A VAUGIRARD
La rue de Vaugirard, de ce temps-là, était comme ses voisines et collatérales, les rues de Sèvres et de Grenelle, qui finissaient aux limites de la campagne. A mesure qu’on se rapprochait des barrières, les maisons se faisaient plus rares, devenaient blanchisseries, guinguettes, écartées souvent l’une de l’autre par des espaces non bâtis, des palissades. Ra barrière était ce corps de garde à colonnes et fronton, qu on voit dans de certaines gravures, avec un cavalier qui passe, ou bien quelque femme en cotillon, son panier au bras, ou le laitier menant sa carriole. Tout de suite après commençait le boulevard, non point comme aujourd hui triste chaussée de bitume piquée d’arbustes malades, mais vaste promenade au bon air, éventée, champêtre, plantée dans toute sa longueur de quatre rangées d’arbres, avec
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des cafés, de la musique, des jeux : le rendezvous de toutes sortes de flâneurs, de brocanteurs, de marchands de rogomme, d’invalides à bonnets de police.
Parvenu à ce point, le promeneur, qui sortait par la rue de Sèvres ou la barrière de l’École Militaire, découvrait une étendue vulgaire, assez revêche, en partie inculte, sauf à gauche où se trouvaient les carrés de choux et les plants de salade de Vaugirard. Çà et là, des garennes, d’anciennes réserves à gibier, des sablonnières coupées de chemins de traverse, des cahutes pour les outils des jardiniers; plus au fond, les hauteurs de Clamart, de Meudon, avec des moulins à mi-côte, et quelques amorces de vignes.
ha rue de Vaugirard, traversant le boulevard, allait constituer par prolongement la grande rue du village. On passait ainsi du Paris populeux et mouvementé du faubourg Saint-Germain à la pleine campagne, aux guinguettes, aux tonnelles à balançoires, aux fermes, aux laiteries, sans quitter pour ainsi dire le pavé de la ville.
Sur la droite, dans l'angle que fait la rivière avec le mur d’octroi, de l’autre côté du boulevard, s’apercevait l’enceinte du camp de Grenelle : vaste enclave de terres caillouteuses,
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où la présence de quelques dix mille hommes de troupes, fantassins et cavaliers, et d’un parc d’artillerie, paraissait à peine suffire au Directoire pour sa tranquillité. Pendant le jour, ces hommes se partageaient avec ceux de Vincennes» de la Courtille, de l’Ecole Militaire, le service de place à Paris, servaient déplantons, montaient la garde à la porte du Luxembourg, des Chambres, des Ministères, des pri-sons. En cas de besoin, si quelque mouvement s’annonçait au faubourg, ils passaient la nuit à patrouiller au petit pas dans la ville. De gros des forces, l’artillerie avec ses fourgons, bivouaquait sous les quinconces des Invalides. Au matin, ils s’en retournaient, et les premiers passants du jour suivaient de l’œil ces longues silhouettes à manteaux bleus, ces files énigmatiques, silencieuses figures et tristes bidets, qui s’effaçaient dans le brouillard des rues.
Pour beaucoup, le soldat était resté ce grenadier légendaire, ce glorieux Père la Tulipe, embouché comme un fifre, et qui, foulant aux pieds les attributs de l’esclavage, dans la pose illustrée par les assiettes de couleur et les almanachs populaires, tend la main à quelque rude travailleur aux manches retroussées, quelque forgeron du faubourg en sabots et bonnet rouge. Grisel, du temps qu’il était l’oracle
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militaire de Babeuf aux réunions de la rue Babille, avait bien un peu changé les idées, présenté les choses sous un autre jour. A son compte, il ne restait plus beaucoup, parmi les troupes, de ces « brûlants défenseurs de la liberté de 92 et 93 ». Là, comme ailleurs, le facteur moral s’était modifié. Une bonne partie des hommes, conscrits malgré eux, réquisitionnâmes des villes et des campagnes, « eussent donné volontiers la République pour un gâteau de village. » Le reste, soldats de carrière, « destinés à l’être sous n’importe quel régime, » étaient de ces gaillards, de ces « vrais crânes » « propres à tout quand on sait les employer. » Seulement, les beaux, les longs discours ne valaient pas tant que de bonnes bouteilles pour mettre ces gens-là en train. Ce qu’il fallait avec eux c’était s’expliquer le verre en main, les coudes sur la table, et faire briller l’idée du pillage, comme jadis les alouettes rôties au bout d’une épée. Et, pratique, Grisel concluait : « En faisant boire le militaire, on a vite fait de lui monter l’esprit à la hauteur nécessaire. »
C’était bien aussi l’idée de Drouet, de Rossignol et des autres.
