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> gente peut la comprendre ; car mon Analyse est claire. » H n'y a pas à se tromper. > — t Ah ! la lo» agraire! t reprit Babœuf en revenant sur ses pas et pour se bien faire comprendre ; c je suis loin de là ; c'est une sottise » qui n'a pas le sens commun. Comment ! la Loi agraire
• qui consisterait à faire de la France une espèce d'é*
> chiquier! Cela n'est pas possible! C'est qu'on ne me » connaît pas, qu'on n'entre pas dans mes grandes vues; » car si on y entrait, on verrait que le système du % Bonheur Commun que je professe n*est rien autre chose » que celui de dépropriétairiser généralement toute la
• France. Il ne doit pas y avoir de propriété dans ma 1 république démocrate. La terre appartient à la nature;
> les hommes, qui sont tous ses enfimts^ ont tous un
> droit égal à ses fhiits. >
c La conversation fut longue et vive , » dit encore <ïrisel dans sa dénonciation. « Babœuf donna lecture
> d'un acte insurrectionnel qui doit être imprimé à » soixante^ mille exemplaires, affiché et répandu partout ^ au moment de l'insurrection. Il est conçu d'abord d'un
> considérant en huit ou dix articles , et ensuite d'un ^> ordre au peuple de se lever et de tomber sans ménage-
> ment sur le Directoire et le Corps Législatif. Il a donné » ensuite lecture d'un acte subséquent qui paraîtra au » milieu de l'insurrection pour ordonner le pillage et le 1 massacre général des riches , des nobles , des prêtres » et des autorités quelconques. Ces deux actes ont été » généralement applaudis , à la réserve d'un amoide- « ment plus horrible que le reste , et qui a été sjouté. >
Quand on lut Pacte qui devait être publié au moment où les Egaux se soulèveraient, les généraui trouvèrent impolitiques certaines mesures indiquées , celle du jugement par le peuple par exemple. Fyon surtout blâma énergiquement plusieurs des moyens cruels à Taide desquels on devait se délivrer du million doré , des ministres , des députés , des ambassadeurs. Darthé et Babœuf manifestèrent un vif ennui de cette opposition. Dans des à-parté firéquenls, ils accusaient Fyon de modérantismc et se plaigaaient de lui.
Quand Babœuf eut terminé sa lecture , on alla aux voix ; il s'agissait de l'adoption de ces deux manifestes. Grisel y comme le plus jeune et peut-être aussi parce qu'on se défiait encore de lui , fut appelé à s'expliquer. Saisi dliorreiir à tous ces projets de massacres, il commit une imprudence qui faillit le perdre. « Citoyens , > dit-il aux conjurés , c je vois, avec bien de l'évidence que vous
> avez en main cent fdis plus de moyens qu'il n'en faut
> pour renverser le gouvernement actuel , pour renver- » ser la Constitution ; mais Je vous l'avouerai, il me reste • quelque chose que je ne puis pas concevoir. Qu'est-ce » que vous mettrez en place , au moment où vous aurez » 9ubUo renversé le gouvernement ? qu'aurez-vous à
> mettre en place? Vous voulez, dites-vous, établir la » Constitution de 95. D'accord. Mais avez-vous là une » Convention toute prête, pour dire : Nous jetons ceux-ci » en bas , et nous plaçons ceux-là ? N'y aura-t-il pas un » intervalle entre la chute du gouvernement et de la
> Constitution actuelle , et celle que vous voulez mettre
i en place ? Ce sera l'anarchie la plus complète ; le frein i de toutes les lois sera brisé. Enfin» je vous prie de cal-
> culer là-dessus ; mais je vous avoue que je ne suis pas 1 sans inquiétude sur les suites de la première explo- 1 sion. »
Babœuf, Darthé, Massard, allaient de surprise en surprise ; ils lançaient à Timprudent Grisel des regards riches en menaces, c De quoi t'occupes-tu donc ici ? > s'écria le général Rossignol, c Pourquoi as-tu été appelé? 1 Manques-tu de confiance dans la sagesse du Comité 1 1 Sache qu'il a tout prévu. Sache que tu n'es appelé que 1 pour donner des moyens d'exécution comme militaire,
> et non pour t'occuper du reste. >
Grtsel balbutia quelques excuses assez mal reçues. Bientôt , pour reconquérir cette confiance qu'il venait si nialadroitement de compromettre y il voulut se montrer le plus Tiolent de tous , et proposa de metu*e , une heure avant l'explosion de l'insurrection , le feu dans tous les châteaux des environs de Paris» à Bellevue, à Meudon , à Trianon, a Yincennes, a Saint-Cloud ; les troupes des camps de Grenelle et de Vinceunes courraient à l'incendie, et ce serait le vrai moment de tomber sur le Directoire et les corps législatifs. Darthé s'enthousiasma de la proposition. Babœuf y accéda volontiers ; mais Fyon démontra que ce serait se priver des ressources énormes <!onienues dans ces châteaux , que le gouvernement ne donnerait pas dans un piège aussi grossier. La motion de Grisel fut repoussée ; mais il avait par son exagération obtenu grâce auprès des chefs du complot ; c'était ce qu'il voulait.
Devant Grisel , on discuta ensuite l'opportunité el It moment de l'attaque. On arrêta qu'un comité militaire préparerait cette attaque et en dresserait les plans Dans ce comité, les officiers , plus haut nommés , et Germain entrèrent nécessairement. Grisel en fut ; il ne s'y montrera pas le moins ardent.
Grisel revint pensif à l'Ecole militaire. Il se demandait 61 le moment n'était point arrivé de tout redire au Gouvernement. Comme toujoui*s , son parti fut bientôt pris. Sous un nom d'emprunt » il écrivit au directeur Carnot en lui demandant une entrevue secrète ; il lui annonçait d'importantes communications. Carnot lui assigna un rendez-vous. Là , Grisel lui lut toute une longue dénonciation qu'ensuite il appuya de vive voix par des commentaires vifs , précis , énergiques. Le lendemain , devant tout le Directoire , Grisel recommençait son récit émouvant. On le questionna ; on voulut d'amples détails , et enfin on le congédia en l'assurant de la reconnaissance du pays, de la confiance qu'il avait si bien méritée» en l'encourageant à mettre la dernière main à une œuvre si habilement , si courageusement menée.
C'est ainsi que furent déjouées les minutieuses précautions |)rises pai* Dabœuf pour s'envelopper d'un mystère qu'il croyait impénétrable. Ce fut ainsi que furent connus les chefs de la conjuration dont le Gouvernement savait déjà quelques détails , sans pouvoir réussir à pénétrer Tidée et surtout à apercevoir la main qui dirigeait l'action.
Dès ce moment, le Gouvernement, suffîsammerit ëchiU
ré» f)ouvuit mettre la main sur ces conspirateurs que lui livi*ait le capitaine Grisel ; mais il pensa sans doute que , la mine éventée, le danger n'existait plus. Probablement, il préféra laisser mûrir ce fruit qu'il n*était pas temps de cueillir. D'ailleurs , il sentait bien que Grisel ne savait pas tout encore et que tous ses ennemis n'avaient point paru devant lui. Jl espéra , en leur donnant du temps , pouvoir les saisir tous ensemble d'un coup de filet.
Peut-être même eut-il alors une pensée d'un ordre plus élevé. La France avait déjà tant souffert des révolutions, qu'il fallait , pour qu'elle se séparât enfin et à tout jamais des révolutionnaires , lui montrer ces perturbateurs incorrigibles une fois de plus à l'œuvre , lui préparant de nouvelles misères et de nouvelles ruines , voulant verser encore des torrents de son sang déjà trop appauvri.
Le Comité militaire se réunit. plusieurs fois. Grisel y était admirablement exact. On s'y demanda d'abord si on ne ferait point appel aux royalistes qu'on croyait dispo ses ù tout pour exciter le désordre du sein duquel ils espéreraient voir sortir la Royauté; mais on eut peur de se livrer à eux. Il fut ensuite question de poignarder les cinq Directeurs , ce qui fut admis. Le Comité militaire arrêta que l'insurrection se ferait le jour; que desgéné^ raux, sous les ordres immédiats du Comité secret, coaduiraient le peuple contre ses ennemis ; que les < insur- » géants » seraient divisés par arrondissements et par sections ; « que toute subordination envers les autorités » existantes serait rompue et tout acte de subordination » puni de mort sur-le-champ. »
Pendant que les militaires préparaient leurs plans de bataille , Babœuf ne pouvait rester inactif. II proposa et fit adopter l'union de son Directoire secret avec le Comité conventionnel représentant les restes de l'ancienne Montagne échappés à la réaction et qui conspirait aussi de son côté. Une fois déjà, cette alliance avait été sur le point de se conclure , mais on n'avait pu s'entendre. Bien que le Comité secret de Babœuf se défiât des conventionnels qu'il appelait des intrigailleurs ; bien que les conventionnels eussent de leur côté peur de certains principes qu'ils voyaient arborer par les Egaux , chaque parti comprenait que* la seule chance de réussir ne se trouvait que dans l'union au moins momentanée. Les conventionnels surtout étaient serrés de près par les besoins de leur situation. Le gouvernement savait leurs menées et avait ordonné à sept d'entre eux , Amar , Choudieu , Vouland, Yadier, et autres, de sortir immédiatement de Paris. Ils consentirent à transiger avec les Egaux sur des questions qu'ils regardaient comme secondaires et de pure spéculation philosophique. Ce fut le général Fyon qui leva toutes les difiicultés. Néanmoins, cette fois encore, on eut beaucoup de peine à tomber d'accord sur les principes qui devaient servir de drapeau à l'insurrection. Babœuf ne pensait qu'au socialisme comme moyen d'arriver, tandis que les anciens radicaux de la Convention , répugnant à cette idée , ne voulaient faire que de la politique. Babœuf parlait de l'application immédiate de son système ; les montagnards n'en voulaient , disaient'ils, à aucun prix.-Les conventionnels posaient aussi
à leur adhésion, à leur réunion , des conditions presqu*i^ nadmissibles. Ils voulaient par exemple lu suppression di Tacte insurrectionnel déjà rédigé, déjà imprimé à trente cinq mille exemplaires , et ils prétendaient se charger seuls de la rédaction nouvelle, comme de la composition d'une Convention provisoire . de laquelle ils se promet* talent de bannir les Babouvistes pour la remplir exclt»ivement de leurs amis. Mais l'ambition et l'avidité communes aux deux partis devaient les réunir , sauf plus tard à s*entr*égorger quand on serait arrivé au pouvoir ; sauf au plus fort à faucher le plus faible , comme il advient toujours dans ces coalitions coupables où la restriction mentale a dominé plutôt que la conviction et la conscience.
Ainsi les conventionnels pensaient à tromper Baboeuf , quand Babœuf avait déjà préparé la ruse à l'aide de laquelle il devait jouer les conventionnels. Il était convenu avec Darthé qu'on leur promettrait tout, mais qu*on ne tiendrait pas le pacte juré. Darthé confiait à Grisel que ce serait les conventionnels qu'on sacrifierait les premier^ et à la première insurrection.
f Je vais remplacer Gromv^el , i pensait Baboeuf :
> je veux établir un parlement à ma mode ; tout mettre
> au-dessous de moi. »
La base de l'arrangement fut celle-ci : Au moment de rinsurrection , l'ancienne Ck)nvention serait rappelée, et par Convention on entendaitles soixante-huit membres seulement exclus du Corps législatif par l'élection réactionnaii*e de 1795. Les conventionnels , forts de leur passé ,
de leurs traditions gouvernementales , de leur union , croyaient , en appelant autour d'eux leurs anciens collégués , pouvoir dominer la situation. Ils n'avaient pas vu qu'en accordant aux Egaux l'adjonction d'un membre à appeler de chaque département pour compléter la représentation , ils laissaient la majorité aux Babouvistes qui déjà avaient dressé leurs listes, savaient où aller chercher leurs candidats , leurs co-religionnaires. L'habileté des ex-conventionnels avait donc été mise en défaut et bientôt ils l'avaient compris ; mais il était trop tard : leur secret était livré.
Bi^ que la méfiance se remarquât partout, il fallait cependant se hâter de conclure l'alliance , car les conjurés savaient que l'attention de l'autorité était éveillée ; d'un instant à l'autre on pouvait être surpris.
c On doit sous peu de jours > , écrivait en effet à Babœuf un de ses agents, f porter une loi très-rigoureuse
> en apparence contre les émigrés' et les prêtres , pour
> Texécution de laquelle le gouvernement ordonnera des • visites domiciliaires ; mais ces visites n'auront en effet 1 d'autre but que d'atteindre les patriotes et de les as-
> sassiner chez eux. On fabrique en ce moment des poi-
> gnards dans plusieurs ateliers. A quel usage les des- » tine-t-on ? Sans doute à une Saint-Barthélémy de pa-
> triotes. > — c Le gouvernement a mis toutes ses batte- » ries en avant , pour trouver le secret des patriotes > , écrivait im autre agent. « Il est quelquefois bien au cou- » rant ; mais nous le sommes aussi, i
En présence de ces avertissements, le Comité recom-
mandait aux palriotes pour échapper au fer des assastint, c i« de ne se point trouver dans les rues à des heures
> trop tardives, encore moins la nuit; ^''de se renfermer 1 dans leur domicile sous de bons et forts verroux, même » de s'y barricader , depuis le lever du soleil jusqu'à son
> coucher ; 3<^ de n'ouvrir pendant la nuit à qui que ce » fût » ni sous aucun prétexte » surtout jamais au nom de
> la lai ; car c'est au nom de la loi que les assassins doi-
> vent pénétrer chez les patriotes, i
11 fallait se hâter d'agir. Les deux conspirations qui jusque là avaient marché parallèlement, se fondirent pour l'action dans le complot Babouviste. Une assemblée générale des deux Comités et des chefs fut indiquée pour le 19 floréal (9 mai) chez le fameux Drouet , l'ancien maître de poste de Sainte-Menehouid, celui qui avait reconnu et arrêté Louis XVI dans sa fuite, celui qui avait été envoyé à la Convention par ses compatriotes fiers et reconnaissants de cette belle œuvre , «celui qui , plus tard envoyé en mission, avait été fait prisonnier, avait été renfermé avec Quinette dans les cachots de l'Autriche et échangé avec lui aussi contre la fille des rois de France. Drouet faisait partie du conseil des Cinq-Cents. ,
Un instant Drouet avait fait douter de lui par sa mollesse. Babœuf avait, du fond d'une de ses retraites, fait parvenir au représentant Drouet, son complice, une note (énergique qui devait lui servir de texte à un dis^ cours à prononcer devant le Conseil des Anciens pour la conservation des So<;iétés populaires. Babœuf apprit que Drouet préparait un discours flasque, mou, incolore,
saDS chaleur. Il lui écrivit de nouveau » lui rappela qu'il l'avait invité « à se soustraire à fanathènie général ; à ne » pas se laisser circonvenir à moins de vouloir se pe?dre; » à ne voir qu'un petit nombre d'hommes qu'il lui est 1 permis d'approcher; à se rappeler que les patriotes
> sont entourés de nouveaux Tarquins ef quf. rinslant est
• venu de les faire disparaître ; que les tyrannicides l'ont
• sommé de les aider, sans quoi ils le compteront parmi » les traîtres ; i et Babœuf ajouta avec aigreur , en indiquant que sa volonté ferme est un massacre des députés.
