L’ALERTE DE NUIT
E Vaugirard, après l’affaire du Soleil
d’Or, Chanez s’était rabattu ventre à
terre sur le Luxembourg, craignant pour le Directoire quelque dangereux contrecoup de l’agitation « anarchiste » au milieu de la ville.
Il arrive, vers onze heures, trouve le service réduit aux rondes et factions ordinaires de nuit. Tout reposait, les corps de garde en veilleuse, la plupart des officiers absents.
Il va chez Barras : personne. Personne non plus chez Reubell, qui avait coutume de se retirer, chaque soir, à sa campagne d’Arcueil. Au dehors, une estafette, lancée en reconnaissance par une rue de traverse, est saluée de deux coups de feu.
Il s’en fallait alors de quelques minutes, qu’un détachement d’insurgés, remontant de
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Grenelle, ne vînt à déboucher par la rue de Tournon sur le Luxembourg!
Au bruit, Larévellière, qui dormait, prête l’oreille. Personne n’avait songé à réveiller celui-là. Malingre, tordu, les épaules de guingois, monté enfin « comme un bouchon sur des épingles, » cet avocat, en pareille circonstance, manquait de carrure. Il se lève, s’approche de la fenêtre, aperçoit à la faveur du « clair de lune » quantité d’hommes et de chevaux dans la cour, les baïonnettes luisant au bout des fusils. Suffoqué, il sonne, on accourt, on explique : les « anarchistes » arrivent, la garde est sur pied ; Carnot, avec son collègue Letourneur, est à cheval, au milieu des troupes.
Le « petit Révellière » étouffait de rage et d’humiliation ravalée. Quatre à quatre, il s’habille, passe ses bottes, sa ceinture, commande ses chevaux, ses armes, et tombe enfin, panache au front, pistolets au côté, dans la cour, — quand tout finissait. Point d’anarchiste, pas l’ombre seulement d’une pique ou d’un fusil aux alentours. Jamais les rues n’avaient paru si mortes. Par ailleurs, il se confirmait qu’à Grenelle le choc n’avait pas duré le temps de respirer, et qu’à soixante ou quatre-vingts près de ces champions de la Sainte Égalité qui étaient restés sur le terrain, toute la bande
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avait disparu par les ruelles, les jardins, les remises, et les marécages avoisinants.
Parévellière, mortifié, ulcéré sous son panache, continuait à remâcher son dépit, accusait Carnot de l’avoir sournoisement évincé pour se donner les airs et le mérite exclusif de l’énergie et de la décision. On s’efforça de l’adoucir, lui remontrant que Petourneur et Carnot, tous deux soldats de carrière, n’avaient pas cru devoir l’embarrasser de responsabilités qui les regardaient directement.
P’ autre sentit le ridicule de sa situation, eut l’esprit de dissimuler, mais n’en gardant pas moins sa rancune, convia ses collègues, en sa qualité de président de quartier, à monter chez lui « prendre quelques rafraîchissements. » Puis, d’un commun accord, tous s’ajournèrent au matin suivant, à l’effet de laisser aux nouvelles le temps d’arriver.
Pe jour, maintenant, se levait à Grenelle. Pe ciel, qui s’était couvert la veille au soir, commençait à blanchir, avec de petites brumes diffuses, derrière Paris, au-dessus de la colline des Bons-Hommes et des lavoirs de Chaillot. Plus un
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coup de feu. La campagne, rendue au silence, ne voyait s’acheminer, de toutes parts, que de petits convois de prisonniers, d’hommes à figure défaite, que de la cavalerie escortait.
Au Soleil d’Or, le Bureau central se présente sur les cinq ou six heures, visite la maison, la trouve pleine de « bouteilles vides, » comme de juste, questionne les gens, et ramasse divers objets hétéroclytes, des cannes, des papiers, une « tabatière en carton. » Des soldats, nettoyant les cours, les ruelles, les jardins du voisinage, ramenaient encore des fugitifs, qui, au moment de la charge, traqués, talonnés, roulés, s’étaient jetés de côté, sous une porte, une remise, au creux d’un fossé. Beaucoup dormaient, affalés, cuvant leur vin, contre « un tas de paille » ou de vulgaires planches.