Babeuf, relativement, était peu lu, peu connu à l’armée. Mais le Gros-Caillou, les alentours de l’Ecole Militaire et des Invalides, toute
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cette partie de Paris enfin qui monte vers Grenelle, était couverte de buvettes, de tabagies, de billards, d’épiceries, où les derniers émules de Maillard et Petit-Mamain, les plus fameux des tape-durs, égorgeurs de Septembre et guillotineurs de 93, se retrouvaient le soir pour faire la partie, « boire la goutte et fumer la pipe. » On pense si les connaissances qui se nouaient là étaient bonnes pour le soldat. Le Café Champêtre, rue de Grenelle, à trente pas de la rue du Bac, se trouvait aux mains d’un ancien acolyte de Carrier, un nantais plus que soupçonne d’avoir aidé lui aussi à « travailler la marchandise. » Une autre maison, des plus populaires parmi les invalides et les « « frères et amis » du Gros-Caillou, était l’établissement de Gomigeon, ou Godichon, surnommé Y ex-représentant, — un ancien candidat à la députation, vrai type du phraseur révolutionnaire, tour à tour épongeant ses tables et développant le Bonheur Commun aux connaissances du quartier.
Trop de gens douteux enfin, de brocanteurs, de colporteurs, sous prétexte de « fraternisation, » se mêlaient au petit peuple qui, volontiers, à la quittée du travail, allait trinquer aux barrières avec les soldats; trop de mauvaises figures, de faces anonymes, comme on en voyait à la lisière des groupes, sur la place
de Grève et les marchés, de ces gens à lévites crasseuses qui cherchent à souffler les mauvais conseils et font sonner l’argent dans leurs poches.
Quinze jours ne s’étaient pas écoulés depuis la fugue de Drouet, qu’une seconde alerte venait témoigner du singulier empire que gardait le parti babouviste sur le peuple des tavernes révolutionnaires.
De gouvernement avait fixe au 29 août le transfert en province, à Vendôme, de Babeuf et de ses quarante-six codétenus du Temple, — ne tenant pas pour particulièrement recommandable le voisinage de la rue Aumaire ou de la rue du Vert-Bois, dans une pareille affaire. De soir de ce jour-là, les promenades étaient calmes; seulement, quelques discoureurs, au Pont-Neuf, prenaient le parti des Jacobins, soutenant qu’au moins, en 93, « on gagnait, on vivait, le commerce allait, tout le monde payait, on avait des vivres.... »
Tout à coup, dans la nuit, des coups de feu retentissent, des cris, des appels, vive le roi! puis des galopades, des fuites précipitées. Un homme, au coin de la rue des Marmousets, est
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relevé le crâne ouvert : un ancien officier municipal de la Commune, du temps de Robespierre, l’horloger Amoux. Près de lui, des écorces de fusées, des pétards qui fument encore, et des paquets de cocardes blanches répandus sur la chaussée. Du côté du Temple, on surprend un individu en train d’accrocher un drapeau à fleurs de lys. Il se débat, menace de découvrir « quels sont les honnêtes gens qui l’ont payé.... » Or, on le sait, cet homme, qui s’appelle Brulé, est jardinier de son état, sans rapport aucun avec d’autres partis qu’avec celui de Babeuf. Alors?