c Attendu , citoyen , que vous ne faites rien de mon 1 discours ; attendu que vous avez voulu substituer à des
> vérités et à des choses des insignifiances et du bavar-
> dage ; attendu que vous êtes prudent ; attendu que » vous n'êtes qu'un sénateur comme un autre; attendu
> que vous vous laissez conduire par des phraseurs et
> de grands diseurs de rien ; attendu que vous ne voulez » pas prendre l'attitude qui vous eût fait mériter d'entrer 9 dans les rangs de ceux qui arracheront de l'oppression 1 leur patrie esclave ; attendu qu'au contraire le salmi-
> gondis que vous avez commencé de livrer à l'impression
> vous rend le tacite approbateur , plus que le tolérateur 1 et par conséquent plus que le complice de l'édifice af- » freux de tyrannie qui a été bâti pendant votre absence; » attendu que vous ne voulez pas profiter d'une dispo- » sition du plus beau rôle physique qui s'offrait à vous » seul, qu'à la vérité vous n'auriez peut-être dû qu'aux 9 circonstances de votre captivité glorieuse pour vous et j» pour le peuple, à qui il serait au moin^ un guide autour
1 duquel il eût pu se nillier comme à un homme vertueux I qui se fût déclaré lui-même non participant des crimes » de ses odieux confrères; attendu enfin que vous refusez » l'honorable exemption qui vous avait été offerte contre I la générale animadversion conçue à l'égard de l'affreuse 1 compagnie dont vous êtes membre , je vous prie de rei mettre à celui qui vous donnera la présente , le mai nuscrit que je vous avais confié.
i Je pourrai au moins , dans tous les temps , justifier 1 tout ce que j'ai fait pour vous sauver de l'opprobre, » tous les mouvements que je me suis donnés, i
Drouet , surexcité par ces reproches et par ces railleries amères, avait donné de nouveaux gages à la conspiration et promettait plus d'énergie.
La réunion eut lieu de nuit dans sa maison , rue Saint- Florentin. Tous ies principaux conjurés y étalent. La plus complète sécurité régnait dans l'assemblée. Pour arriver chez Drouet, il fallait passer devant deux c^rpsde-garde , et nul soldat n'avait remué. La réunion se tenait dans une chambre du second étage, dont la fenêtre à vitres étroites, serrées, masquées au dehors par des volets , au dedans par une épaisse tapisserie , garderait tous les mystères du conciliabule. On ne se doutait guères qu'un ora^e montait à l'horizon.
Babœuf présidait. Au nom du Comité secret de salut public , il lut un long rapport sur la situation , sur l'esprit qui avait présidé à toutes les mesures préliminaires du grand acte qu'on allait accomplir, et sur la nécessité et la justice de l'insurrection prête à éclater.
€ Citoyens > , disait Babœuf dans ce rapport dont noîiH alloiis extraire les passages les plus saillans , c plusieurs » révolutions depuis i789 se sont succédé. Aucune vrai-
• semblablement n'a eu un but précisément déterminé ■ d'avance ; aucune n'a eu des directeurs exclusifs , des
• directeurs également purs , et qui se soient proposé pour
• terme de leurs travaux le maximum de la vertu , de la
• JUSTICE, DU BONHEUR DE TOUS. Aussî, chacune des rcvo-
> lutions précédentes a eu des effets plus ou moins vagues,
> dérivant nécessairement de la marche au hasard et du i défaut de point arrêté de la multitude des co-agents. 1 Chacune a été caractérisée par une foule d'încohéreni ces , produit naturel des passions , des vues et des
> moyens discordants de ces mêmes co-agents. Chacune i enfin n'a eu que des résultats imparfaits et déCnitivei ment nuls.
» Vous avez été frappés d'un aperçu aussi triste , et
> l'amour de votre pays, le spectacle du dernier degré de
> calamité auquel vous l'avez vu en proie , ont inspiré à
• chacim de vous le dessein généreux de remédier aux
> maux dont vos yeux étaient affliges. Un concours heu-
> renx de circonstances sorties pourtant du sein des » malheurs particuliers, des orages des révolutions, vous
> a fait vous connaître réciproquement , vous a dccou- » verts les uns aux autres pour être imbus des mêmes » idées de bonne moraU publique et de meilleur ordre » social. Vous vous êtes rapprochés , et vous vous êtes t communiqué mutuellement le même plan d'associa- » tion politique , plânexchisivemenî juêtey seul capable de
» procurer le bonheur général ^ et dont Yàmfi franche de i chacun de vous était devenue, par la grâce de la bonne 1 Nature , l'intéresmntedépositaire. Alors, vous vous êtes » dit les uns les autres : C'est à nous qu'il appartient de 1 faire aussi une révolution ; elle sera la dernière, HeUe
> réussit^ puisque son résultat infaillible sera de çomi Mer tous les besoins, tous les désirs de chaque membre » des associés, de faire à tous un sort qui ne laisse rien
> à envier ù. aucun d'eux.
1 Vous av^. ainsi réuni les avantages , 1** de marquer i d'avance un point unique où sans partage, sans modi- 1 fications, sans restrictions, sans nuances, vous tendez
> tous ; ^ et d'être circonscrits dans un cercle étroit 1 d'hommes vertueux^ isolés de tout ce qui pourrait op-
> poser des vues divergentes «t contradictoires , de tout » ce qui ne serait point capable de se confondre dans le
> sentiment nu et par fait de l'apogée du bien, i Babœuf tombe en extase devant cette effrayante pein*
ture, son œuvj'e , l'œuvre de toute sa vie , l'œuvre qu'il se voit à l'heure d'accomplir, t Qu'il est sublime • s'é« crie-t-il , « le projet que vous avez conçu ! Quel beau 1 spectacle que le seul tableau que peut s'en former
> l'imagination ! Certes , jamais aussi belle entreprise » n'occupa des hommes ! Qu'il serait glorieux de la faire
> réussir ! >
Le chef de la conspiration arrive bientôt au véritable nœud de l'affaire, à la véritable question, à celle qui touchait le plus au cœur de tous ces grands coupables qjre des«ealhousiasmes de commande , que des exclama-
lions, que des explosions de satisfaction outrée, ne pouvaient longtemps satisfaire. Cette question , il la pose durement et nettement en ces termes : « Quelle sera , • dans rhypothèse que Ton parvienne à renverser Tauto-
> rite principale^ qui existe, celle qu'on lui substituera I pour établir le système social que nous voulons? §
Nous croyons rester en plein cœur de la conjuration, puisqu'une fois enfin, tous les prolégomènes philosophiques dégagés, nous sommes entrés dans le domaine des faits, de la révolte, de la lutte. Il faudrait mal connaître les déplorables tendances de cette école déclamatoire , bavarde , qui se crut assez forte pour dépenser beaucoup d'énergie à la fois en parlage, en écrivasserie et «n action ! Babœuf va raconter à tous ces chevaliers du poignard qu'ils l'ont chargé d'examiner isolément celte question , mais qu'elle ne lui a nullement paru simple ; que dans son esprit elle lui a semblé se lier , s'enchaîner à tout ce qui doit précéder, accompagner et suivre le mouvement révolutionnaire qu'ils vont commencer; qu'à ce titre il n'a pu la traiter à part, et qu'il va présenter, par conséquent, ses idées sur le tout, sur la manière dont il conçoit t tout ce qui doit précéder le mouve-
> ment. >
Là-dessus , il se répand en divagations interminables «t illisibles sur les causes qui ont amené , selon lui , la Uévolution de l'Amérique septentrionale et les mouvements populaires de la Hollande et du Brabant. Il dit que si la France , elle aussi , a eu sa Révolution , c'est par cet esprit d'imitation qui porte notre nation t à vou-
> loir faire ce qui lut parait attirer les éi(^es de la i-e- 1 nommée à des peuples que nous ne croyons pas va-
> loir mieux que nous ; que nous avons cru honteux à
> une nation qui se piquait de surpasser toutes les autres i en tout point, de rester en arrière de celles qui se dis-
• tinguaient le plus sous le rapport politique ; qu'il fal- » lait donc chez nous aussi avoir sa Révolution. > Bizarre pensée, quoique vraie peut-être sinon dans son entier, au moins dans une bonne partie de sa formule, et qui donne un éclatant démenti à tous les anarchistes qui, ne se souvenant plus de ce qu'avait écrit le maître, ont proclamé partout, dans ieui*s livres, dans leurs clubs, dans leurs journaux, que la Révolution de 1*789 était forcée, nécessaire, fatalement indispensable comme toutes celles qui l'ont suivie, tant immenses étaient les abus, si durement était traité un peuple d'esclaves. Qu'ils déclament maintenant en présence des appréciations que nous a laissées Babœuf, leur oracle, leur Dieu, sur les causes « motrices de la Révolution du 14 juillet
• 1789. 1 Nous copions servilement la quarante-et-neuvième pièce de son procès. Elle est en entier écrite de sa main ; elle est paraphée de lui et du juge qui l'interrogea. Par conséquent , elle a pour l'historien le caractère le plus complet d'authenticité. Celte pièce est la minute du rapport qu'il lut rue Saini-Honoré , chez Drouet, en présence des conjurés et de Grisel l'espion. Voici ce que nous y trouvons :
c Je ne lui (la Révolution de 1789) fais pas plus d'hon- » neur que de croire que l'on n'y donna les mains que,
» les uns par spéculation , les autres au nom de la nau- » veauté et par esprit d'imitation de mode et de manie , » les autres encore par un entraînement m^achinal et poiu > eux inévitable. Très peu s'y lancèrent par Yertn, Chu-
• cun, au contraire, en raison de Tinexpérience d'alors, 1 ayant été facilement porté à croire que dans le mouve- I ment il trouverait quelque chose à gagner , d'autant plus » que c'était là «ne illusion dans laquelle les premiers » avaient grand soin d'entretenir la généralité des indi-
• vîdus, il devait résulter ce qui fut en effet: c'esl-à- » dire que tout le monde seconda cette révolution; c'est i ce qui fait dire encore à présent qu'en 89 il n'y avait » presque point d'aHHocrates. Ainsi, il ne faut pas rcelle-
• ment considérer celte première révolution comme
• ayant dû être difficile à déterminer. >^
Si les événements ne nous poussaient par derrière, ne nous pressaient, que d'enseignements à tirer de ces singuliers aveux, précieux à recueillir quand ils tombent de la bouche même d'un de ceux qui aidèrent à ce mouvement qu'ils déclarent peu nécessaire et hypocritement mensonger, à ces événements épouvantables, lamentables comme un forfait d'Hérode , honte de iiotre histoire qui jamais , à aucune autre époque , ne vit couler tant de larmes amères , tant de sang innocent , tomber tant de nobles victimes , et dans quel intérêt si immense, bon Dieu ! Parce qu'une nation, prise de vertige , a voulu imiter d'autres nations saisies de folie ! Et dans que! intérêt si saint? Parce que dans le mouvement tous croyaient € avoir quelque chose à gagner! » Toute celte triste par
lu.
lie de nos annales aurait-elle vraitneul sa cause dans une ignoble spéculation, comme l'affirme Babœuf , dans une ridicule manie, dans une mode en un mot, comme il le dit à ses complices ? Est-ce bien là le Babœuf qui , toutà-riieure , écrivait à Bodson lui reprochant son amour pour St-Just et Robespierre, que Robespierre était le seul grand homme de la Révolution , parce qu'il voulut le salut de vingt-cinq millions d'hommes, et parce qu'il faur cha tout ce qui le gênait pour conduire à son vrai btU le char de la Révolution. <iuel est ce but, si le point de départ est nié? Pourquoi tant se préoccuper des moyens de guérir le mal, si le mal n'a pas de vraie cause, s'il n'existe pas par conséquent? car Babœuf ajoute encore : c Au fond , le royaume de France était bien mal gouver- » né, mais il ne l'était pas plus mal que beaucoup » d'autres peuples. Le peuple y était malheureux; mais » il ne l'était pas plus qu'ailleurs en Europe, et comme » partout, abruti sous le poids de ses chaînes» il n'eût » jamais songé de lui-même à les briser. ]t
Ces pages ne sont certes pas les moins întérjessantes de toutes celles que nous a laissées Babœuf. Elles nous mettent parfaitement au courant de la véritable pensée du temps. Au fond de leur cœur, tous les hommes politiques ne croyaient nullement à l'indispensable nécessité d'une révolution , d'une révolution violente surtout. Ils la firent, comme les en accuse l'impitoyable Babœuf, par pure spéculation et sans prévoir les affreuses conséquences de leur œuvre de révolte. Plus tard, ils essayèrent de pallier leurs torts, de les couvrir, en accu-
roulant à grande peine des motifs, les uns plausibles « les autres mal amenés, inacceptables. Ils firent de la Vertu rétrospective et à laquelle ils ne songèrent que pour les besoins de leur situation et aussi pour le repos d'une conscience qu'il fallait faire taire en se mentant à soimême. On croit û facilement au mensonge auquel on a intérêt à croire !
La suite du rapport de Babœuf , rapport dont la fin ne fut pas publiée, sans doute parce que quelques feuillets ue se retrouvèrent point , est une justification laborieuse des c partisans de la Vertu. > La Yeitu , cela va sans dire, c'est cette fraction souvent tapageuse , toujours factieuse qui ameuta le peuple pendant les deux années que dura l'Assemblée Constituante, qui le jeta sur Versailles, qui fit les massacres de septembre, qui força la CoQvention à livrer le roi au bourreau , qui décima la nation. La Vertu c'est c cet homme qui parut avec de grands » moyens pour venger l'humaniré des longs attentats por-
> tés contre elle; c'est cet homme qui parut avec la pure è intention de travailler sérieusement et sincèrement à » domner au peuple la réalité des choses dont le commun » de ses prétendus défenseurs n'entendaient lui présenter
> que l'image. > La Vertu, pour tout dire, c'est Robespierre; la VeKu, c'est la Montagne à la Convention.
