réflexions, des propos gouailleurs. Parlant des députés, des généraux, des banquiers, auxquels Babeuf se proposait de couper le cou : « Voilà- t-il bien un grand mal! disaient les poissardes; on en a égorgé bien d’autres.... »
Évidemment !
Darthé, le même jour qu’on arrêtait Babeuf, était passé le matin chez Drouet. De rendez-vous, rue Papillon, était pour onze heures. « Eh bien, dit Drouet, je vais rue Poissonnière; c’est à peu près mon chemin, je t’y conduirai avec mon cabriolet. »
Rue Papillon, la maison qui faisait le coin du faubourg portait en caractères épais : Marchand de vin en gros. D’atelier de Dufour était plus loin, en suivant. Ra rue d’ailleurs, nouvelle
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encore, ne présentait sur un côté que des palissades, des murs de jardins.
Drouet arrive, trouve ses amis rassemblés, les deux conventionnels, Ricord et Baignelot, avec Germain et Didié. On s’installe. Drouet finissait à peine de lire une lettre qu’il avait apportée avec lui, quand la porte s’ouvre : un officier paraît ; derrière lui, des baïonnettes, des tricornes.
Drouet voyant cela, ne fit point de difficultés à se soumettre. Il protestait de la pureté de ses intentions, et de ce qu’il n’avait eu d’autre idée, en accompagnant Darthé rue Papillon, que de « déjeuner avec des amis; » au surplus, s’il avait reçu effectivement Babeuf cbez lui, il ignorait pourquoi Babeuf était venu le voir; apparemment « c’était pour lui rendre visite.... » De soir même, Drouet, mené à l’Abbaye, était conduit à une cellule du troisième étage et mis au secret.
C’était déjà formidable, si l’on songe au prestige qu’exerçait depuis Varennes le nom de cet homme-là sur l’imagination populaire. Bien des gens n’étaient pas babouvistes qui regardaient l’ancien conventionnel comme l’incarnation même de l’héroïsme révolutionnaire, dans ce qu’il a de plus primitif, de plus fruste. Buimême se croyait un peu le fondateur de la
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République, s’indignait de ce qu’on eût osé, en Thermidor, porter la main sur son beau-frère Vauthier, coupable de sympathies robespierristes, — comme si un lien de parenté avec Drouet ne suffisait pas à conférer le privilège de l’inviolabilité.
Au physique, fort, robuste, un colosse de six pieds de haut, qui boitait, on l’a dit, depuis sa malheureuse expérience du Spielberg. Volontiers, à table, entre amis, il se confiait, rapportait divers traits de sa « captivité en Allemagne, » ou bien, s’échauffant par degrés, en venait sur le terrain politique à de terribles colères. Quand, après boire, de sa rude main, il repoussait son verre, l’exaspération et le ressentiment, joints aux vapeurs du vin, lui dérangeaient les idées. Il pétrifiait ses convives par l’affection passionnée qu’il manifestait pour les méthodes de Robespierre, de Carrier, de Joseph le Bon, les fusillades, noyades, guillotinades, mitraillades. A son idée, la France étouffait, crevait de trop de sang, toujours, en dépit des louables efforts de la Convention. Point de salut, si l’on n’en revenait rapidement aux « formes acerbes, aux grands moyens : » par exemple, « ligoter les femmes et les filles deux par deux, et les foutre à l’eau. » — Bui-même, il se vantait d’être jacobin, au sens exclusif du terme, et de vouloir
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faire bon marché de toute sa famille, si 1 intérêt du Bonheur Commun l’exigeait. Quand les Jacobins lui eussent guillotine, disait-il,
« son père et sa mère, » il ne se fût point, à coup sûr, formalisé pour si peu.
Avec cela, par moments, cauteleux, matois, l’échine souple, tenant de ses origines une sorte de finesse champenoise, qui lui mettait d’étranges silences sur les lèvres.
Ba première fois qu’il est appelé a comparaître et à répondre de sa conduite devant ses collègues du Corps legislatif, la foule se précipité, les cafés bourdonnent ; la terrasse des Tuileries se couvre de monde. Mais, aux abords des Conseils, les factionnaires écartent la multitude murmurante, dispersent les groupes. Dans la cour du Carrousel, un piquet de dragons attend le prévenu qui ne traverse jamais Paris, de sa prison à ses juges, qu’en voiture close escortée de cavalerie. Enquête, contre-enquête, examen, lecture des pièces, tout se passe à huit clos, rideaux tirés, tribunes vides.