De jour pointait : bruits et fumées évanouis, les rues vides; la ville n’avait pas bougé. Manifestement, le coup était manqué, n’avait pas même retardé le départ de Babeuf, qui roulait maintenant sur la route de Vendôme en voiture grillée, escorté de ses gendarmes. Mais, partout, aux extrémités les plus différentes, au Roule, à la Butte des Moulins, au carrefour Buci, comme au faubourg Saint- Antoine, les patrouilles ramassaient une profusion de cocardes blanches, de morceaux de pétard noircis, enlevaient des haillons fleurdelisés qui flottaient sur des grilles ou des boutiques, sans qu’on sût quelles mains les avaient plantés là et pour quelle raison.
Les recherches du Bureau central, à la suite de ce charivari, ne fournirent rien. Quelques
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arrestations furent effectuées, et pas même maintenues. Seulement on inquiéta, dans le quartier de l’Abbaye, un graveur appelé Sandoz, qui occupait un logement au troisième étage d’une maison située rue de Buci, n° 1002 (actuellement 36) « au bout de l’allée du boulanger. » On savait à cet homme, sinon des attaches positives avec le parti de Babeuf, au moins, comme à tant d’autres fanatiques ou besogneux de son espèce, une grande tendresse pour l’idée du Bonheur Commun. Le coup de filet exécuté rue de la Grande-Truanderie et chez le menuisier de la rue Papillon était loin d’avoir purgé la ville de tous les nomades et dévoyés, journalistes sans moyens, ouvriers sans emploi, boutiquiers sans pratique, que la Révolution, en se retirant, avait oubliés dans les ruelles et les cours du vieux Paris. Que ces gens-là, hargneux, ulcérés, décavés, les poches vides et le ventre creux, rêvassent toujours d’anarchie et de bouleversement, c’était dans l’ordre; c’était comme une habitude chez eux, une nécessité.
Sandoz, rencontrant un ami, rue Montorgueil, lui fit part de ses ennuis, des difficultés qu’il avait eues avec la police, après l’affaire des pétards. L’autre l’écoutait. Soudain : « Il va y avoir un coup ; serais-tu capable de trouver vingt-cinq hommes? »
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Sandoz ne dit pas oui, ni non, mais s’excusa sur ce qu’il préférait « ne se mêler plus de rien.... »
La semaine se passe. Rue de Beaune, à l’ancien hôtel de Villette, où Voltaire était mort, un traiteur avait ouvert une maison, dont la clientèle était constituée en majeure partie de petits communistes et d’anciens jacobins du quartier. Sandoz, comme les autres, connaissait bien l’endroit : la porte cochère à gauche, en entrant par le quai. On trouvait là, au premier, des chambres commodes pour tenir conseil sans crainte des regards ou des oreilles indiscrètes. Un matin, un particulier se présente au patron, le prévient qu’il ramènera une douzaine de convives à déjeuner avec lui.
C’était le g septembre, 23 fructidor au juste, un vendredi.
L’air, ce jour-là, bien que la saison fût à son déclin, avait la tiédeur qu’on trouve au mois de mai. « Pas un nuage au ciel, » et du soleil pour réchauffer le vieux pavé des rues. Du monde, des groupes se voyaient déjà sur les portes; et partout comme une impression de vacances, un mystérieux branle-bas qui, du Pont-Neuf se prolongeait par les rues de Vaugirard, de Sèvres, de Grenelle, jusqu’au delà des barrières.
Il eut fallu n’avoir aucune pratique du Paris révolutionnaire pour ne pas reconnaître le sens
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et la nature de cette petite fièvre qui occupait la ville depuis le matin; les ateliers vides, les rues, les ponts et les places couverts d’une multitude en effervescence autour des crieurs de journaux et de s petits Cicérons de carrefour; les cafés, les buvettes, et jusqu’aux épiceries qui vendent du vin au coin des quais, bourrés jusqu’à la gorge : c’étaient les mêmes signes qui avaient, jadis, préludé au fameux 31 mai, en 93, et, depuis, aux grands mouvements populaires de Germinal, de Prairial.