11 est fâcheux qu'une main inhabile n'ait pas retrouvé les dernières pages du rapport de Babœuf; car évidemment nous y aurions lu que la Vertu, c'était la Conspiration Babouviste ; que la Vertu, c'était l'assassinat aiguisant ses poignards; que la Vertu, c'était l'émeute allu^
oiant ses toi*ches et préparant ses violences ; que la Vertu enfin , c'était Babœuf d'abord , c'était ses conoplices ensuite.
Comme nous l'a appris la dénonciation de Grise!, l'acte insurrectionnel fut, après le rapport de Babœuf, lu aux anciens Conventionnels qui le ratifièrent. L'argent manquait. Rossignol et Massard répétaient à chaque heure que san& l'argent on ne pouvait rien faire , et Rossignol se plaignait de n'avoir plus à hii qu'une tabatière d'argent qu'il lui allait vendre pour vivre. Massard marchait presque nu-pieds; il n'avait pas de quoi payer une paire de bottes que son cordt)nnier lui refusait à crédit. Félix Lepelletier , le Crésus &d la bande, ne lâchait ses écus qu*à contre-coeur. Depuis trois semaines, H. promettait vingt-cinq à trente louis qui n'arrivaient jamais, et on se plaignait vivement de sa ladrerie. Drouet raconta qu'il savait un peureux qui avait caché cent cinquante mille livres derrière un miroir de son appartement ; un trumeau seul était à déplacer. Au signal du soulèvement, trente ou quarante hommes résolus envahiraient la maison qu'alors il désignerait, se livreraient aux recherches nécessaires et ne pourraient manquer de trouver cette somme si utile et si énorme pour le temps.
Grisel , pour gagner à fond la confiance des affiliés ,. promettait 35,000 livres en assignats , toute sa fortune ,. disait-il , et de plus 10,000 livres qu'il emprunterait ,. sous prétexte de s'équiper, à un de ses oncles, un notaire,, qu'il voyait très-peu parce qu'il était riche ,. et eonséquemment « grand royalistCt »
On entendit plus tard un rapport du Comité militaire qui , toujours au nom de la Vertu , proposa et fit adopter les résolutions suivantes : Tuer les cinq, — les sept ministres, — le général de l'intérieur et son état-major ; — s'emparer des salles des Anciens et des Cinq-Cents, et faire main-basse sur tout ce qui s'y rendrait; — s'emparer des barrières et ne laisser sortir qui que ce fût sans des ordres formels et précis ; — se saisir du télégraphe du Louvre et de celui de Montmartre ; — se rendi*e maîtres de la rivière; — de Meudon et de l'artillerie qui s'y trouvait au nombre de quatra-vingts pièces de 8 et de 4; — delà poudrerie de Grenelle; — des dix-huit pièces qui se trouvaient dans le jardin des Feuillants; — de l'arsenal; — de s'assurer de la trésorerie nationale, de la personne des administrateurs et employés, des ponts, etc. ; — d'empêcher les communications entre les quartiers de Paris ; — d'organiser de petites armées révolutionnaires chargées de protéger l'approvisionnement de la ville.
Grisel cite un amendement plus horrible que le reste. C'est sans doute de la proposition que l'on va lire qu'il entend parler. En effet, rien n'est plus horrible, rien n'est mieux fait pour dépeindre la férocité de tous ces novateurs qui n'ont jamais reculé et ne reculeront jamais devant aucun excès , bêles fauves qu'allèche l'odeur du sang, que met en joie l'approche du carnage.
C'était Darthé qui lisait ces phrases odieuses :
t II est bon d'observer qu'aussitôt que les tyrans seront > abattus par la conjuration , il faut opérer à l'instani
t rinsurrection du peuple qui doit être générale , absolu-- » menl générale. Il sera répandu des écrits propres à co- 1 LÉRER le peuple. Les agents seront en outre chargés de
• le pousser à se venger M-même de tous ses ennemis qui se' » sont parfaitement fait connaître.
1 L'autorité insurrectionnelle devra prononcer au nom » du peuple , ou plutôt le peuple prononcera lui-même
> la dissolution de toute espèce d'autorités, soil civiles, f soit militaires. En conséquence, tout homme qui se dir » rait ou se préfendrait revêtu d'autre autorité que celle que
> le peuple donnera et qui voudrait agir en conséquence,
• sera déclaré ennemi du peuple et mis à Vinstant à mort.
f II est mfinimenî essentiel et H est même capital que » quelques actes semblales aient lieu. Il faut aussi que » Vépée tiréfy le fourreau en soit jeté Mn. Il faut prévenir » toute réflexion de la part du peuple; il faut d'abord/ » qxCil fasse des actes qui Vempêchent de rétrograder.
> Si quelques royalistes (4) voulaient faire résistance, » qu'une colonne, armée de torches ardentes^ se porte à
> l'instant sur le poi/U qu'ils auraient choisi; qu'ils soient f sommés de rendre les armes Oîi qu'à Vinstant les flammes » vengent et la liberté et la souveraineté du peuple,
» Que tous les étrangers, de quelque nation qu'ils
> soient , se rendent à l'instant en arrestation provisoire-
> ment au chef-lieu de leurs Sections respectives , sous
(1) Dans le langage Babouviste, on appelle royaliste tout ee qui ne fait pas partie du complot.
» peine d'être mis à m&i*t à Vinstani partout où ils seront > trouvés.
> SerorH également mis à mort à Vinstani tous individus » (^u seront armés contre le peuple. La dépouille des enne- » nUs du peuple appartiendra aux vainqueurs, >
Dans cette pièce écrite sous Finspiration impossible à nier de la Vertu la plus pure, il est dit que les armuriers seront tenus de livrer toutes leurs armes; que les boulangers resteront en réquisition chez eux pour y fabriquer du pain avec tout ce qu'ils auront de farine , et que ceux d'entre eux qui violeraient cet ordre seraient, à rinslant, accrochés à la lanterne la plus voisine de leur domicile. La même exécution prompte et sommaii*e est promise aux marchands de vin et d'eau-de-vie qui ne racatraient pas à la disposition oes agents de quoi colérer le peuple.
Dans toute cette épouvantable fantasmagor^, dans toutes ces proclamations , ce qui frappe immédiatement , violemment , le regard , ce sout ces mille cris de mort que Ton voit pousser partout.
Mort aux membres du Gouvernement et des deux Chambres !
Mort aux fonctionnaires publics qui eussent osé donner un ordre!
Mort aux royalistes! y
Mort à quiconque eût battu ou fait battre la générale !
Mort à tous les citoyens qui se fussent réunis pour combattre les conjurés !
Mort aux étrangers de toutes les nations !
. Mort aux armuriers qui eussent refusé d'armer les égorgeurs !
Mort aux débitants qui n'eussent pas voulu enivrer les bourreaux pour leur mettre plus de colère au cœur !
Jamais le mot : Mort n'avait été écrit aussi souvent et en si peu de temps par les mêmes hommes , et encore avait*on fait expresse c réserve d'exterminations uiié* • Heures à déterminer par de nouveaux ordres. •
Le comité militaire s'élait ensuite occupé des séductions à prodiguer aux soldats qu'il était c politiquement f essentiel t de corrompre pour les forcer à tourner contre la société les armes qu'Us tenaient d'elle , qu^elle leur avait confiées pour sa défense.
SI l'on en croi^le dénonciateur Grisel, Rossignol, le général en chef de l'armée bleue de Vendée , l'ami , le complice , le co-égorgeur de Ronsin , aurait prononcé dans c^^ séance un épouvantable discours, c Rossignol « était le plus sanguinaire de tous les conjurés, » déclare le révélateur au Directeur du jury d'accusation de Paris, c J'ai retenu de Rossignol les expressions sui- » vantes : t Je ne veux point me mêler de votre insur*
> rection , si les télés ne tombent comme la grêle ; si les
> tripes, les boyaux, ne jonchent le pavé; si enfin elle
> n'imprime une terreur qui fasse frémir l'univers entier : i nous n'aurions pas cette insurrection h faire si celles I qui l'ont précédée eussent été comme je veux que soit
> celle-ci: la Vendée en est un exemple. Si on m'eût » laissé faire , il y a longtemps que cette guerre serait t finie, car je n'y ensse riep. laissé de vivant. »
( Ce discours, i ajoute Grisel» f fut généralement apt plaudi. >
Le 18 floréal (7 mai) en arrivant au Comité militaire, Grisel apprit que la fusion entre les Conventionnels et les Egaux était enfin définitivement accomplie. Les deux partis étaient d'accord. Les Conventionnels avaient versé dans la caisse de l'insurrection cet argent qui depuis si longtemps y faisait défout. Il fut convenu que l'Assemblée générale des chefs aurait lieu chez Ricord, l'un des Conventionnels, rue Saint-Florentin , e( le soir même à OQze heures. Cette réunion manqua et fut indiquée au lendemain chez Drouel, rue Saint-Honoré.
Grisel courut aux Tuileries , demanda aux Directeurs des troupes pour le soir. On lui promit qu'elles seraient il onze heures à la porte de Drouet.
A neuf heures , les chefs de la conspiration se trouvaient réunis chez Drouet. 11 y avait là de nouveaux visages , Robert Lindet, Ricord, Laignelot, de l'ancienne Convention. Robert Lindet eut la parole pour prouver que si l'ancienne Convention était dissoute de fait, elle ne rétait pas de droit et qu'en conséquence elle était toujours censée vivre ; que la Convention était le seul moyen possible de gouvernement pour l'instant.
Il y eut alors une panique curieuse à raconter et qui donne une assez triste idée de la force morale de ces farouches conspirateurs. Babœuf et Fyon discutaient avec Daithé qui voulait toujours incendier les chûleaux des environs de Paris, quand une patrouille de cavaliers s'arrêta dans la rue Saint-Honoré , juste sous lesfenélros
.de Drouet. Grtsel pâlit d'émotion; il crut un moment que la police avait devance l'heure indiquée par lui , et c'eût été un coup manqué. Elle eût bien mis la main sur les conjurés , mais non sur les preuves de la conspiration. Ces liasses, ces monceaux de papier, ces appels imprimés , ces actes insurrectionnels, étaient cachés au domicile de Babœuf ; on ne trouverait rien chez Drouet, et Grisel ne savait point encore au juste la maison habitée par Babœuf. Il tremblait ; il se désespérait ; mais la patrouille, qui ne s'était arrêtée que par hasard, se remit en marche et le pas cadencé des chevaux mourut bientôt dans le lointain de la ville endormie.
Quand Grisel revint à lui , il put admirer un spectacle bouffon : chacun tremblait ; chacun était ému , chacun suait la peur. Darthé voulait se blottir sous le lit de Drouet. Massard allait soulever un épais rideau de tapisserie et interroger le silence de la rue ; Drouet l'en empêcha , passa dans une pièce qui donnait au dehors et se mit en sentinelle, après avoir dit qu'il n'avait rien de suspect chez lui , qu'il ne craignait rien. N'avez-vous point sur vous des papiers suspects? se demandait-on à la ronde. Non, disait l'un. Ni moi, répondait un autre. Moi non plus, balbutiait un troisième. EnGn et à la longue , on se reconnut , on reprit courage, et la discussion recommença. On arrêta, après quelques autres détails que le Directoire secret hâterait le dénouement de la conspiration ; qu'il se réunirait le SI floréal (10 mai), c'est -a-dire trois jours plus tard, pour entendre un dernier rapport sur l'état des choses et fixer défini-
tivement le jour du laouvemeat » et Pon se sépara en échangeant des promesses suprêmes.
Quelques minutes plus tard , la police envahissait la maison de Orouet avec des forces considérables. Mais la réunion des redresseurs de torts venait de se dissoudre , et Ton ne trouva là que Drouet et Darthé que le ministre ' ne voulut pas faire arrêter en ce moment^ dans Fespoir d'une meilleure capture remise à une- occasion phis favo* rable.
Ce fat Grisel , livrant à la police Babœuf et ses complices, et la police n'était point arrivée à temps; ce fut Gjîsel lui-même qui voulut rassurer les conjurés pris de défiance les uns vis-à-vis des autres. On avait vainement cherciié le coupable et le traître. Il eut l'adresse de leur pei*suader que la police pouvait bien avoir conçu un vague soupçon qui l'avait conduite chez Drouet ; on le savait peu favorable au gouvernement ; mais les renseignements n'avaient rien d^exact; ee qui le prouvait, c'est qu'on eut pu fouiller le donBcile de Drouet et y saisir d'importants papiers, tandis qu'on s'était contenté d'une simple visite. Darthé seul soupçonnait une irahiison et fixait ses regards inquiets sur Grisel, comme s'il l'eût soupçonné, c Voyons ! mon camarade ,
> il faut réOéchir; tu n'y es plus, » lui dit l'audacieux militaire, c Réfléchissons. A-t-on été chez Babœuf? C'est
> là où sont les pièces ; c'était là ou était le point essen- • tiel. Si on n'a pas été chez lui , c'est qu'il n'y a pas de » soupçon. Drouet demeure dans une rue très-passa-
> gère ; les agents de la police vont et viennent. Drouet,
> qui est très-suspect au Gouvernement, a pu être sur-
• veillé. On a vu entrer hier beaucoup de monde chez
> lui; peut-être est-ce la la cause qui a déterminé la vî-
• site. Si c'eût été une trahison , on eût été à coup sûr » chez Babœuf saisir les pièces. » Ce raisonnement persuada Darthé qui sut bientôt que la police n'avait pas rendu visite à Babœuf. Il y avait à cela une raison péremptoire*. Grisel» nous l'avons vu, ne savait pas le numéro de la maison de Babœuf, celui de tous les conspirateurs que le Gouvernement avait le plus d'intérêt à saisir.
Pendant qu'il les trompait ainsi et leur rendait conûance , il s'entendait avec la police , afiu de mieux réussir dans une prochaine surprise. Il soupçonnait un des cHHijurés d'être en conununication immédiate et fréquente avec Babœuf. Il le suivit de loin. L'autre ne pensait point être espionné; il prit cependant toutes les précautions convenues, tourna et retourna dans le dédale des petites rues qui environnaient alors l'église Saint-Eustache , ût quelques pas dans la rue Montmartre et enfin pénétra dans la rue de la Grande-Truanderie. Grisel ne le perdait pas de vue. Un groupe de promeneurs les sépara néanmoins. Grisel alors se cacha sous une porte obscure, et là il guetta pendant de longues heures. Babœuf ne sortait point. Cependant, dans l'après-midi, Grisel écrivait au ministre de la police : c Je vous garantis de vous livrer » ce soir Babœuf avec la mageure partie, des pièces con- » victives de la -conspiration. » Dans une autre lettre qu'il écrivait, dans la même journée, d'un cabaret ou il
s'était mis en faction, il adressait toujooi's au même ministre ces notes qui ont un grand intérêt pour nous; ear elles nous fournissent quelques renseignements signaléUques sur Babceof.