Pourquoi? Que craint-on? les plaisanteries, les applaudissements des royalistes? le trop d’éclat donné à un débat d’intérêt, si 1 on peut dire, strictement parlementaire? la publicité gênante, pour certains, de quelques détails? ou, seulement, le danger de remettre en mouvement
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le vieux fanatisme révolutionnaire qui fermente au cœur de la populace?
Le 29 juin, des troubles éclatent aux Halles : pillage général de fruits et de légumes, paniers culbutés, marchands en fuite. I/opinion bourgeoise s’effarouche, dénonce par la voix de la presse « le grand acte préparatoire de l’insurrection, » les sinistres augures de la ruée démagogique. Aux Tuileries, un journaliste est attrapé, malmené par une bande d’énergumènes, dont l’un, s’éloignant, murmure : « Je suis toujours bien aise de te connaître; à la première occasion, je t’assomme. » — On peut voir, autour des Halles, du Temple, de l’Abbaye, les progrès du virus révolutionnaire, qui se trahit maintenant a la surface de la ville par de larges plaques, comme d’inquiétantes ecchymoses, Des mêmes individus qu’hier, marchands de salade, chiffonniers, fripiers, coltineurs, joueurs d’orgue, sont les colporteurs, les camelots du Bonheur Commun : ainsi, les deux frères Bonjour, crieurs de journaux, rue du Bac; Daniel, à la Pomme- Rouge, rue du Faubourg-Montmartre; le buvetier qui tient le petit café en forme de cabane, rue Saint-Honoré, près de la grande porte des Feuillants; une femme Miart, ancienne cuisinière « chez la comtesse de Chalabre; » une autre, qui porte à son cou le portrait de Marat ;
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Baptiste, débitant, rue Guérin-Boisseau; Ganicbe, savetier, cour Mandar; Fiquet, Petit- Mamain, un ancien fifre, Trottebas, Coulon, réparateur de porcelaine. Ft, comme toujours, de basses boutiques, des marchands de vin, servent de rendez-vous ordinaires et de points de correspondance.
Le Paris de ce temps-là, si trouble encore, avec ses ruelles obscures, fangeuses, ses trous d’ombre, était, la nuit, le principal complice de Babeuf Mystérieusement, alors, des hommes se retrouvaient derrière les vitres sales de quelques boutiques du boulevard du Temple ou de la rue du Vertbois. Le jour, ils demeuraient à flâner, le gourdin sous le bras, autour des marchés, des quais et des ponts, en quête de l’ouvrier, du militaire oisif, qu’ils raccrochaient au passage, entraînaient chez le marchand de vin.
Près de la place de Grève, au coin de la rue Planche-Mibraye, se trouve un petit café où travaille un individu nommé Curé, dit Dubois, assisté d’un déserteur, Louis Blondeau, qu’on appelle David. Des soldats sont amenés dans l’arrière-boutique, au fond de la cour, — une salle basse, très sombre, avec des lumières sur la table. On leur offre « du jambon, de la salade, et même des pipes et du tabac pour fumer. » Le vin, bien entendu, à discrétion
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A l’Abbaye, le poste de police donne sur l’entrée d’un petit café qui est le quartier général de tous les frères et amis du voisinage, spécialement de Grégoire, le menuisier de la rue de l’Egout, de Vacret, fabricant de bas, et du coiffeur Paulin. De là, Grégoire et les autres appellent les soldats, leur payent à boire, « passent l’après-midi à riboter avec les hommes du corps de garde. .. » Ces hommes, gens de bonne composition, fermaient les yeux quand les camarades, se plaçant aux fenêtres, tâchaient de a faire des signes » aux détenus, d’un côté à l’autre de la rue.
On juge par là que le service de garde n’était pas dur à l’Abbaye. Deux vedettes à cheval, en faction à l’entrée de la prison ; deux autres, un peu plus bas, sur la place du Petit-Marché; une demi-douzaine de sentinelles encore, réparties le long du jardin : quatre hommes dans une petite cour intérieure; c’est tout. Bt il y avait plus de soixante dragons ou grenadiers occupés, tout le jour, au corps de garde, à bâiller, fumer la pipe, ou lorgner le monde par les fenêtres.