Dans la matinée, Sandoz était sorti, ayant à faire, dit-il, « chez un éventailliste. » En route, il se renseigne, apprend qu’on doit se réunir, le soir, à Vaugirard, pour « faire boire et fraterniser les patriotes et les soldats du Camp. » Une soixantaine de camarades, d’anciens "députés, des officiers, tels que Javogues, Cusser, Fyon, ou l’ex-adjudant-général Uay, qu’on surnommait Sans-Souci, s’étaient donné rendez-vous pour dîner et lever le verre, avant la grande entreprise, au Soleil d’Or, «la première auberge dans le village, après le bureau des voitures.... » Sandoz retient l’adresse et, d’abord, va par la rue de Beaune jeter un coup d’œil à l’hôtel Villette. Nul doute que si Javogues, Fyon, Uay, s’occupaient de l’affaire, le coup ne fût bon.
J avogues, surtout, était connu pour un homme
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de caractère, un de ces fameux « régénérateurs, » comme la Convention n en avait compte que trop peu. C’était lui qui, en mission à Leurs, près de Lyon, en 93, -avait imaginé de se promener tout nu par les rues de la ville, « pour faire revivre, disait-il, l’ancienne simplicité républicaine. » On lui devait aussi, a Saint- Étienne, l’établissement d’un tableau fiscal, où les habitants les plus opulents étaient inscrits de telle manière que le premier de la liste, riche de 1 600 000 livres, était taxé à 1 500 000, et le dernier, riche de 100 000 livres, taxé à 20 000.
Sérieux babouviste, celui-là, deux ans plus tôt que Babeuf !
Les autres, d’ailleurs, n’avaient rien à lui rendre sous le rapport de l'énergie révolutionnaire et de la qualité des principes : c’étaient presque tous, comme Lay ou Fyon, de ces « braves bougres d’officiers de tricot, » dont parlait Grisel, jadis, quand, par l’organe de Franc Libre, soldat du camp de Grenelle, il menaçait les députés, les ministres, et tous « les jean-f outres qui nous gouvernent, » d’aller leur couper le sifflet.
A midi, Sandoz, survenant rue de Beaune, monte au premier étage, gagne « une chambre à coucher » où plusieurs personnes étaient réunies. Un de ses camarades, avocat rue de Lille,
Bescher, était là, qui distribuait de l’argent, comme un changeur derrière une table. A chacun de ses acolytes il demandait, à tour de rôle : « Pour combien as- tu besoin? pour quinze, pour vingt hommes? », et suivant le cas, allongeait, dix-huit ou vingt-quatre francs, ce qui mettait l’homme à vingt-quatre sous. Près de lui était Caillieux, un mercier de la rue Saint-Denis. D’autres surviennent, qui tenaient des papiers à la main, ne faisaient que traverser, entrer et sortir, « avaient l’air fort affairé. » D’un, brusquement, avise le patron au bas de l’escalier, lui fait : « Tu as du monde? » Et, comme le bonhomme, la serviette au bras, l’invitait à passer : « Oui, montez, monsieur.
— Pas de monsieur ici : c’est un mot proscrit. »
Deux autres, l’instant d’après, vinrent s’enquérir s’il n’y avait pas, quelque part, d’endroit plus retiré encore que celui-ci. On les conduisit « à une petite chambre au fond de la cour, » où ils demeurèrent dix minutes « à causer sur le seuil, » puis se quittèrent.
Sandoz entrait, quand Bescher, l’apercevant, s’écria : « Je me suis trompé, Sandoz, tu n’es pas de cet arrondissement. Va-t-en dans le ti^n. »
Conciliant, Sandoz obéit, mais, dans la soirée,
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on le vit, avec un voisin de la rue Sainte-Marguerite, le perruquier Paulin, qui prenait lui aussi le chemin de Vaugirard.
Dehors, à voir le monde dans les rues, on eût dit que tout le café des Bains Chinois s’écoulait, par petits groupes, du côté de Grenelle ou de Vaugirard. Parmi ceux qui s’acheminaient ainsi vers les barrières, avec des cannes ou parfois un sabre, ou des pistolets, on reconnaissait pas mal d’anciens fonctionnaires de la Terreur, des boutiquiers, de petits patrons du faubourg : Pitois, Pachon, Simon, de la rue du Ponceau, le mercier Caillieux, Houdaille, bijoutier, rue de la Verrerie, Begras, savetier, rue Montorgueil.