. c le souhaite que vos agents aient surveillé les lâembres » du Comité insurrectionnel et les aient suivis. Je saurai » au juste où est Babœuf. Voici ce qu'il faut faire : Avoir
> cinq ou six agents des plus sûrs et des plus intelligents
> qui se promèneront d'un bout à l'autre de la rue de la » Grande-Truanderie , le long du rang des maisons à » main droite en entrant par la rue Denis et à gauche rue » Montorgueil , depuis huit heures du soir jusqu'à ce
• qu'ils aient vu sortir Babœuf. Parmi les maisons que » je soupçonne , le numéro 30 est celle sur laquelle je » compte le plus ; mais vu qu'il y a plusieurs portes du
• même genre , il faudra que les agents les surveillent » toutes. Je suis sûr que Babœuf sortira ce soir, et je 1 compte même qu'il viendra où je serai.
> Voici son signalement. Taille , cinq pieds un pouce ;
• menu de taille ; cheveux noirs , ronds et courts. Un
> chapeau rond , un habit bleu fait en frac avec collet » rouge. >
En effet, Babœuf sortit de la maison qu'avait indiquée Grisel, et autour de laquelle des agents rodaient depuis longtemps.
Grisel ne se contenta point encore d'avoir dépisté sa victime et de l'avoir suivie jusqu'à sa retraite ; il voulut , par un excès de précaution policière , compromettre Babœuf et le forcer de livrer contre lui-même des pièces
de conviction , lesquelles obtenues il n*y avait plus place pour la dénégation.
Il craignait qu'au moment déjouer leur grand coup, les conjurés ne fissent disparaître les pièces écrites ou qu'ils ne les cachassent si bien qu'elles pussent échapper à l'activité des recherches de la police qui tout-al'heure allait intervenir. Voici de quelle ruse Infernale il se servit.
Grisel savait qu'une femme dévouée à Babœuf et qu'il avait rencontrée chez Drouet , portait au chef des Egaux toute sa correspondance. Il alla la trouver et lui remit . un billet par lequel il priait Babœuf de lui dire positivement la date et le lieu de la dernière réunion , celle où devaient se trouver tous les meneurs du complot au moment de donner le signal de la lutte. Cette femme , qui se rappelait avoir déjà vu Grisel » se chargea de sa commission. Grisel avait à l'avance aposté un homme de la police; celui-ci devait suivre cette femme et bien remarquer le numéro de la maison où elle entrerait» rue de la Grande-Truanderie. Cet espion fit mal son devoir ; il n'avait pas retenu sa consigne. Jamais à bout de ressources , Grisel entra chez le mari de cette femme qu'il avait chargée d'un message pour Babœuf; il feignit d'avoir oublié dans sa lettre un renseignement important qu'il ne savait comment faire parvenir à Babœuf , dont il ne connaissait pas an juste , disait-il , la demeure. — Il n'y a pas ù se tromper, répondit le mai i aussi facile à duper que sa femme ; c'est la première- porte bâtarde rue de la Grandè-Truanderie , cp tournant par la rue Vei-deleU
Grisel alla s'assurer de la vérité de ces renseignements précieux et revint une seconde fois chez sa messagère qui , cette fois , était de retour. Elle rapportait au faux frère une lettre de Babœuf. Dans celte lettre , celui-ci donnait tous les détails qui lui avaient été demandés ; d'un seul coup » il venait de livrer le menuisier Dnfour » chez lequel nous verrons la police arrêter tous le» chefs du complot , et lui-mén:e aussi , ea fournissant une des pièces les plus importantes du procès, celle qui suppléait à tous ses papiers , à supposer qu'il parvint jamais à le$ anéantir.
Pour dépister les espions, les c<!tajurés eurentcesoir4ày eomme Tannonçait Grisel , une nouvelle réunion , non plus cette fois chez Drouet, mais chez un des agents mili* taires. Rien ne troubla les Egaux qui reprirent alors tout leur sang-froid. On y ré.solut de barricader le faubourg Saint-Antoine , afin d'arrêter les troupes qui vien. draient de Vincennes. On proposa de faire servir les femmes et les enfants à rompre les rangs des soldats qui n'ose^ient tirer sur ces êtres si faibles et en apparence ÎDoffensifs. Les agents révolutionnaires apportèrent l'assarance que l'esprit public était arrivé et monté à ce point d'exaspération contre la tyrannie qui rendait certaine la réussite des démocrates. Le peuple se montrait mécontent , disaient-ils, et impatient du soulèvement. On pouvait compter sur dix-sept mille patriotes déterminés et bien armés que suivraient les ouvriers et toute la pcpulace. Comme force militaire, on comptait sur l'artillerie citoyenne déjà c célèbre par sen esprit démo-
< cralîquc » ; sur les mauvais sujets de tous les départements accourus à Paris dans Tespoîr d'un tumulte prochain et que faisaient présager des indices certains pour eux ; sur les militaires licenciés pour indiscipline ; sur les soldats détenus au collège Montaigu , alors prison militaire. On parla même des prisonniers civils, matfaileurs reconnus, auxquels on pourrait rendre la liberté et qui augmenteraient le désordre ; on eut boute cependant de ce secours dangereux. Aux corps de la police , des Invalides et de la garde des Assemblées législatives , sur lesquels on pouvait compter, des agents affirmèrent que l'artillerie de VindSnnes pouvait être jointe, qu'elle était dévouée et livrerait ses parcs. On enlèverait facilement le camp de Grenelle h l'aide des intelligences que les démocrates se flattaient d'y avoir su nouer. Pour armer le peuple, on pillerait les armuriers , les dépôts des Tuileries, des Feuillants, des Invalides, proie facile et volontaire. Ces dépôts d'armes seraient attaqués par les Sections les plus aguerries et les mieux armées.
Les troupes des camps de Vincennes et de Grenelle céderaient évidemment aux séductions des femmes dont les unes à genoux leur présenteraient leur sein nu à frapper , les autres leur tendraient des couronnes d'immortelles et de laurier. Voici ce qu'un des conjurés avait inventé à l'égard de ces couronnes. Cest lui qui parie : « Voilà comment j'ai organi^ cette partie. > J'ai plusieurs citoyennes qui auront chacune une dou- » zaine de couronnes. Lorsque le tocsin se fera enteâdre, » elles sortiront et les distribueront aux autres citayeu-
> nés , avec la consigne qu'elles diront à chaque citoyen
> ( t à chaque militaire , soit seul » soit ea corps : Ces
> couronnes sont pour ceindre les fronts vainqueurs de
> la tyrannie. > On comptait beaucoup sur ce coup de théâtre. Si les femmes y si les Invalides ^t les Sectionnaires étaient repoussés par leurs camarades , on devait alors laisser s'engager les soldats dans les rues de la ville et, du haut des maisons, les patriotes les écraseraient de pierres , les couvriraient d'eau bouillante et de vitriol. Sur leur passage , lés toitures s'écrouleraient sous le puissant effort de mains invisibles , et , devant elles, les barricades surgiraient comme par enchantement , couvrant de leurs remparts inexpugnables les dévoués amis de la liberté et du Bonheur Commun.
D'autres portions de l'armée populaire eussent gardé les places, les rues principales , protégé les communications entre les combattants, l'arrivée des munitions , et empêché le pillage partiel.
« Nous avons tous senti > , leur disait Babœuf , c peut-
• être le sentez-vous de même , puisque c'est le même
• esprit qui nous anime , et que ce sont les mêmes rap- » ports qui nous parviennent et fixent nos projets , qu'il
> serait bien plus intéressant, bien moins diffîcultueux , ) bien moins périlleux , si le débandement de la troupe ,
• ou tout au moins quelque émeute semblable a celle de
> la Courtille , mais combinée avec nos plans , donnait
> l'éveil et le signal del'insurrection. Les insubordonnés,
> daas le premier moment de leur rébellion , se saisi-
> raient de quelques-uns des chefs famés pour leur anti-
> civisme , les égwgeraient et vimdraUfU offrir au peuple , » déjà tout disposé par vos agents de quartier , leurs têtes
> sanglantes. Comme vous et itotw, nous serions les moteurs ,
> les directeurs de cette scène , il nous serait facile de nous » concerter si bien qu'au même instant, ù un signal con- » venu , les barricades fussent soigneusement gardées,
> qu'un poste de hraves se trouvât en observation vers
> Mont-Rouge où se débouche, dit-on, un souterrain qui » conduit de là au palais du Luxembourg.
» Les faubourgeois de Marceau se répandraient avec
> les casernes des rues Mouffetard et de l'Oursine , vei*s » et dans la caverne directoriale, égorgeant tout ce qui s'op- » pose ou paraîtrait même s'opposer. Les quartiers des
> Halles tombent dans les Tuileries, cernent les Conseils, » s'y introduisent et font de même leur terrible office. » Cependant, le faubourg Antoine , les Gravillers , après
> avoir jeté de fortes réserves dans les faubourgs Denis et
> Martin , dont les phalanges ont elles-mêmes été jeter
> des réserves dans le faubourg Antoine , à Charonne , à • Popincourt, etc., accourent moitié par les boulevards» » moitié par la grande rue Denis et par la rue de la Fer- » ronnerie , la rue Honoré, se joindre vers la place de la » Révolution. >
Babouf comptait si bien sur une heureuse issue de l'insurrection qu'il avait déjà écrit deux arrêtés aux termes de l'un desquels les pauvres eussent été immédiatement habillés aux frais de la République, t Les citoyens pau- » vres qui sont actueUement mal logés ne rentreront pas » dans leurs demeures ordinaires ; ils seront immédiate-
c ment installés dans les maisons des Conspirateurs, • portait cet arrête, c L'on prendra chez les riches ci-des-
> sus les meubles nécessaires pour meubler avec aisance 1 les sans-culottes. >
L'autre arrêté livrait à la justice du peuple les grands coupables , c'est-à-dire les chefs du Gouvernement , les hommes marquants, ceux qui auraient essayé de la résis- (ance, les membres des Conseils des Anciens et des Cinq- Cents , si toutefois ils échappaient c au terrible office » dont allaient s'occuper les t quartiers populeux des Hal-
> les. > — « Leur crime était évident » , dit Buonarottî ; < la » peine était la mort , un grand exemple étant néces- 1 saire. » Babœuf voulut un semblant de jugement ; son arrêté portait que le peuple nommerait une commission pourentendre ces grands coupables, les juger en public et consulter les insui^és assemblés en Sections qui accorderaient ou refuseraient l'indulgence et puniraient elles-mêmes les traîtres; enfin une contrefaçon des massacres de l'Abbaye et de La Force, de nouvelles journées de 4792.
Buonarotti complète encore ces renseignements déjà si complets et par nous puisés aux sources authentiques. Sa naïvelé, sa crudité d'expressions est inimaginable. H parle des jugements que le peuple va rendre, de la future journée d'un nouveau 4 septembre : « Ou voulait, » dit-il , t que cet exemple portât l'empreinte d'une rigmi^
> rtuse justice et du sentiment profond du bien public,
> 11 était convenu que le peuple insurgé entendrait un » rapport détaillé et individuel sur les trahisons dont il
» avait été la Yictime, et serait invité à excepter delà » proscription ceux d'entre les accusés à qui un égare-
• ment excusable, des mœurs simples ou populaires, ou
> quelque service éclatant, auraient pu faire pardonner
> les fautes politiques. 11 y avait au Comité insurrecteur
> des avis d'après lesquels les condamnés eussent été enr » sevelis sous les décombres de leurs palais, dont les dé-
• bris auraient rappelé aux générations les plus reculées » la juste punition infligée aux ennemis de TEgalilé. »
Le comité rédigea une dernière proclamation à ses agents, t Toutes les mesures sont prises » , s' écriait-il. t La mesure des crimes des tyrans est comblée ! // favA » insurger!,... > Cette proclamation contenait toutes les instructions nécessaires. Dès le matin , sonner le tocsin dans tous los arrondissements ; effrayer les citoyens par les fanfares éclatantes des trompettes ; acclamer rhcure dii triomphe du c vrai » peuple ; afficher et répandre avec profusion les appels à la révolte et a la liberté. Le peuple va s'empresser d'accourir en armes ; les agents secondaires le partageront en pelotons dont ils prendront le commandement.
Alors seront élevés les bannières, les guidons. Ces guidons jouent un grand rôle dans l'affaire de Babœuf qui comptait beaucoup sur les devises qu'il avait ordonné d'y inscrire.
Les uns devaient laisser lire en lettres sanglâmes: € Constitution de 1793, Egalité. Liberté. Bonheur Com- » mun. >
Sur d'autres on avait arboré la déplorable maxime de
Lafayelle .' • Quand le gouvernement viole le droit du » peuple, rînsurrecliôn est pour le peuple le plus sacré
> et le plus indispensable des devoirs. »
Un troisième était plus menaçant encore et portait ces mots : t Ceux qui usurpent la souveraineté doivent » être mis à mort par les hommes libres. »
Les bannières dressées , on envahira résolument tous les dépôts d'armes; tous ceux qui auront jamais touché un canon seront enrôlés comme artilleurs. En avant des pelotons, marcheront les femmes patriotes ayant aux mains des couronnes civiques qu'elles présenteront aux soldats , en les exhortant à se joindre à leurs frères du peuple c«>mme eux opprimé; elles leur répéteront que les camps de Grenelle et de Vincennes ont passé à Tinsurrection. t Vous tirerez parti de l'éloquence pathé-
> tique et persuasive des femmes/ » disait la proclama-
> tion.
Les femmes se montrent partout et toujours dans cette infernale conspiration. Nous voyons une parfumeuse, qui habitait la maison de Drouet, faire de la propagande active, ouvrir le soir la porte aux conjurés et veiller à ce que la police ne vînt pas les surprendre. C'est elle qui est aux écoutes , qui cherche et procure des renseignements. C'est une femme perdue, une Chloé, fille de comptoir aux Bains-Chinois, qui cause, fait causer, sait les noms et les adresses des affiliés et rend compte de tout ce qui se passe. C'est une femme encore qui, sans is'en douter, va livrer Babœuf.