A l’intérieur, le concierge en titre étant
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malade, c’était un pistolier, Carion, qui, le soir, montait, sur le coup de sept heures, boucler son monde. Le reste du temps, les détenus étaient libres de circuler dans les couloirs, et pouvaient même, comme on l’a vu, communiquer par gestes avec les gens du dehors.
Certain jour, le 17 août, Carion se préparait à faire sa tournée, quand il fut surpris d’apercevoir, au troisième étage, une porte qui bâillait sur le corridor. C’est là qu’était logé Drouet, dans une pièce à feu située sur le préau. Carion s’approche, voit que la pièce est vide : à l’instant, il perd la tête, se jette dans l’escalier : « vite, vite, Drouet se sauve : les clefs du préau! » Le suppléant concierge était sur le chemin de ronde, occupé à relever les factionnaires; quelqu’un lui crie : « Courez vite, montez, on vous cherche, Drouet s’enfuit.... » Il accourt, fait appeler la garde. On fouille le préau, on fouille le jardin. Des soldats vont jusqu’à la manufacture de salpêtre dont la cour était contiguë à celle de la prison. Rien. Personne n’avait rien vu, rien remarqué.
Dehors, une patrouille avise un boiteux, de forte carrure, qui s’éloignait à pas tranquilles; on lui court après, on l’interpelle : n’a-t-il pas vu « un prisonnier qui se sauve à toutes jambes? » « Non, répond l’autre, d’ailleurs je ne me
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mêle pas d’arrêter les prisonniers qui se sauvent.... »
Déjà, le mois précédent, une note de service avait appelé l’attention du Bureau Central sur la facilité qu’éprouvaient toutes sortes de gens à parvenir, en dépit d’instructions catégoriques, jusqu’à Drouet. C’est ainsi qu’un peintre en voitures de la porte Saint-Denis, Gagnant, avait trouvé le moyen d’aller tous les jours prendre les ordres de son patron et de lui faire tenir sa correspondance. D'homme était facilement reconnaissable à son costume, — redingote verte, chapeau rabattu et bésicles; il arrivait, traversait les cours et les guichets, montait, et, l’entretien terminé, repliait sa serviette ou ses papiers, et se retirait sans que personne s’avisât de lui demander rien.
De secrétaire d’un député, n’est-ce pas, et d’un député révolutionnaire!
Par ailleurs, de gros personnages, des députés, au moins un directeur — Barras — étaient plus que soupçonnés d’avoir pour Drouet, et d’une façon générale pour tout le parti anarchiste, des indulgences confinant à la complicité, — au point que le premier cri du public, apprenant la fugue de Drouet, fut : « Beau mystère ! Que ne va-t-on voir un peu chez Barras si Drouet n’y est pas ! »
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Question d’intérêt, calculs de politiques?
Enfin, ce soir-là, Drouet parti, il était huit heures — la tombée de la nuit au 15 août — des policiers, des militaires surviennent, tout un monde de notabilités qui se mettent en devoir de retourner le lit, palper les murs, visiter la cheminée. On leur apporte une corde à noeuds, que Carion avait, en se penchant, aperçue par la fenêtre. Mais, visiblement, cette corde n’a pas servi, tant les nœuds en sont lâches; pas une éraflure, pas une trace de frottement. A la fenêtre, un barreau manque, la tige sciée, puis tordue, arrachée par le bas. On regarde, on mesure; cela faisait, en largeur, vingt centimètres de passage : un peu mince pour Drouet!
Quant à la cheminée, vérification faite, il y a « une barre chargée de moellons » qui bouche le tuyau à dix pieds du sol.
D’un des policiers avait fini par s’asseoir pour verbaliser. Des autres se consultaient, s’inquiétaient, pas si bêtes quand même qu’ils ne découvrissent le fond des choses, et ne sachant quel parti prendre, s’il valait mieux, pour l’honorabilité du gouvernement, approfondir ou étouffer l’affaire?
Au Directoire, informé dans la nuit, personne ne bronche : Carnot, Da Réveillière, visiblement gênés par Barras.
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De lendemain, la nouvelle, bien qu’étouffée, circule, « de bouche à bouche. » Des rumeurs, des rires, du mouvement au Palais-Royal. Beaucoup de gens qui s’interpellent ont des sourires de biais, des clins d’œil d’intelligence. Mauvais effet, quand même! On sent qu’il y a du malaise, du trouble dans l’air, toute une partie de la population inquiète, nerveuse, préoccupée des événements et des complicités que chacun devine, sans les connaître, derrière la toile. « Tableau très rembruni, craintes générales.... D’évasion d’un seul homme — écrit-on — a dérangé toutes les idées. »
D’impression, les jours suivants, s’accuse.