Quand Sandoz, avec l’ami Paulin, traversa Vaugirard, tout le pays était « sur les portes. » Au Soleil d’Or, le patron, occupé depuis le matin avec « deux ou trois cents clients, » ne suffisait plus à la besogne, n’arrivait pas « à tirer tout le vin qu’on lui commandait. »
De Soleil d’Or était situé sur la droite du village, « après le bureau des voitures; » c’était une maison basse, longue, à porte charretière, couverte d’un toit de tuiles. Au mur, au-dessus
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de l’entrée, un disque de bois jaune en forme de soleil flamboyant et chevelu; par derrière, une cour, avec des écuries, des remises, des dépendances : l’air d’une ferme, ou d’un relais de poste, plutôt que d’un cabaret à conspiration.
Le premier étage était occupé par un « salon de société, » où, ce jour-là, tout un peuple de buveurs, des ouvriers, de petits robespierristes de la rue Saint-Paul ou de la cour du Saumon, ébénistes, horlogers, peintres, se pressait, assis, pêle-mêle, dans la bouffée des pipes, avec de la troupe, des soldats et des sous-offlciers.
Entre les tables, de mystérieux individus circulaient, de ces chuchoteurs affairés, qu’on avait vus le matin rue de Beaune : d’anciens députés, Cusset, Javogues, Simon, le mercier Caillieux, et Lay, qui s’était affublé pour la circonstance de son uniforme d’ adjudant-général, « avec des épaulettes en faux or achetées la veille au Palais Royal. » — Un autre escogriffe, en grande tenue lui aussi, occupait l’escalier empêchant, avec son sabre, que personne ne reculât, n’eût envie de filer.
Le jour tombait, cependant que le trouble achevait de se communiquer au reste du pays. C’étaient maintenant les ruelles, les jardins, les cours du village, et jusqu’aux fossés de la
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grande route, qui se peuplaient de silhouettes furtives, d'ombres singulières, houppelandes et redingotes, armées de sabres, de poignards, de « cannes à lances, » ou bien les poches bourrées de pistolets. Sandoz prend peur, va pour s’éloigner, jugeant, dira-t-il, « qu’il ne fallait pas rester là. »
Il était peut-être dix heures et demie. A ce moment, un petit détachement de cavalerie — douze dragons — sortait de Paris, par la porte de Vaugirard. Un général, Chanez, chevauchait en tête, avec un aide de camp. Il s’avance, remonte le village, déblayant la route devant lui, jusqu’au bureau de voitures qui est voisin du Soleil d’Or. Entre les deux maisons se trouvait un étroit passage aboutissant, par derrière, à la rue Blomet. Ues spectateur? et les bavards, qui encombraient le chemin, refoulés par les soldats, se jettent dans ce couloir, ou bien filent par la cour de l’auberge. Au Soleil d’Or, une bousculade se produit dans les portes et sur l’escalier; un individu, pris pour un espion, est attrapé, appliqué au mur, a moitié tué; enfin deux énergumènes l’empoignent au « collet, » le poussent devant eux.
Dehors, les dragons, pressés, gênés, maîtrisant mal leurs chevaux sur le pavé, reculaient. Un des cavaliers se détache, va pour
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avertir le poste de police, situé un peu plus bas dans le village, mais la route est coupée, couverte maintenant de deux cents braillards surexcités, qui agitent des armes. Quinze ou vingt de ces furieux, au passage du cavalier, bondissent des haies, des taillis, le saisissent au vol, le frappent, le tirent, font tant qu’ils le basculent enfin de sa monture. Des voix criaient : « Tirez le sabre, formez les rangs! », puis : « En avant! Au camp, au camp! »
Le soldat, culbuté, roulé, froissé, on lui passe sur le corps, on l’écrase; un des gaillards, qui portait un « chapeau brodé », attrape son cheval par la bride, se jette en selle, et, derrière lui, toute la cohue de se précipiter, le sabre ou le pistolet au poing, titubant, se bousculant, acclamant déjà la Constitution de 93 et le Bonheur Commun, et ne doutant pas qu’à deux ou trois cents qu’ils étaient — et peutêtre beaucoup moins — ils ne parvinssent à entraîner les dix mille hommes de Grenelle avec eux!