Au premier coup de tocsin , les anciens magistrats ré-
Yolutionnaires , en exercice sous Robespierre , repreo» dront leurs fonctions dans les arrondissements, se réuniront en commission pour assurer le service des vivres, les distribuer aux combattants, requérir les chevaux et voitures pour les ambulances des blessés. Pendant le combat , la Convention sera installée et la Constitution de 1793 proclamée au milieu des citoyens t ou joyeux du » nouveau triomphe de la liberté, ou attérés s'ils sont » des égoïstes ou des aristocrates. »
Entre mille précanlions prises à l'avance étaiit im projet d'organisation d'une armée révolutionnaire dont les colonnes , parties de Paris aussitôt le succès , se porteraient sur Orléans , sur Beauvais, sur Soissons, sur les rivières qu'elles occuperaient, pour protéger d'abord l'approvisionnement de la grande ville victorieuse , ensuite pour propager le mouvement de l'insurrection.
Presque tous les juges-de-paix de Paiis étaient gagnés et devaient agir puissamment sur leurs quartiers pour y maintenir un semblant d'ordre et de justice.
Pour montrer jusqu'à quels détails on descendit, on s'occupa même du nom à imposer à la nation , au pays, après la victoire que l'on allait sûrement remporter. Des conjurés proposèrent de changer le nom de France . en celui de Gaule , ce que Babœuf ne voulut point approuver, ce qui souriait singulièrement à Drouet. t Je • ne cite pas, » dit Grisel, t ce projet de transnomi- » nation comme un délit, mais bien comme un trait de
» démence. »
Tout est parfaiteraenl prévu, et, comme l'a dit ^er-
Qiei'emeDr uu écrivaiu politique, ce complot est classique à force d'art, à force d'agencement habile. Il n'y manqua rien.... rien heureusement que le succès.
En même temps que la levée de boucliers en faveur de llndépendance et du Bonheur Commun réussissait à Paris, toute la France se réveillerait et briserait les chaînes de la tyrannie. Ce grand et sublime mouvement était depuis longtemps préparé dans les départements par des démocrates éprouvés et en qui le Comité insurrectionnel avait dignement placé sa confiance. De longue main, ces ageuls remuaient, travaillaient la province à l'aide d'écrits et de brochures qu'ils faisaient sourdement circuler.
A Reims , pendant la nuit du 25 au 24 germinal , on avait répandu en abondance d*odieux placards où l'on appelait les ouvrie«*s à Vïnsmrection. La vérité au peuple: tel était le titre de l'affiche incendiaire où on maudissait le Million doré^ les riches propriétaires y les gros marchands ^ les accapareurs y qu'on appelait les modernes Titans osant attenter à la souveraineté du peuple. A Châlons, les mêmes efforts furent tentés; c'était Drouet lui-même qui avait c monté > là le personnel de la révolte et du massacre.
A Sainte-Menehould, Drouet, fort de son influence personnelle, avait aussi voulu agir sur les esprits. Un témoin, habitant de cette ville, raconte dans l'instruction qu'il u vu venir Drouet à Sainte-Menehould et y afficher un caractère de férocité qui lui a valu le mépris public ; qu'il parlait t ouvertement contre la ConstUution de
> 1795 qu'il appelait pire que celle de i 791 ; qu'elle don- » oait à la France cinq tyrans , au lieu d'un ; que c'était
> une abomination de souffrir dans le sein du Corps ié- » gislatif, et dans toute autre autorité, les soîxante-
> treize représentants ci-devant détenus ; qu'il ferait ce » qu'il pourrait pour détruire l'une et l'autre, et pour faire » prévaloir la Constitution de 1793; que le retour des
> JacQ][>insen France était nécessaire; qu'il ne pardonne-
> rait jamais, et qu'il se vengerait de ce qu'on avait mis
> en arrestation ceux des membres des autorités consti- » tuées sous le règne de Robespierre ; que la dépopula-
> tion de la France était nécessaire ; qu'il fallait accoler
> les filles et les femmes ensemble et les f..... à l'eau ; » que quand la plupart de ses parents auraient été guil-
> lotinés par le fait des Jacobins , il leur pardonnerait » volontiers. »
c On eût envoyé, > écrit Buonarotti, c sans délai, dans » les départements et aux armées, des commissaires gé-
> néraux, pris hors de la nouvelle Convention, revêtus
> d'amples pouvoirs , chargés de vaincre toutes les résis-
> tances par la force des républicains ; autorisés à em-
> ployer à propos la sévérité et l'indulgence ; armés du » pouvoir de destituer , d'envoyer en jugement , de ré-
> compenser; astreints à décUrer, avant d'entrer en » fonctions, l'état de leur fortune et responsables de leur
> conduite à un tribunal spécial, érigé tout exprès pour
> recevoir le compte de leur gestion, et punir ceux qui
> auraient méconnu le but de leur mission.
» On regardait , comme un objet de la plus haute im-
t porlance, la prompte réunion auprès de l'aulorilc iu- » surrectionnelle d'un séminaire normal où les citoyens » des départements seraieiit venus, dans un ordre déler- » rainé, puiser les principes de la nouvelle Révolution, se » pénétrer de l'esprit des réformateurs et apprendre à • diriger, par la conviction publique, l'exécution des lois > qui devaient changer la face de la nation. *
C'est ainsi que toutes les villes qui entourent Paris avaient été travaillées pour founiir , à un moment donné, leur contingent au coup de main de Paris.
Au loin, Bourg-en-Bresse, Arras, Béihune, Toulon, Marseille, Grenoble, Valence, Autun, Metz, Cherbourg, pour ne citer que ces exemples, comptaient dans leur sein des hordes nombreuses prêtes a se soulever. Lyon , nous l'avons vu, envoyait depuis quelques mois à Paiis des bandes d'assassins résolus. *
Nous savons déjà depuis longtemps le nom du personnage qui servait dans le département de l'Aisne de principal agent à Babœuf. C'était l'ex-procureur-général-syndîc Potofeux dont le nom se trouve deux fois sur les listes d'agents dans les départements , listes saisies chez Babœuf. Le complot avait encore un autre agent dans le département de l'Aisne ; son nom figure à la suite de celui de Potofeux. Cet agent était un sieur Lebon , « de » Soissons, rue Beaurepaîre, n^ 20, à côté du boucher, » Ksons-nous sur la sixième pièce de la septième liasse , intitulée : t Travail géaéral. »
Nous avons dit que le peuple devait nommer une Convention formée d'un patriote par département et dési-
guer , après le triomphe et sur la préseotalion du comité secret , ces jacobins d'élite, pour nous servir de l'expression heureuse créée par M. Thiers. Sur la liste des démocrates à adjoindre à la Convention nouvelle , liste qui forme la neuvième pièce de la même liasse, nous voyons pour le département de F Aisne figurer le nom du citoyeu c Bruttts Maignet, de Réunion-sur-Oise, » autrefois Guise, style esclave.
C'étaient des hommes comme Potofeux qui devaient alors et nécessairement travailler à préparer ces troubles. Mal arrives, trop vite arrivés, tombés de haut, ils ne pouvaient se défendre de regretter leur ancienne position sitôt perdue, et de tout essayer pour la reconquérir.
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Ainsi partout organisée , partout prête , allait éclater cette conspiration immense qui devait changer la face de la France , renverser l'ancienne société , la bouleverser de fond en comble , et faire reculer la civilisation peut-être sur le point de périr. Mais le Gouvernement veillait , averti par Grisel. D'heure en heure , il connaissait les moindres démarches des conspirateurs et les progrès de la conspiration.
Quelques moments encore, et le signal allait être donné. C'était au matin du 22 floréal (ii mai), que le tocsin devait sonner et semer dans Paris l'épouvante portée sur les ailes de ses lugubres volées.
Pendant la soirée du 2i , l'autorité fit placarder sur tous les murs de la capitale cette proclamation : c Le Directoire exécutif aux citoyens de Paris ,
> Citoyens , un aSî*èux complot doit éclater fa nuit
1 prochaine , ou demain à la pointe du jour. Une bande » de voleurs et d*assas$ins a formé le projet d'égorger le » Corps Législatif y tous les membres du Gouvernement , » rétat-major de l'armée de l'intérieur et toutes les au- » torités constituées de Parts. La Constitution de 95 doit
> être proclamée. Cette proclamation doit être le signal
> d'un pillage général dans Paris , tant des maisons que
> des magasins et des boutiques ; et le massacre d'un » très-grand nombre de citoyens doit s'opérer en même t temps. Mais rassurez-vous, bons citoyens ; leGouver-
> nement veille ; il connaît les chefs du complot et leurs » moyens. La seule publicité que le Directoire Exécutif 1 donne à leurs projets suffira sans doute pour prévenir » tout mouvement de leur part. Mais, dans tous les cas, » soyez tranquilles et livrez-vous à vos travaux ordi- » naires. Laissez les brigands abandonnés à eux-mêmes;
> le Gouvernement a pris des mesures certaines pour dé-
> jouer leurs trames et les livrer, eux et leurs partisans, » à la vengeance des lois. >
Si beaucoup s^ effrayèrent, beaucoup aussi doutèrent et crurent à une ruse des cinq Directeurs qn'ils accusèrent de vouloir donner une pâture nouvelle à Topinion publique pour Tempécher de s'attacher avec une attention gè* nante à contrôler la conduite et les actes du gouvernement. Mais on ne douta pas longtemps.
Mieux renseignée cette fois , la police envahit tout-àeoup la maison de la rue de la Vieille-Truanderie , où Babœuf était rentré, où il se croyait en sûreté ; il travaillait avec son fidèle disciple Buonarotti, et le copiste PiUé^
à méditer et à préparer les dernières mesures à prendre. U écrivait les premières lignes d'un nouveau placard incendiaire qui commençait par ces mots : c Le Comité
> insurrectionnel de Salut public. — Le peuple a vaincu ; » la tyrannie n'est plus. Vous êtes libres ... > Ace moment, les soldats entraient et le saisirent. Un des accusés du procès de Vendôme s'est chargé de nous apprendre en ces termes quelle était la pensée de Babœuf : t Par
> cette proclamation , on devait mettre sous les yeux du » peuple le long tissu de crimes» au moyen desquels » l'égalité et les droits des citoyens avaient été indigne-
> ment outragés; montrer que les causes des maux pu-
> blics, que la révolution qu'ils avaient amenée n'avait 1 pas encore déracinés , étaient toutes dans l'Inégalité et » dans les vices qu'elle enfante; proposer à la nation la 9 conduite du peuple de Paris comme le modèle qu'elle
> devait suivre ; appeler hautement les Français à l'Ëga-
> lité, et prendre solennellement l'engaganent de la leur » assurer, moyennant quelques mois de calme , de cou* » rage , de patience et de docilité.
> La même proclamation eût érigé en principe de légis- 1 lation le décret du peuple parisien en insurrection , et
> eût consacré la Constitution de 1793 comme le dernier » terme du nouveau régime politique, sauf quelques sup*
> pléments et l'établissement préalable des institutions , » sans lesquelles la Constitution la plus populaire sera 1 toujours un corps sans âme, en butte à la fureur des 1 factions. »
Dès le grand matin , le 33 floréal , Grisel livrait tous le«
— âl8 —
conjurés qui attendai^it , chez un menuisier nonanê Dufour y le signal que Babœuf devait donner de la rue de la Grande-Truanderie. Drouet , Didier , Germain , les généraux Rossignol et Mansart furent saisis au (moment où ils étaient réunis. Darthé fut trouvé blotti entre deux matelas et répondait au commissaire qui Tarrétait et l'interrogeait sur les motifs qui l'avaient poussé à se cacher qu'ayant été étourdi par les cris de la femme et des enfants du menuisier Dufour à l'entrée de la force armée, et ne sachant si c'étaient des gens mal inteatiminésqui arrivaient, son pi^emier mouvement l'avait poussé à se mettre entre deux matelas , mais qu'aussitôt qu'il avait vu les grenadiers, il était sorti pout^ se livrer à eux. Sur un ordre signé des Directeurs , les ex-Convenlionnels Âmar , Vadier , Ricord , Cboudieu , Antonelle , furent arrêtés chez eux.
L'armée , que les Babouvistes croyaient à eux , ne fit point un mouvement eu leur faveur. Elle assista même la police dans son expédition prompte, déterminée , babile , irrésistible. La prison de l'Abbaye fut bientôt en* combrée ; on y jeta péle-mcle les anciens représentants du peuple, les communistes et les militaires compromis. Mais bientôt on les sépara. Drouet resta détenu à l'Abbaye , et Babceuf fiit , quelques jours plus tard , enfermé au secret dans le donjon du Temple.
On saisit des quantités incroyables de papie% chez Babœuf, beaucoup aussi dans la maison du député Drouet. On a dit de cette conspiration qu'elle avait été paperassière ; on ne peut , en effet , s'imaginer ce qu'on
trouva de pièces, toutes plus compromettantes les unes que les autres , ou le complot se révélait dans son horrible étendue et dans ses moindres ramifications.
On prétend que ces pièces de conviction écrites se montaient ù plus de douze cents., et presque toutes sont ou de la main de Bat>œuf , ou annotées par lui.
Pendant que les arrestations s'accomplissaient avec une rapidité foudroyante dans Tintcrieur de Paris stupéfait, réveillé en sursaut au milieu de son sommeil plein de sécurité • de Paris qui.ne se doutait guères de la profondeur de Tabime sur le penchant duquel il vivait depuis plusieurs semaines, le Gouvernement mettait avec la même activité , avec le même bonheur , la main sur les agents des départements. Sa besogne avait été rendue facile pur les listes dont nous parlions tout-à-l'heure, par ces pièces saisies chez Babœuf au milieu d'un fatras de papiers dénonciateurs.
Potofeux fut arrêté à Laon et pour la seconde fois enfermé dans les prisons de Paris.
Des cachots de F Abbaye et deu3[ jours après son arrestation , Babœuf écrivit au Directoire la lettre que l'on va lire, type monstrueux d'extravagance, de délire, d'outrecuidance et d'orgueil :
» Paris, 25 floréal, Tan quatrième de la République. » G. BaBOCUF, au DmECTOlRE EXÉCUTIF.
» Regarderiez-Yous au-dessous de vous , citoyens » Directeurs , de traiter avec moi comme de puissance à
puissance ? Vous avez vu à présent de quelle vaste confiance je suis le centre ! vous avez vu que mon parti peut bien balancer le vôtre ! vous avez vu quelles immenses ramifications y tiennent ! J'en suis plus que convaincu : cet aperçu vous a fait trembler.
• Est-il de notre intérêt , est-il de l'intérêt de la patrie de donner de l'éclat à la conjuration que vous avez découverte? je ne le pense pas. Je motiverai comment mon opinion ne peut être suspecte.