Sur le boulevard, des témoins de l’affaire, des « bourgeois, » des femmes, aident les patrouilles dans leur besogne, leur indiquent au passage les figures qu’ils reconnaissent. Un signe, et l’homme suspect est saisi, fouillé, poussé au violon le plus proche. Des ouvriers, de la sorte, se virent pris, qui n’avaient commis d’autre crime que de vouloir regarder les choses d’un peu trop près, et ne portaient dans leurs poches que du pain ou du fromage, restes de
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leur dîner. Aux barrières, « il y avait des ordres pour arrêter quiconque, homme ou femme, se présenterait. » Les fuyards étaient venus, au sens littéral du mot, s’écraser là contre un mur, qui, de la rivière à l’avenue du Maine, était occupé dans toute sa longueur, à toutes ses fentes, par des détachements armés et des agents du Bureau central. On criait : « Sauve, sauve qui peut! » Les plus agiles s’allèrent jeter à l’eau, tout habillés, se sauvèrent à la nage. Quelques-uns, qui avaient par chance glissé entre les soldats et les policiers, furent rattrapés, un peu plus tard, dans la rue de Sèvres ou de Grenelle, « comme ils s’en retournaient, » isolément ou par groupes de deux ou de trois, avec leurs pistolets encore à la main ou leur sabre sous le bras. On ramassa Javogues, tombé de fatigue dans une auberge de Montrouge; une écharpe de député, avec un plumet tricolore et un petit couteau, qu’il portait sur lui, le dénoncèrent. Il avoua, montrant son écharpe, que « c’était le seul bien qui lui restât, » qu’il ne la quittait pas plus « qu’un fanatique ne fait une relique.... » Cusset, autre député, vers le même temps, allait donner dans une patrouille sur le boulevard des Invalides, et, perdant la tête, lâchait ses pistolets, décampait au nez des soldats.
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Sur les trois heures, des gendarmes, patrouillant du côté de Châtillon, au coin de la route d’Orléans, aperçurent trois hommes qui filaient à grandes enjambées. I/un, «en redingote bleue et bottes ravalées, » échappa; le second, dans un mouvement qu’il fit pour fuir, fut poussé contre un chariot, au bord de la route, et grièvement blessé d’un coup de sabre au poignet. On découvrit que c’était le peintre Gagnant, l’ami de Drouet, le visiteur aux bésicles de l’Abbaye.
Da veille, cet homme était passé, avec un autre, chez un maquignon de la rue Tireboudin, pour louer deux chevaux de selle, sous prétexte d’une course qu’il avait à faire à Brie-Comte- Robert. Comme il était près de cinq heures, quelqu’un, se fondant sur la durée du trajet, lui fit observer « que c’était partir un peu tard pour aller à Brie. » — A quoi, l’autre répondit « qu il n allait a Brie que pour coucher et ferait ses affaires le lendemain. »
Son compagnon, l’homme « à la redingote bleue, » ne fut pas rejoint. Gagnant lui-même, blessé, maîtrisé, dut être ramené de force sur Châtillon. Il paraissait étrangler de colère, déclamait « d’une voix terrible. » Au point du jour, il traversa Fontenay, fit halte un moment sur la place, au milieu des gendarmes, où le peuple
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de l'endroit l’aperçut débraillé, la boucbe tordue, éclaboussé de sang.
I^es routes, maintenant, la campagne étaient vides.
I/un des derniers qu’on appréhenda fut Sandoz, qui avait passé la nuit, blotti « sous une porte, » retenant son souffle, tandis qu’audessus de lui les bourgeois du pays passaient la tete aux volets, s’interrogeaient curieusement.
Un autre fut découvert au fond d’un jardin, où, paralysé par la peur, il tâchait d’expliquer, à ceux qui l’entraînaient, qu’il était venu, « pour pêcher le petit poisson.... »
Dans l’après-midi, les prisonniers, rassemblés, au nombre de cent cinquante-deux, furent acheminés vers le Palais de Justice. Dès le matin, une foule de curieux s’était portée vers l’École Militaire, encombrant les ponts et les quais. Des dragons chevauchaient à côté des voitures, ouvraient la marche.
C’était la première fois, depuis quinze mois, qu on revoyait en face le Robespierrisme. Beaucoup de gens, gagnés par cette fausse sécurité qu’inspirent les révolutions au cré-
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puscule, n’avaient sans doute jamais tenu compte de Babeuf, qui se réveillèrent, estomaqués, à l’apparition de ce convoi, de ces charrettes encadrées de cavalerie, de ces misérables qu’on apercevait, par-dessus la foule, l’air consterné pour la plupart, étourdis de leur aventure. Des bourgeois reconnaissaient au passage les sombres figures, pensaient : « Ces gens-là nous tueront, si on ne les tue.... »
Bref, il arriva qu’après « cette nuit de contradictions, » Paris fut comme frappé d’un coup à la tête. Accès nerveux, saisissement, vertige? Aucun ne fut épargné : « ouvriers qui tremblent que le travail n’arrête; marchands inquiets de leurs billets et de la fin du mois; propriétaires craintifs, et moins encore peut-être pour la vie que pour la chère propriété, » — chacun crut voir tout virer, tout basculer, et le spectre sanglant de la Terreur surgir d’entre les pavés.