Pendant que se produisait ce fait d’armes sur la grand’ route, le camp, à Grenelle, avait pris ses dispositions de nuit. Les hommes se
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trouvaient en bras de chemise ou en bourgeron, en train de vider bouteille à la cantine, ou bien occupés à faire la partie, sous la toile, avec des connaissances, des amis qu’ils avaient invités. Dans la soirée, il était rentré pas mal d’ivrognes, — parmi lesquels bon nombre de ceux qui avaient passé l’après-midi à « boire et fraterniser » au Soleil d’Or, avec Cusset, Javogues, et Caillieux. Un Alsacien, Petermann, sergent au Bataillon du Bas-Rhin, la gorge avinée, s’évertuait à faire comprendre aux camarades qu’il fallait se tenir prêts pour la nuit, parce que, certainement, Drouet allait venir, Drouet le « père du peuple, » qui devait « se mettre en personne à leur tête pour remporter la victoire.... »
Sur les onze heures, tout à coup, un grand bruit se fait entendre aux avant-postes, du côté de Vaugirard. Des clameurs, des chants, puis des détonations. Un homme à cheval,
« à chapeau ciré, » est là qui gesticule, désignant parmi ceux qui le suivent un autre cavalier à buste haut, large, vigoureux, entre six gardes du corps : « Mes amis, voilà le brave Drouet! Voilà Drouet votre père! » — Puis :
« Vive l’Égalité! A bas les Tyrans! »
Des factionnaires, débordés, lâchent pied, refluent vers le centre du camp. Une compa-
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gnie, ralliée à la hâte, fléchit à son tour, passe aux insurgés; et, du coup, voilà toute la bande de Drouet — forte d’environ quatre cents hommes — qui se met à courir, dévalant à toutes jambes par la gauche, sur le quartier des dragons. Soudain, les premiers s’arrêtent, regardent, s’effarent. « Tout est perdu, » crie l’un.
Une dizaine de dragons en effet s’avançaient à cheval, en pans de chemise, tenant leurs bêtes par les crins. Leur chef, appelé Malo, qui était comme les autres, à califourchon sans culotte, les jambes nues, n’ayant eu que le temps, au saut du lit, de boucler son ceinturon, Malo s’arrête, parlemente. Il s’enquiert « si l’on est armé? »
« Non, non, » et des hurlements : « Vive la République! A bas les nouveaux tyrans! A bas le camp! »
D’une poussée, Malo manque d’être renversé. Quatre hommes s’étaient jetés sur lui, le tiraient par la bride du cheval; un coup de feu part, frise l’offlcier, qui, vivement, se dégage, dégaine, fonce....
Il n’en fallut pas plus.
En un clin d’œil, ce fut comme un tourbillon qui, culbutant une quarantaine de ces braillards, dispersa le reste en déroute à travers
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champs, par-dessus les haies, les fossés, les clôtures, — si vite qu’à peine ils avaient le temps de se débarrasser de leur arsenal, cannes, baïonnettes, pistolets, sabres et poignards, qui le lendemain, furent ramassés par corbeille, le long des chemins1!
i. Certains des conjurés imputèrent plus tard l’échec de leur tentative à l’excessive générosité des libations préliminaires, qui troubla les idées de leurs guides. Des intelligences, paraîtil, était ménagées, au camp, parmi les hommes d’un bataillon du Gard : mais une erreur de parcours aurait empêché la fusion de se faire.... Il semble résulter plutôt, de certaines notes de Police (dans Arch. W554), d’un passage bien suggestif des Mémoires de Thibaudeau, et des témoignages de Carnot, d’Allonville, Fabre de l’Aude, que l’affaire fût manœuvrée, de loin, par le Bureau Central, qui, instruit des événements « depuis le matin onze heures », avait dépêché ses limiers au Soleil d’Or et donné secrètement l’éveil au camp, de manière qu’avant le moment critique les éléments suspects furent déplacés et gardés à vue.