• Qu'arriveraU-il , si (tette affaire paraissait au grand jour? que j'y jouerais le plus glorieux de tous les rôles: j'y démontrerais avec toute la grandeur d'âme , avec l'énergie que vous me connaissez , la sainteté de la conspiration dont je n'ai jamais nié d'être membre. Sortant de cette route lâche et fi*ayée des dénégations dont le commun des accusés se sert pour parvenir à se justifier, j'oserais développer les grands principes et plaider les droits éternels du peuple avec tout l'a* vantage que donne l'intime pénétration de la beauté de ce sujet ; j'oserais , dis-je , démontrer que ce procès ne serait pas celui de la justice , mais celui du fort contre le faible , des oppresseurs contre les opprimés et leurs magnanimes défenseurs. On pourrait me condamner à la déportation , à la mort : mais mon jugement serait aussitôt réputé prononcé par le Crime puissant contre la Vertu faible ; mon échafaud figurerait glorieusement à côté deceluideBameveltetdeSidney. Veut-on, et dès le lendemain de mon supplice, me préparer des autels auprès de ceux où l'on révère aujour-
d'hui comme d'illustres martyrs les Robespierre et les Goujon ? ce n'est point là la voie qui assure les gouvernements et les gouvernante^.
» Vous avez vu, citoyens Directeurs, que vous ne tenez rien lorsque je suis sous votre main ; je ne suis pas toute la conspiration , il s'en faut bien : je ne suis même qu'un simple point de la longue chaîne dont elle se compose. Vous avez à redouter toutes les autres parties autant que la mienne : cependant vous avez la preuve de tout l'intérêt qu'elles prennent a moi ; vous les frapperiez toutes en me frappant , et vous les irriteriez.
> Vous irriteriez, dis-je, toute la démocratie de la République française ; et vous savez encore que ce n'est pas si peu de chose que vous aviez pu d'abord l'imaginei* : reconnaissez que ce n'est pas seulement à Paris qu'elle existe fortement ; voyez qu'il n'est pas un point des départements où elle ne soit puissante. Vous la jugeriez bien mieux , si vos captureurs avaient saisi la grande correspondance q\A a mis à portée de former des nomenclatures dont vous n'avez aperçu que quelques frag^ ments. On a eu beau vouloir comprimer le feu sacré , il brûle et il brûlera ; plus il parait , dans certains instants , anéanti , plus la flamme menace de se réveiller subitement forte et explosive.
• Entreprendriez^ous de vous délivrer en total de cette vaste secte sans-culottine qui n'a pas encore voulu se déclarer vaincue? il faudrait d'abord en supposer la possibilité^ mais où vous trouveriez-vous ensuite? Vous
t n'êtes pas tout-à-fait dans la même position que celui
> qui déporta , après la mort de Cromwel , quelques mil- » liers de républicains anglais. Charles 11 était roi » et » quoi qu'on en ait dit , vous ne Tètes pas encore ; vous
• avez besoin d'un parti pour vous soutenir ; et ôtez celui
> des patriotes , vous êtes exclusivement vis-à-vis du 1 royalisme. Que de chemin croyez-vous qu'il vous ferait » voir 9 si vous étiez seuls contre lui?
• MaiSy direz-vouSy les patriotes nous sont aussi dange-
• reux que les royalistes , et peut-être plus. Vous vcms
> trompez ; remarquez bien le caractère de l'entreprise 1 des patriotes ; vous n'y distinguerez pas qu'ils voulaient
> votre mort, et c'est une calomnie de l'avoir fait publier.
> Moi, je puis vous dire qu'ils ne la voulaient pas; ils
> vùiUaierd marcher par d^atUres voies qtie celles deRobes^ » pierre : ils ne voulaient point de sang ; ils voulaient vous 1^ forcer à confesser vous-mêmes que vous avez fait du 1» pouvoir un usage oppressif, que vous en avez écarté » toutes les formes et les sauve-gardes populaires , et ils
> voulaient vous le reprendre ; ils n'en seraient point » venus lu , si , comme vous aviez semblé le promettre 1 après vendémiaire , vous vous étiez mis en mesure de ) gouverner populairement.
> Moi-même , par mes premiers numéros , je vous en » avais voulu ouvrir la porte : j'avais dit comment j'en-
> tendais que vous auriez pu vous couvrir des béuédic-
> lions du peuple : j'avais expliqué comment il me parais- » sait possible que vous fissiez disparaître tout ce que ♦. le caractère constitutionnel de votre Gouvernement
offre de contraste avec les véritables principes repu biicains.
» Eh bien ! il en est temps encore : la tournure de ce dernier événement peut devenir profitable et salvatrice pour vous-mêmes et pour la chose publique. Dédaigneriez- vous mon avis et mes conclusions , qui sont que l'intérêt de la patrie et le vôtre consistent à ne point donner de célébrité à l'affaire présente. J'ai cru apercevoir que c*est aussi déjà votre avis de la traiter politiquement : il me semble que vous ferez bien. Ne croyez pas intéressée la démarche que je fais : la manière franche et neuve dont je ne cesse de me déclarer coupable dans le sens que vous m*accusez , ▼OU8 fait voir que je n'agis point par faiblesse : la mort ou l'exil seraient pour moi le chemin de l'immortalité , etj'y marcherais avec un zèle héroïque et religieux; oiais ma proscription , mais celles de tous les démocrates ne vous avanceraient point et n*assureraient pas le salut de la République. J'ai réfléchi qu'au bout du compte vous ne fàtes pourtant pas constamment les ennemis de cette République ; vous fûtes même évidemment républicains de bonne foi : pourquoi ne le seriez-vous pas encore ? pourquoi ne croirait-on pas que vous, qui êtes hommes , ne vous seriez pas temporairement égarés comme d'autres pir l'effet assez inévitable d'exaspérations différentes des nôtres, dans lesquelles les circonstances vous ont jetés ? pourquoi enfin ne reviendrions-nous pas tous de notre état extrême , et n'embrasseri(ms-noQS pas un terme raison-
» nahle? Les patriotes , la niasse du peuple , ont le cœur • ulcéré ; faut-il le leur déchirer encore plus ? qu'en
> sera le dernier résultat? ne mériteraient-ils pas bien,
> ces patriotes , au lieu qu'on aggrave leurs blessures ,
> qu'on songe enfin à les guérir ? Vous aurez , quand il I vous plaira» l'initiative du bien, parce qu'en vous réside
> toute la force de l'administration publique. Citoyens
> Directeurs , gouvernez populairement : voilà tout ce
> que ces mêmes patriotes vous demandent. En pariant 1 ainsi pour eux, je suis sûr qu'ils n'interrompront point
> ma voix ; je suis sûr de n'être pas par eux démenti.
> Je ne vois qu'un parti sage à prendre : déclarez qu'il » n'y a point eu de conspiration sérieuse. Cinq hommes,
> en se montrant grands et généreux » peuvent aujour-
> d'hui sauver la patrie. Je vous réponds encore que les
> patriotes vous couvriront de leurs corps » et vous n'au-
> rez plus besoin d'armées entières pour vous défendre.
> Les patriotes ne vous haïssent pas ; ils n'ont haï que » vos actes impopulaires : je vous donnerai aussi alors , » pour mon propre compte , une garantie aussi étendue
> que l'est ma franchise perpétuelle. Vous savez quelle
> mesure d'influence j'ai sur cette classe d'hommes , je
> veux dire les patriotes : je l'emploierai à les convaincre » que, si vous êtes peuple, ils doivent ne faire qu'un avec
> vous.
» 11 ne serait pas si malheureux que l'effet de cette » simple lettre fût de pacifier l'intérieur de la France.
> En prévenant l'éclat de l'affaire dont elle est le sujet ,
> ne préviendrait-on pas en même temps ce qui s'oppo-
> serait au calme de l'Europe ? Signé , G. Baboeuf. >
Ces menaces et ces avis, eufants d'un cerveau fana lise, ces blâmes et ces flatteries ne devaient exciter que le sourire et la pitié. Le gouvernement y répondit en publiant dans le Moniteur la lettre de Babœuf , ainsi que les pièces les plus importantes saisies rue de la Grande- Tnianderie.
Il est un document plus curieux peut-être que la folle lettre de Babœuf ; c'est une lettre aussi que , de sa prison, Drouet voulut écrire au Conseil des Cinq-Cents. Tous ces gens-là étaient pris de la manie de répandre eus flots de sang et d'encre. Drouet nie avoir fait partie tTun complot. S'il est entré dans une Société secrète , c'est pour détourner de sa patrie un péril imminent. Suivant lui, le Gouvernement n'est plus républicain , mais royaliste avec ses deux chambres ; il ne lui manque qu'un roi , que l'Angleterre débarquera bientôt. Mais il reste des patriotes en grand nombre, t Nouveaux Antée, » leur chute n'a servi qu'à leur rendre plus de vigueur » et d'énergie. Le souvenir de leur gloire passée , la » honte de se voir dominés par ceux qui s'étaient cachés > pendant la Révolution , le sentiment des maux qu'ils t éprouvent et de la misère qui les poursuit, sont autant * de ferments de haine qui excitent dans leurs âmes l'in- » dignation et le désir de la vengeance. Toutes les me- » sures vigoureuses que pourrait prendre le Gouverne- » ment ne peuvent servir qu'à reculer pour quelque » temps le débordement des passions comprimées. »
Ces prolégomènes posés, Drouet prophétise qu'après avoir bien tout calculé, « des torrents de sdug couleront
— ÎÎ6 —
> encore quarante ou cinquante ans, c'est-à-dire jusqa à 1 ce que la génération révolutionnaire soit. éteinte. >
C'est pour éviter ces immenses malheurs , pour arrêter le fléau» qu'il s'est allié à des hommes qui voulaient le bien du pays, qu'il a ralliés dans plusieui*s départements^ et qui s'attendent tous à voir arriver le moment fatal où, ne trouvant plus de société pour eux dans la patrie, ils se verront forcés à former ce qu'ils appellent une Vendée militaire.
Voici pour la réussite de quel plan Drouet avait conspiré , si c'était là conspirer; c'est lui qui parle :
> Tel fut le sentiment qui m'anîma,lorsqueje&>rmaidaDS
• ma tête le projet que voici :
€ Lorsque l'aristocratie aura établi un peu solidement
> sa domination orgueilleuse, lorsqu'il n'y aura plus de
• satisfaction, de repos ni de bonheur à espérer en
> France pour les patriotes qui ont fait la Révolution (ce
> qui, je crois, arrivera bientôt), il faut qu'ils se lèvent
> simultanément; qu'ils emportent avec eux leurs for-
• tunes mobilières, des vivres, des instruments, des
> armes; qu'ils emmènent aussi leurs femmes, leurs en-
> fants ; qu'ils se précipitent vers les frontières de la 1 République; qu'ils abandonnent une patrie qui les dé-
> teste , et où il n'y a plus de sûreté pour eux : puis en- 1 fui , qu'ils débordent en masse , comme un torrent dé-
• vastateur , dans des contrées fertiles occupées par des c ennemis de la mère-patrie, pour y fonder une colonie 1 d'un peuple véritablement libre et souverain.
» C'est là où il faut qu'ils s'établissent en conquérants
> et en législateui*s ; c'est là seulement ou il sera pos-
> sible d'établir véritablement le culte de la trinité démo* • cratîque, Y Egalité^ la Liberté et la Fraternité, Je sou-
> liens qu'il est impossible de l'établir d'une manière » stable au milieu d'une population aussi nombreuse et » aussi corrompue que la nôtre; dans un pays où les
> liaisons du sang et de la nature ordonnent de respec-
> ter l'existence même de ses plus cruels ennemis. Il
> faut donc emporter sur des plages lointaines le pallon » dium sacré de la souveraineté du peuple.
> Il iUut présenter aux habitants du pays qu'on veut
> occuper , d'une main ce code sacré de la raison uni- » verselle , et de l'autre un cimeterre terrible , et dire
> aux vaincus: Voilà notre divinité, notre pacte d'aï-
> liance; acceptez-le, ou sinon la mort
> 11 faut que les patriotes, en quittant leur pays, se-
> couent la poussière de leurs pieds pour n'y jamais
> rentrer , et qu'ils effacent jusqu'à la trace du collier
> qui les enchaîna sons la puissance des Francs ; ainsi
> donc, que le nom de Français soit aboli à l'instant par- » mi la colonie sacrée, et que les transmigrants re^
> prennent le nom de nos anciens aïeux.
> C'est ainsi que je désire que les descendants de ces » fiera Gaulois qui jadis firent souvent trembler la Répu-
> blique romaine jusque dans ses murailles, courent en
> foule venger les droits du peuple souverain outragé
> dans la personne de son ambassadeur assassiné, et ré-
> tablir le culte de la liberté dans le Capitolc sur les » débris du trône de là superslilion.
• Je désire encore que la colonie gauloise, en quittant 1 le sol de la République » se dépouille de tout sentiment
> de haine contre la mère-patrie , et jure d'être toujours
> prête à venir à son secours , si elle était attaquée par
> ses ennemis naturels. •
Il y a loin de ce projet d'organisation, aux massacres, aux incendies, aux vols» aux pillages, racontés par les pièces saisies. Que Drouet, au lieu de s'unir à Babœuf, ne s'adressait-il aux deux Conseils, aux cinq Directeurs! Qui eût voulu empocher les nouveaux c Ânfée i d'aller chercher une vie nouvelle au contact d'une terre lointaine! qui ne les eût aidés ! qui ne les eût des frontières françaises suivis de la reconnaissance que méritaient si bien des exilés volontaires, sagement résignés, et emportant dans leurs bagages quarante ou cinquante ans de troubles^ de discussions, d'agitations, de guerres civiles , de vio^ lences, de c sang prêt à couler i! Cinquante ans! Les cinquante ans ont fui , et c la génération révolutionnaire > n'est malheureusement pas éteinte !
La lettre de Drouet ne fut qu'une folie de plus ; et en instruisant le Corps L^islatit de la découverte du complot, le Gouvernement lui demanda le maintien de l'arrestation de ce député , sa mîse en accusation et la nomination d'une Haute-Cour de justice.