Babeuf, à coup sûr, n’avait pas fait si peur que cette cohue d’ivrognes ramassés dans les trèfles de Grenelle!
Au passage du Pont-Neuf, quand les premières voitures débouchèrent du quai Conti, la foule, qui se pressait aux abords du Bureau central, se prit à conspuer, couvrit ces misérables de huées et de sarcasmes. Des gens, qui parlaient encore de Bonheur Commun, man-
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quèrent être assommés. Le peuple, on l’a dit, ne voulait plus de révolution, était fatigué de tant d’expériences. « Hormis quelques perturbateurs, qui sont presque tous des étrangers, personne ne veut plus révolutionner.... »
Dure leçon pour tous les besogneux, les énergumènes, les dévoyés et les fous, pour tous les « doctrinaires despotiques et sans scrupules, » qui toujours fondent le succès de leur cause sur les convoitises les plus sourdes et les pires rancunes. Plus d’un, sans doute, de ces batteurs de pavé, de ces rêveurs de bonheur public, fit réflexion. Un menuisier, Simon, qu’on appelait Simon du Ponceau, voyant la tournure que prenaient les choses, écrivait à son frère : « Caillieux vient d’être fusillé, et aussi un frère à la citoyenne Dubois, et beaucoup d’autres qui professent les mêmes principes.... » Luimême, fugitif, contumace, menacé, s’il se faisait reprendre, d’éprouver le sort commun, vivait blotti quelque part, ne bougeait plus : «... Il y a six semaines que je ne suis plus chez moi. Ma pauvre femme est seule chargée du fardeau du ménage ; elle a bien de la peine à mettre les deux bouts ensemble, avec le père à nourrir et les enfants.... »
Et, rendu à la sagesse, il concluait : « Tu
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vois que, dans les révolutions, aujourd’hui on a raison et demain on a tort. Le meilleur est de ne se mêler de rien.... »
Le soir du io septembre, toute la bande fut mise sous les verrous, au Temple.
On a dit quelle pauvre mine ils avaient dans leurs charrettes, la barbe sale, les vêtements souillés, quelques-uns liés de cordes. Ce n’étaient pour la plupart que « gens obscurs et noms inconnus, » de petits artisans, des boutiquiers du faubourg, cordonniers, chapeliers, serruriers, tailleurs, peintres. Mais tous s’étaient signalés de quelque manière avant Thermidor, du temps de l’incorruptible, dans les clubs, les sections, les tribunaux révolutionnaires; et beaucoup, d’avoir fréquenté les Sociétés politiques et joué leur bout de rôle au cours du grand drame, s’imaginant que la « philosophie » leur était venue avec l’écharpe et le brevet de jacobin, avaient pris en dégoût la vie régulière et le travail journalier. Quand une fois on a touché au pouvoir souverahi et tenu tout un quartier en respect derrière une table, une bouteille et un encrier, on s’habitue mal à n’être
plus que tailleur, mercier, cordonnier. — Robespierre tombé, la plupart avaient payé de huit ou dix mois de détention à la Force ou au Plessis leur attachement à la Cause. Jamais la réclusion n’arrange les cerveaux fêlés. Puis, la misère, la malchance, avaient fait le reste. Pas toujours, le soir, la femme n’avait de quoi mettre la soupe à tremper; ou bien, l’homme était malade, l’ouvrage manquait. Ainsi, Bonbon, savetier, a quatre enfants ; Royseau, un cuisinier, en a huit ; et, par le temps qui court, quand le pain est à ioo francs la livre, et le navet à 40 francs la botte, huit enfants c’est dur à faire dîner tous les soirs.
Chez Moroy, on vend les meubles, « les draps, la couverture. » Jacob, de son équipement de général de brigade, n’a .pas conservé un seul chapeau convenable; il a dû, le matin de l’affaire de Grenelle, emprunter celui d’un voisin.
Et combien sont ainsi, qui, le jour, se partagent entre trois ou quatre cafés, et, la nuit, battent le pavé ou se retirent en de problématiques retraites! — Ancien député et jadis, avant 89, petit manufacturier en soieries à Lyon, donc fort à son aise, Cusset n’a plus guère pour ressources maintenant que les secours qu’il touche comme indigent, du Directoire :
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deux fois 3 000 francs (c’est-à-dire, au prix du papier, moins que rien) en six mois!