On remarque qu’un habitué du Duxembourg, un des familiers de Barras, le citoyen Bouis, dit Brutus, va tous les soirs « au café Guilloché, près des Enfants-Trouvés, » avec le fameux Rossignol et Perrein, un autre babouviste. Pourquoi?
Ailleurs deux hommes se rencontrent : l’un demande à l’autre « s’il y a de l’argent? ». A quoi l’autre répond : « que ça ne manque pas. » — Alors, c’est bon, tout ira bien : « on en communiquera à Barras et à Tallien, mais sans leur dire le fin mot. »
Au Temple où sont écroués Babeuf, Germain et les autres, personne n’est admis; les vête-
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rnents, les provisions même qui passent par les guichets à la destination des prisonniers sont soigneusement inspectés; et, cependant, tout gravite encore autour de Babeuf, tout semble provenir de lui, tout paraît présager un mouvement prochain irrésistible, — qui aurait pour premier effet, évidemment, de rendre le Tribun du Peuple à la liberté.
Rue de Jouy, un ouvrier, chez un marchand de vin, appelle le patron : « Es-tu des nôtres? » Et, comme l’autre, quand même, s’informe, le compagnon de reprendre : « Sois des nôtres et ne t’inquiète pas. »
Les cafés sont pleins. Il y en a, où les clients ont des signes de reconnaissance entre eux, des mots de convention. « Personne en haut? » fait un particulier qui se présente. Coup d œil. « Non, il n’y a pas de chambre. » Sur quoi, prestement, le particulier déguerpit.
En même temps, on constate, parmi les troupes, une recrudescence de troubles anarchiques.
Des soldats, dehors, montrent le poing à leurs officiers, grognent : « oui, nous sommes jacobins et nous vous tordrons le cou. » D autres, débraillés, avinés, pénètrent dans les boutiques, enlèvent de vive force les marchandises et, par surcroît, menacent le marchand, s il proteste,
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de lui couper les oreilles. Enfin, le 24 juillet, grosse rumeur : au camp de Grenelle, la troupe aurait refusé sa solde, ne voulant plus de papier mais de bon numéraire; une compagnie, appelée pour prêter main forte à l’officier payeur, lève la crosse, se met du parti des mutins. Cent quatre-vingts de ces révoltés acheminés le lendemain sur Versailles, cent soixante-sept se sauvent en route, ne sont pas rejoints.
Ce n’est pas que le soldat eût toujours la tête mauvaise; mais quoi! le service de la République, c était la misère, les coudes percés, les souliers crevés, et les déceptions, les rancunes, le désœuvrement, qui finissent à la longue par impatienter les meilleurs caractères.
A nouveau, dans les entresols, les arrièreboutiques, où le Jacobinisme s’abreuve, le vieux rêve de Babeuf se levait parmi la vapeur des pipes, la vieille illusion qui, jadis, aux Bains Chinois, faisait dire à Darthé et à Monnier, le « ceinturonnier » de la rue de la Vannerie, quand ils versaient a boire a Grisel : « que, si l’on allait, à Grenelle, chercher la troupe, pour fonder le Bonheur Commun, la troupe reconnaîtrait bien ses amis et ne manquerait pas d’épauler le mouvement, d’enthousiasme. »
Peuple en tablier et en sabots, ou peuple en tunique et bonnet de police, n’est-on pas
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toujours « frères et amis, » toujours peuple aux mains calleuses?
Et, si la Cause était la même et qu’un même verre eût servi à l’ouvrier et au soldat pour boire à la santé du Bonheur Commun, s’accorderait-on pas, quelque jour, pour chasser à coups de fusil, tant de repus, tant de satisfaits, et rétablir, par toute la République, le régime de la Sainte Égalité?
Momentanément, sans doute, Babeuf, Germain et les autres, enfermés au Temple, ne pouvaient rien; mais n’y avait-il pas quelqu’un, depuis que Drouet s’était rendu libre, quelqu’un de plus glorieux, de plus puissant qu’eux tous pour ranimer l’enthousiasme de 93, et qui, venant à paraître à la vue des troupes, à cheval, le chapeau eleve au bout de 1 epee, entraînerait à sa suite les dragons, les chasseurs et les Volontaires au tricorne bossué de la République?