En même temps , le Directoire hâtait le dépouillement et la publication des papiers et documents, les livrait aux journaux et en faisait donner lecture aux deux Conseils qui , saisis d'une juste horreur , accordèrent tout ce que réclamait d'eux le GouveriTcment, Tous les ex-Conveu-
tionnels, qu'Us fassent ou non suspectés de complicité avecBabœuf, tous les .fonctionnaires destitués, tous les militaires sans emplois , durent, aux termes d'un décret, quitter Paris dans un délai de trois jours et se retirer à dix lieues au moins de cette ville , sous peine d'être déportés. Aux termes de l'art. 365 de la Constitution, la Haute-Cour fut nommée. Elle se composait de cinq juges et de deux accusateurs nationaux pris dans le tribunal de Cassation. Le jury était nommé par les assemblées électorales des départements. La ville où devait siéger la Haute-Cour, aux termes encore de la Constitution ,. ne pouvait être à moins de douze myriamèfres du lieu où si(igeaitle Corps Législatif. Le conseil des Cinq-Cents désigna Vendôme, petite ville paisible et assez éloignée de Paris pour qu'on n'eût point à craindre une tentative populaire en faveur des prisonniers. Le décret portait encore que les complices du député Drouet suivraient son sort et cx)mme lui seraient jugés par la Haute-Cour.
Babœuf avait été interrogé, le jour même de son ar* restation, par le ministre de la justice. Pas un instant, il ne songea d'abord à repousser la terrible responsabilité . qui pesait sur lui. < J'ai fait, > disait-il^au ministre, c j'ai ) fait tout ce qui était en mon pouvoir pour renverser le
> Gouvernement actuel qui est oppresseur, i — «Je me suis » associé avec tous les démocrates de la République , > répondait-il au ministre qui lui demandait le nom de ses complices ; c il n'est pas de mon devoir d'en nommer
> aucun* »
Quand on lui demanda quels moyens il comptait em*
ployer pour renverser le GouYemement. c Tous les
> moyeDS légitimes contre les tyrans. » répondit-il. Je
> n'ai pas d'ailleurs à donner les détails des moyens qui
> eussent été employés. Au surplus, ils ne dépendaient
> pas seulement de moi ; je n'avais que ma voix dans le » conseil des tyrannîcides, et il nous eût suffi que leGou- » vernement fut détruit , égorgerie à part. >
On ne comprf^nd pas bien pourquoi, pendam qu'il avouait ainsi et exaltait bien haut sa participation au complot, ce réformateur fanatique, qui prétendait poser pour Thistotre et l'avenir, repoussait le mérite d'être l'auteur de la conspiration. » Je suis loin, > syoutait-il en effet dans un de ses interrogatoires , « de vouloir me
• retrancher dans le cercle usé des dénégations; je » laisse cette i-onte frayée au commun des accusés. Plus 1 généreux, plus grand, j'oserai ne rien taire de tout ce » dont je suis coupable dans le sens de mes accusateurs ; B mais, idolâtre de la vérité, je ne souffKrai pas non
> plus qu'on l'outrage en voulant m'incriminer plus que » je ne dois l'être. J'atteste donc qu'on me fait trop » d'honneur en me décorant du titre de chef de cette
> affaire. Je déclare que je n'y avais même qu'une part
> secondaire et bornée à ce que je vais dire. Je Tapprou- » vai cette conspiration, parce que je la croyais légitime,
• parce que je croyais et que je crois encore que le gou-
> vernement actuel est souverainement crinûnel, usur-
> pateur de Tautorilé , violateur de tous les droits du
> peuple réduit par lui au plus chétif dénùment, au
> plus déplorable esclavage , criminel enfin de lèze-na-
> lion aa plus haut chef, et que je croyais et crois encore
> à la^intetédu priocipe : que c'est un devoir rigoureux » de conspirer contre un tel Gouvernement. Alors je » consentis volontiers à aider de tous mes moyens
> les chefs et les meneurs d'une conspiration qui » se forma contre lui. Qu'étais-je donc? c se demandait Babœuf , et il se fait cette réponse bizarre, presque folle, teintée de cet illuminisme bon au plus quand il parlait à ses adeptes, à ses croyants du Panthéon , mais hors de saison quand il répond au magistrat qui le tient captif et l'interroge, c Qu'étais-je? je vais le dire. Les che& et
> les meneurs avaient besoin d'un diracteur de l'esprit c public. J'étais déjà en possession d'occuper cet esprit, » sans voir alors, il est vrai, le but d'un dénouement
> fixe, quant à l'époque et au mode, et je ne travaillais
> jusque là que comme historien de la Révolution. Voilà
> des détails, > poursuivait-il en dictant au greffier les renseignements qui , selon lui , établissaient de sa part des relations secondaires avec les conjurés , une participation subordonnée dans leurs projets ; t voilà des dé-
> tails qui détruiront sans doute la supposition absurde
> que j'étais le chef de la conspiraticm , supposition fon- » dée sur la seule circonstance que je me trouvais, au
> moment de mon arrestation, à côté d'une partie des
> papiers saisis. Je }e répète : ce n'est point que je
> veuille par là atténuer ma culpabilité. Je ne veux qu'être
> de bonne foi et ne point paraître avec un rôle plus
> brillant que je ne mérite , avec un rôle qui n'est pas » le mien. Je consens cependant à porter la plus forte
» peine du crime de tramer contre des oppresseurs; car
> j'avance encore que , quant à l'intention , personne n'a
> pu conspirer contre eux plus fortement que moi. J'ai » la conviction que c'est un crime commun à tous les » Français , du moins à toute la partie vertueuse de la i nation , à tout ce qui ne veut pas de l'affreux système » du bonheur d'un petit nombre, fondé sur l'opprobre et
> l'extrême misère de la masse. Je me déclare donc com-
> plètement atteint et convaincu du forfait, i
i Mais je déclare , > ajoute encoi^e Babœuf avec orgueil , € je déclare que je servais le forfait de tous les
> conspirateurs. Je déclare ensuite que, s'il ne se présente I aucun d'eux plus capable ou mieux disposé que moi
> à entreprendre leur justification et la mienne , j'oserai
> me charger de cette tâche : si je ne parviens point à 1 persuader de notre innocence le tribunal chaîné de » nous juger, du moins j'ai la certitude que le jury des » siècles , celui qui absout et couronne les Sîdney et les
> Bameveldt, nous couronnera et nous absoudra. J'aide 1 plus la certitude de l'absolution de nos contemporains, 1 au moment même où notre sentence se prononcera par » des juges qui n'auront peut-être pas tout ce qu'il faut » dans eux-mêmes , qui n'auront peut-être pas hors
> d'eux toute la latitude d'indépendance nécessaire pour
> prononcer dans un procès d'un aussi grand caractère
> que celui où il ne devrait s'agir que d'examiner les- » quels ont droit, ou de ceux qui prétendent avoir voulu » arracher le peuple d'une odieuse oppression , ou de » ceux qui sont accusés de l'opprimer et qui se rendent » arcusalonrs des premiors. »
Mais personne ne prit le change , et l'histoire ne se laissera point égarer par ces dénégations , par cette feinte humilité dont nous ne pouvons encore entrevoir cependant une raison sérieuse et plausible.
On prétend que , pendant une de ces interminables déclarations que le ministre de la police faisait écrire sous sa dictée, Babœuf s'interrompit tout-à-coup pour dire à un domestique de service : c Esclave » sers moi à > boire. > Le mot sent peu l'Egalité !
Pendant qu'on instruisait l'affaire à Paris , les amis de Babœuf continuaient à s'agiter. L'arrestation des meneurs du complot communautaire n'avait fait que suspendre le cours des insurrections, mais ne les avait point terminées. Bien que privés de leurs chefs, les agitateurs, les anciens Panthéonistes , les anciens Montagnards , n'avaient point encore désespéré de la réussite. Chaque jour, s'il fout en croire \e Moniteur du B prairial (26 mai 1796), ils essayaient de nouvelles tentatives pour soulever la multitude à laquelle une misère insupportable, le peu de stabilité des affaires et par suite la hausse constante des denrées de première nécessité devaient, suivant eux, inspirer de mauvaises pensées de révolte et de haine. Des hordes de femmes, conduites par la sœur d'un des détenus, parcouraient les faubourgs, disant aux ouvriers du quartier Saint-Antoine que leurs frères du faubourg Saint-Marceaucouraient aux armes , à ceux du faubourg Saint-Marceau que le peuple de Saint*Antoine se soulèverait contre un gouvernement oppresseur. Repoussées, ces mégères, dans les rangs desquelles se cachaient plu-
isieurs hommes armés , coururent aux magasins à farine où elles pensaient mieux réussir avec les portefaix. Mais le peuple était partout sous l'influence favorable de la crainte qu'avaient inspirée les récentes et nombreuses arrestations et la fermeté du Gouvernement. Les ouvriers chassèrent ces femmes ; une lutte s'engagea. La force publique intervint ; des femmes tombèrent entre ses mains. Elles avouèrent en pleurant qu'on les avait payées pour exciter tout ce tumulte.
Les clubs étaient fermés. Ce fut encore dans les cabarets que se réunirent les anarchistes. Us s'appelaient et se reconnaissaient à l'aide de différents signaux. Des fanfares de cor les appelaient sur les quais, c lis se retrou- » vaient dans de sinistres orgies où leur démence, i écrit un historien contemporain, c excitée par l'abus des » liqueurs fortes, souriait à l'idée d'un massacre général
> et applaudissait ù l'invention des stratagèmes qui pou-
> vaient le provoquer. >
Nous nous étions souvent demandé ce qu'étaient devenues ces afli*euses créatures , à qui Dieu donna , dans un jour de méprise , un visage de femme, des formes attrayantes , de la beauté peut-être , mais On cœur de démon ; qui violèrent la demeure des rois ; qui insultèrent la reine, une femme comme elles , bien qu'elle leur présentât comme sauve-garde des enfants comme elles en avaient elles-mêmes ; qui traînaient des canons à la suite deThéroignc de Méricourt ; qui enveloppaient de leurs regards sanglants, de leur hideuse tourbe, Téchafaud où chaque jour s'accomplissaient de complètes hétacombes;
ces créatures enûn qui égorgeaient , it y avait un an il peine, le député Ferraud. Nous venons de les retrouver dans le complot babouviste. Ce sont elles qu'un accusé appelle c les épouses vertueuses des braves , des héros
> égorgés par la Commission du Temple. »
C'étaient elles qiû, jeunes filles vêtues de blanc, de*- ▼aient séduire les soïdats par leurs sourires , leurs ca-^ resses, leurs promesses de volupté, leurs couronnes. C'étaient elles qui, plus âgées, enivraient les soldats dans des bouges impurs qu'elles savaient improviser à la porte des casernes „ et devaient tomber à genoux devant le front des troupes, en criant que des soldats français n'oseraient égorger leurs mères. C^étaient elles qui se» seraient associées aux fureurs, au pillage , au massacre, plus acharnées cent fois que les hommes les plus féroces. C'étaient elles qu'on vit plusieurs fois alors , les Ëuméménidcs ! courir dans les faubourgs , dans les marchés , dans les ateliers , et crier avec audace : c Allons forcer
> la tour du Temple 1 allons délivrer Babœuf. » Pendant la détention de Babœuf au Temple , ses amis
essayèrent de le délivrer. Tout ce bruit qu'ils faisaient faire au dehors couvrait un complot sérieux. Un nommé* Biondeau , ancien engagé de la légion de police , avait gagné des soldats de garde à l'Abbaye et au Temple. Six personnes étaient du complot que rendit remarquable 1er nombre des bouteilles bues par les futurs sauveurs de Drouet et de Babdcuf pour se donner du courage. Soixante bouteilles restèrent vides; mais aussi Babœuf ne fut pas délivré. A cette tentative , il ne gagna qu'une surveillance plus sévère.
Ce qui mil sur les traces du projet de fuite ménagée pour Babœuf, ce fut la découverte de quelques billets que Germain, détenu au Temple avec le cbef des Egaux, avait cru bien cacher en les enfermant ent^e le drap et les moules en bols des boutons d'une redingote qu'il avait voulu faire envoyer à un de ses amis , vêtement qu'on mit en pièces et qui ne garda pas bien le secret du stratagème, c Amis , écrivait Germain sur un de ces
> billets, nous sommes 8i& ici, Babœuf, Darthé, Mas-
> sart, Didier, Buonarotti et moi, tous au secret... J'oc- » cnpe maintenant les appartements de Capet ; c'est-à- » dire que ma savate est traînée sur le parquet qu'ont
• foulé ses augustes pantoufles , et que des bouffées de
> ma pipe je purifie le lambris longtemps phlogistiqué
• par les vapeurs basiliques de ses royaux soupirs; juge » d'après cela que je suis bien... Demain, je t'enverrai
• ma redingote, tu visiteras les boutons croisés ainsi X; i tu feras coudre de suite ce que.... et me la renverras. » Fais de suite compléter les boutons ; je crois que tu
> useras de cette commodité pour me donner de longues » nouvelles. >
Drouet fut plus heureux. 11 parvint à s'échapper de la prison de l'Abbaye. Un des barreaux de la fe&étre de sa chambre avait été scié. Des cordes qu'on trouva dans sa cellule vide , indiquaient assez comment il avait fui. Le concierge de la prison et le guichetier , arrêtés « prouvèrent leur innocence et furent acquittés. On colporta partout que le Gouvernement n'était point étrai^r à cette évasion.
Pendânl que les prisonniers étaient encore au Temple, le £aimeux salon de Curtius exposa, au milieu de ses figures de cire, les portraits en pied de Bahœuf etde Grisel. On comprend l'énorme succès qui couronna cette exhibition où la haine contre les égorgeurs attirait les. honnêtes gens, où la haine contre le traître attroupait la populace, et que des rixes continuelles , des scandales^ de tons les jours firent encore rechercher davantage.
Enfin arriva le moment du départ pour Vendôme.
Les accusés renvoyés devant la Haute-Cour étaient a» nombre de soixante-cinq, dont quarante^sept étaient présents : c'étaient Babœuf, Didier, Germain , Blondeau, Cordas, Fossard, femme Mounard, Buonarotti, Sophie Lapierre, Goulart, Mugnier, Massard, Rayebois, Fyon, Cochet jNayez, Boudin, femme Breton, Vadier, Laignelot, Toulotte, Lambert, Lamberté, Potofeux, Morel, Dufour, Moroy, Clerex, Amar, Philippe Càzin, femme Martin, TafToureau, Crouin, Roy, Pillé, Breton, Darlhé, Antonelle, Ftcquet, Ricord, Thierry, Lambert, Vergne, Duplay, Maurice Duplay, Crépin.
Les dix-huit contumaces étaient Drouet, Robert Lindet, Vacret, Claude Ficquel, Guilhem, Qirétien, Meunier, Jacob Reys, Mennessier, Mounard, Baude, Bouin, Larreîn, Bodson, Félix Lepelletier, Rossignol, Jorry^ Cordebar.