Huguet, précédemment curé de Bourganeuf, puis évêque à Guéret, défroqué, député, jacobin, régicide, et, après tous ces avatars, demeuré sans emploi, laissera une femme enceinte de sept mois.
Tous, bien sûr, se fussent arrangés d’une situation quelconque — Huguet ambitionnait une place dans les Postes — qui leur procurât « du pain, du vin, de la chandelle, des souliers, » ou bien, volontiers, nouant leur bagage dans un mouchoir, seraient retournés au pays. Mais à Paris encore ils sont saufs, anonymes, jouissent d une maniéré de securité. Bn province, chez eux, ce serait épouvantable : ils ne feraient pas vingt pas sans être écharpés, déchirés, à tout le moins roulés au ruisseau ; et ils le savent. « Gardez-vous de songer à revenir, » écrivent à Javogues, au sinistre Javogues, les vieux parents qu il a conservés au foyer de famille, du côté de Montbrison; les passions sont encore trop vives, les têtes « trop échauffées. » Même à Paris, « ne dites pas votre adresse et prenez garde à qui vous vous confiez, crainte
qu on ne vous assassine. » Ces pauvres gens
le père, ancien notaire, la mère, fervente catholique — sachant leur pauvre J avogues si démuni,
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si misérable, se tourmentaient, lui faisaient de temps à autre passer un peu de linge, « deux paires de drap, six serviettes, et six paires de bas de laine que ses sœurs lui avaient tricotées, » pour qu’il eût chaud du moins, durant l’hiver. Surtout, l’on tremblait qu’il ne vînt à commettre quelque imprudence encore, quelque coup de tête, qui lui coûtât la vie : « Ton père et moi, lui mande sa mère, nous n’avons cessé de prier Dieu qu’il te conserve.... »
Quand, le second jour, au Temple, la permission fut accordée aux femmes et aux marmots des détenus de pénétrer jusqu’à la seconde cour, cela fit pitié de voir cette pauvre multitude qui tâchait de se faire comprendre, par signes ou par cris, des prisonniers à leurs fenêtres. Gagnant avait sa femme qui venait tous les jours lui porter quelques effets, des nouvelles, ou bien courait la ville pour procurer des défenseurs et de bons témoins à son mari. Un jour, elle manque : c’est qu’il pleut, et qu’elle n’a « pas de parapluie; » une autre fois, « pas de souliers. »
Lorsque vint le tour de Gagnant de comparaître devant le Conseil de Guerre, elle s’arrangea pour se mettre en bonne place, derrière la balustrade. Elle était là, qui appelait son mari, lui faisait des signes; mais 1 autre ne
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tournait pas la tête. De lendemain. Gagnant fut jugé avec une trentaine d’autres et condamné à mort. Des juges, le rapporteur, avaient peine à se faire entendre de cette cohue de misérables qui ne cessaient de se débattre, de s’agiter fiévreusement sur leurs banquettes, entre les gendarmes, éclataient en imprécations conti e le Directoire, la Police, le Ministre, qu’ils accusaient de perfidie et de manœuvres provocatrices. Kn quoi peut-être ils n’avaient pas si tort !
D ordre des témoins ayant appelé à la barre 1 agent Courtois, le même qui avait manqué se faire tuer au Soleil d’Or, la déposition de ce malheureux fonctionnaire, le bras enveloppé d’une écharpe, fut coupée de cris et de protestations. Il accusait « un homme chauve » de l’avoir frappé; mais « il en reconnut deux successivement parmi les prévenus.... » Ce qui jeta de la confusion.
Des 150 furent jugés en quatre fois. Des militaires allaient vite en besogne, par fournées de trente a quarante. Avec le second quart, Sandoz ut appelé au tribunal. C’était un dimanche, le
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27 du mois. Ce jour-là, quatre, sur vingt et un, furent condamnés à mort, dont Sandoz.
Sandoz fut, avec les trois autres, reconduit pour sa dernière veillée à la Tour du Temple. Dans la nuit, à la perspective du jour qui venait, des fusils dirigés contre sa poitrine, de la terre sanglante, ses forces le trahirent. Il offrit de parler, si on lui promettait de commuer sa peine. On lui porta toujours de l’ encre, du papier. Partagé entre la peur de mourir et la honte de faiblir, il prit, rejeta, reprit la plume, enfin s’exécuta, confessa tout ce qu’il savait.
Il n’en fut pas moins, au matin, appelé avec ses trois compagnons et, traversant pour la dernière fois les guichets, aperçut la charrette dans la cour et le peloton de gendarmes. Alors, il se ressaisit, et, sur le boulevard, en chemin, se prit à chanter d’une voix forte qui scandait, au bout de chaque couplet, ces mots : « Plutôt la mort que l’esclavage! »
Tant d’énergie, qu’on appelait fanatisme, faisait rétrospectivement trembler les bourgeois parmi les curieux.
Profitant des derniers beaux jours, le monde se pressait aux promenades, jouissait de l’arrièresaison, comme si tout danger fût évanoui et qu’il n’y eût pas seulement « l’ombre d’un
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conspirateur aux champs. » Jamais tant d’équipages, de femmes, de fraîches toilettes n’avaient paru sur la route du Bois. Seuls, dans la foule, au passage des condamnés, quelques gens du peuple murmuraient, voyant « que c’étaient tous de malheureux ouvriers, et qu’on laissait bien tranquilles les chefs qui les avaient égarés.... »
A huit jours de là, le io octobre, un dernier convoi comprenant Javogues, Cusset, Gagnant, le savetier Bonbon, et cinq autres, s’acheminait à son tour vers Grenelle. Les hommes, en carriole, étaient couchés sur de la paille, les mains liées derrière le dos. Le ciel était bas. Il avait plu toute la nuit et la veille.
Javogues aussi chanta jusqu’au bout. Les autres paraissaient défaits, le regard vide.
Traversé le boulevard, les voitures s’arrêtèrent en bordure du camp. Le sol était imprégné de pluie. On fit agenouiller les neuf « anarchistes » parmi les flaques et les ornières, le dos tourné au peloton d’exécution. Le général Hugo, à cheval, en grand uniforme, sabre au clair, au milieu de son état-major, surveillait l’opération. A la première décharge, un seul des neuf hommes s’abattit. Il ne fallut pas moins de soixante coups de feu, au tir à volonté, pour venir à bout de tuer les autres.
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Il advint, en cette occurrence, ce qu’il arrive toujours : les petits avaient payé pour les gros, ceux-ci en furent quittes pour l’émotion.
Deux ou trois crurent bon de disparaître momentanément; mais comme il s’agissait de Fréron, Bescher, Méhée, Rossignol, tous plus ou moins familiers de Barras, personne n’en fut surpris. Quant à Tallien, le député, autre habitué du Luxembourg, bien que manifestement compromis, on n’eut pas seulement l’idée de le poursuivre. Barras, magnifique en tout ceci d’aplomb et de tranquillité, déclarait : « Il y aurait cinq cents conjurations que Tallien serait de toutes. » Ba comédie, avec Drouet, dépassa les bornes imaginables. Au bout de trois mois, le lascar n’avait pas encore bougé de Paris, continuait de correspondre avec Barras par l’entremise d’un député, Bergoeing, que le Directeur avait personnellement chargé de veiller à la sécurité de son ancien collègue. Chacun savait, disait que pendant « la nuit de l’ affaire du Camp, Barras et Drouet étaient sur l’eau ; mais, que voyant le coup manqué, ils s’étaient sauvés de l’autre côté leurs chevaux qui les attendaient. » On
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avait vu Drouet à cheval, au milieu des insurgés, « entre six hommes à pied. » D’autres avaient tenu un moment son beau-frère ou cousin, le peintre Vauthier, — qui, d’ailleurs, avait trouvé le moyen de s’enfuir dans le trajet de l’Lcole Militaire au Temple. — Au Buxembourg, Detourneur enrageait; Barras confessait, froidement, « qu’il donnerait volontiers cent louis pour faire passer Drouet à l’Amérique. » Bref, Drouet, de la sorte, occupa le Bureau central jusqu’à l’entrée de l’hiver. A cette date, il prit le parti de s’éloigner, gagna la Suisse, de là Gênes, où il s’embarqua pour les Indes. Il ne reparut qu’au bout de quinze ou vingt mois seulement, sur la fin de l’an VI, comme le Directoire achevait de se décomposer et que tout faisait prévoir Bonaparte.
Sous l’Empire, revenu à son point de départ, après tant de traverses, l’ancien maître de poste était sous-préfet de Sainte-Menehould. D’Empereur, un jour, de passage par la ville, le reconnut parmi les fonctionnaires, lui dit : « Monsieur Drouet, vous avez changé la face du monde. » Peut-être ce diable d’homme eut-il fait encore un sous-préfet très convenable pour les Bourbons; mais des impressions personnelles, après les Cents- Jours lui donnèrent à réfléchir. Si bien qu on trouva la maison vide, quand les gendarmes