Les prisonniers furent transférés à Vendôme pendant la nuit du 10 fructidor an 4 (27 août 1796.) Buonarotti prétend qu'on les fit enfermer dans des cages grillées > construites exprès pour les donner , comme des bétes
> féroces , en spectacle aux amis de TEgaliié et aux 1 hommes trompés que leurs gardiens ameutaient contre
> eux. » C'est une fable.
Ce fut un spectacle lamentable que celui du triste cortège qui marchait à quelque distance des voitures entourées par de nombreux cavaliers Les femmes , les filles et les sœurs des prisonniers firent à pied, écrasées parla chaleur du mois d'août , le long trajet de Paris à Vendôme. Au milieu d'elles, on remarquait la sœur de Potofeux, belle jeune fille que les gi*âces de sa figure , son âge si tendre et son dévouement firent admirer par toute la ville de Vendôme. La femme de Babœuf , conduisant par la main ses deux jeunes fils et grosse du troisième, complétait ce douloureux tableau.
Pendant que les prisonniers quittaient Paris, i\ y eut une émotion dont on attribua la cause à leurs amis. Des boîtes, des pétards furent tirés pendant cette nuit. On prétendit que la police avait saisi le matin des drapeaux blancs portant pour inscriptions : Mort aux républicains! Vive le roi ! ce qui devait prouver clair comme le jour que les royalistes s'étaient unis aux démagogues pour délivrer les déteuus.
Ce qui parut plus sérieux que ce semblant de complot, ce fut la tentative que les démocrates essayèrent le 25 fructidor (9 septembre), sur le camp de Grenelle pour le soulever. Mais le gouvernement avait encore été prévenu ; les troupes reçurent les insurgés à coups de fusil. Pendant la mêlée , les démagogues laissèrent beaucoup des leurs sur le carreau et aux mains des soldats restes
fidèles comme en floréal. C'est là que fut airété le général Fyon, que nous avons vu chez Drouet conspirer avec Babœuf, et que Ton renvoya devant la Haute-Cour de Vendôme. La répression de cette tentative sur le camp de Grenelle fut le dernier coup porté au Babouvismc armé. Ce parti de novateurs qui opéraient, d'une main tenant un poignard et une torche de l'autre » présentant au peuple 9 pour régarer 9 un code menteur, promesse hnpossible h tenir d'un Bonheur parfait qui ne peut exister, d'une Egalité absolue qui n'est pas faite pour la terre; ce parti tomba pour ne plus se relever que cinquante ans plus tard , galvanisé par une nouvelle révolution que Babœuf aurait proclamée cent fois plus inutile, cent fois moins nécessaire encore que la première; car l'homme de bonne foi reconnaîtra tout haut que la France doit à celle de ilSd bien des améliorations, de nombreux ei incontestables progrès; tandis que tout homme de bonne foi aussi cherche encore et cherchera longtemps d'abord les causes du trouble de 1848 qui foillit mettre le pays aux mains du Communisme, enfant posthume de Babœuf, les améliorations ensuite que nous devons à ce mouvement social.
Nous sommes à Vendôme. La ville regorge de troupes; des soldats campent autour de ses murs. Une loi du moment interdit son accès à dix lieues à la ronde pour tous ceux qui ne sont point ou parents des détenus , ou témoins du procès.
La Haute-Cour est constituée sous la présidence de Gandon , magistrat honnête , mais qui manquera de fermeté et d'énergie dans les longs et pénibles débats qui vont s'ouvrir. Deux membres de la cour de cassation , Vieillard et Bailly , rempliront la mainte mission de représenter la société demandant punition et vengeance contre ceux qui l'ont mise en péril. Les insultes , les menaces ne leur manqueront pas. Cent fois , nous les verrons aux prises avec ces hommes perdus pour lesquels les journaux du temps vont montrer trop d'intérêt , quand c'était aux défenseurs de la société , aux ac-
(uisateurs publics ^ qu'il fallait réserver ratten lion , les éloges.
Quatre juges, MM. Cofliuhal , P*<you, Moreau , Audicr- Massillon , composaient lu liaute-Gour qu'assistait uu jury , tout-à-rheure trop iudulgent , parce que dans les accusés il croira voir des insensés plutôt que des cou-* pablès : erreur d'hommes honnêtes, mais qui pouvaient compromettre le sort et le salut de leur patrie. Les jurés étaient au nombre de seize.
Les accusés présentèrent tout d'abord un déclinatoire aux termes duquel ils déclaraient méconnaître la compétence du tribunal exceptionnel de Vendôme. La Haute- Cour repoussa ce moyen de forme et se mita l'œuvre.
De longues journées s'écoulèrent dans les préliminaires de cette immense procédure. La Haute-Cour s'était constituée , mais elle ne siégeait pas publiquement. On écrivait de Vendôme- le 18 brumaire (8 novembre) , que les accusés avaient été interrogés en séance secrète depuis le 21 vendémiaire jusqu'au 15 brumaire inclusivement. L'interrogatoire seul de Babœuf dura huit jours entiers du 5 au IS brumaire, c II montra i , lisons-nous dans la lettre plus haut citée , c beaucoup de sang-froid • et soutint fortement son caractère. Il pass^ six jours à
> dicter au grelTier les développements étendus qui pré- 1 cisent sa réponse à la première question. On assure qu'il
> travaille sans relâche et que sa plume féconde a déjà 1 enfontc de nombreux moyens de défense. »
Aux lenteurs d'un pareil procès , Babœuf voulut encore ^jouter des lenteurs factices , des retards qu'il mùl-
liplia comme à plaisir , que son cerveau fécond inventait chaque jour , comme si cet homme , qui avait jeté sa vie pour enjeu dans la partie par lui engagée contre la vieille civilisation dû vieux monde, se prenait à regretter cette vie qu'il sentait compromise. Evidemment il voulait faire indéfiniment ajourner le jugement, quand il réclamait, le 28 brumaire an y (! 8 novembre 1796), l'audition de quatre témoins ù décharge, dont deux résidaient dans les Iles dç l'Amérique, unàConstanlinople, et le quiatnème à Alger. Sa demande, on le conçoit, fut repoussée. Le 22 décembre suivant, on lui communiqua les pièces imprimées de la partie de la procédure qui le concernait seul. 11 prétendit n'accepter ces pièces que quand on les lui fournirait complètes; or les accusés en portaient le nombre les uns à neuf cents au moins, les autres à onze cents.
On imagine facilement toutes les difficultés que soulevèrent les conjurés quand il s'agit des récusations à exercer contre les jurés.
Eloignés de Babœuf et tous enfermés au secret , ce fut à lui seul , et c'est une preuve de plus que lui seul aussi» bien qu'il ait voulu le nier, était le chef et l'âme du complot; ce fut à lui seul, disons- nous, que les prisonniers remirent le soin de donner des explications. La plupart d'entre eux imitèrent d'abord la conduite de Babœuf et, renonçant comme lui à toute dénégation, s'étaient fait un mérite de leur attentat contre la société. Cependant , bientôt ils étaient revenus sur leurs aveux. Ils s'entendirent pour tout nier; mais les papiers saisis étaient^
^ trop explicites. Il fallut bien arriver à une reconnaissance au moins partielle de la vérité. Un des complices principaux, Pillé, avait trahi tous les secrets de Babœuf. Cet homme, qui avait été activement employé à la copie de la volumineuse correspondance de Babœuf, eut peur, en voyant constater que beaucoup de pièces étaient de sa main, de se voir écrasé sous cette énorme charge. Il dénonça Babœuf comme l'auteur de presque tous les manuscrits dont il n'avait été, lui, que le simple copiste. Il s'accusa bien de complicité ; mais s'il avait trempé dans le crime, c'est qu'un esprit malfaisant, dit-il, un démon, l'avait poussé vers Babœuf, l'avait livré à Babœuf. c Je ne voulais pas aller chez Babœuf, > déposa Pillé ; c j'avais quelque chose qui me disait de n'y pas
> aller ; il me semblait que quelque chose m'en détour-
> nait. Je fis plusieurs tours avant d'y aller; je fis plu-
> sieurs tours dans la rue Saint-Denis, dans la rue Mon-
> torgueil, jusque dans la rue du Petit-Carreau. Je tour- • nais comme une hirondelle, et je passai dans la rue de
> la Grande-Truanderie. Je regardai le numéro et je
> passai plus loin. Je ne voulais pas entrer ; après cela
> je revins encore, et je tournais toujours: enfin, en » passant devant la porte , je fus comme poussé et je
> fus obligé de monter. J'entrai si rapidement, que je
> montai tout en haut au lieu du troisième, après avoir
> demandé au portier à quel étage; je trouvai tout de » suite, ayant monté, qu'il n'y avait plus d'étages à
> monter, et la maison est très-haute. Je demandai l'in-
> dication de la porte.
1 Voità ce qui m*a fait croire, et me parait assez rai- > sonnabie, que j'avais été poussé par quelque esprit » maltaisant. >
Dans un de ses interrogatoires , Pillé nous a laissé de curieux renseignements sur la manière dont Baboeuf arrivait à l'inspiration, au paroxisme de cette colère, de cette rage pleine de fiel dont il imprégnait les pages de son journal et ses proclamations. Quand il voulait écrire, il se mettait à marcher à grands pas dans sa chambre. Bientôt sa course devenait furieuse. Ses traits s'animaient; ses yeux flamboyaient et lauçaient des éclaii's; de sa bouche grimaçante des sons rauques s'échappaient. Alors il se heurtait aux meubles ; alors il se prenait à pousser des cris inarticulés où bientôt on distinguait ces mots: Aux armes! aux armes! L'insurrection! voilà l'insurrection qui commence ! Se précipitant alors avec frénésie sur sa plume qu'il enfonçait dans l'encre, il écrivait, il écrivait. Ce n'était plus de la folie, c'était de la furie. 11 jetait sur le papier toutes ses idées, chaos étrange où se confondent les mots , les pensées les plus contradictoires de bonheur et de sang. Sa plume volait et n'arrivait point assez vite an gré de son esprit poussé, forcé , violenté par une inspiration qui n'a d'analogue que dans J'inspiration qui contraignait jadis la sybille de Delphes à mugir ses oracles. La sueur perlait sur son front. Tout son corps était agité. A peine s'apercevait-il de ce qui devait être cependant une effroyable souffrance.
c tais-toi , tu es fou ! i avait dit avec mépris Babœuf à Pillé qui L'accusait. — « S'il y a ici un fou » , répondit
PiHë, € c'esl bien lo'; car pendant que je copiais dans ton » appartement, tu courais, tu renversais les cliaises, tu
> sautais , tu criais de toutes tes forces : Il y a insurrec-
> tîon ! L'insurrection comroence ! t — c C'était une
> insurrection contre les chaises », disait Pillé, qui n'était pas aussi idiot qu'on eût voulu le faire croire. — t Babœuf convient de ces extravagances , » écrit-on de Vendôme ; c mais il a dit qu'il ne les employait que pour
> s*exciter au style mâle dans son journal; que les » grands écrivains en avaient toujours usé de même et
> notamment Crébillon pendant la composition de ses
> pièces qui inspirent une si grande terreur. Lorsque je
> composais un numéro du Tribun du Peuple , je m'é-
> chauffais, je me battais les flancs. Je crois que c'est » une habitude assez commune à ceux qui écrivent. » Voilà ce que Pillé a pu prendre pour des traits de
> folie. »
Les détails que fournissaient à la fois le traître Griscl et Pillé le dénonciateur étaient accablants de concordance.
On comprend de quelle rage furent saisis les détenus quand ils connurent les révélations de Pillé. Ils essayèrent, pour en détruire la portée, de faire croire qu*elles n'étaient que l'œuvre d'un insensé. A cet homme de peu de présence d'esprit ils persuadaient par exemple que l'un d*eux possédait un démon familier plus puissant que le démon attaché à la personne de tel autre ; que Darthé avait été médecin du roi. Dans ses interrogatoires, le pauvre diable débitait ces absurdités u
l'aide desquelles on espérait le faire passer pour un fou, un idiot indigne de croyance; mais les juges ne donnèrent point dans ce piège grossier. Un complot, que l'administration de la prison découvrit heureusement, fut alors formé pour se défaire de Pillé.
Un conseil vehmique fut assemblé la nuit. On y décida que Pillé devait périr. Il lui fut ordonné de se pendre sous un délai de trois jours ; on alla jusqu'à lui désigner le lieu où lui-même exécuterait sur lui-même la terrible sentence; on lui prescrivit de plus la façon dont il devait s'y prendre. S'il n'obéissait pas, on devait l'étrangler. Pour que sa fin tragique ne compromit pas les détenus, pour que cet événement ne surprît pas leurs juges, ils avaient tiré parti de la situation d'esprit, de la folie qu'ils prêtaient à Pillé. Ils lui avaient dicté une lettre pleine d'extravagances et qu'il dut, sur les ordres de ses anciens amis , adresser à Taccusateur national , Vieillard. Pillé, pour obéir aux ordres qu'il recevait, supposa dans sa lettre une intrîgue amoureuse entre Vieillard et la sœur de Potofeux, celte jolie fille qui, par tendresse pour son frère, l'avait suivi jusqu'à Vendôme, et qui par sa beauté avait bien pu séduire même un magistrat austère et le pousser à lui proposer un mariage secret, seul moyen de triompher de sa vertu. Mais Pillé revint bientôt de sa frayeur, dénonça les auteurs de ce complot, dit sous quelle inspiration il avait dû écrire tous ces mensonges, et fut alors séparé de ces hommes qui n'auraient certes pas reculé devant un meurtre pour assurer leur secret.
Cependant , les révélations de Pillé avaient produit une sourde mésintelligence entre les détenus. Dans la prison, on put bientôt compter quatre partis fortement prononcés qui menaçaient à chaque instant d'en venir aux mains. Les uns» à l'exemple de Babœuf^ de Buonarotti , de Darthé , voulaient payer d'audace, tout avouer , accepter la responsabilité des faits et s'en faire gloire , mats s£ms accuser , sans charger personne. Charles Cermain et quelques autres parlaient d'imiter cette courageuse attitude, tout dire, périr s'il le fallait de la fin des martyrs ; mais ils ne voulaient pas succomber seuls ; ils menaçaient d'entraîner dans leur perte les ex-Conventionnels qui, se voyant compromis, louvoyaient, cherchaient à se tirer d'affaire. Le troisième parti se composait de ces ex-Montagnards de la Convention , qui , redoutant la vengeance de Germain, cherchaient à le gagner, à obtenir son silence, et n'y parvenaient point, à leur grand chagrin. Le quatrième parti comptait les détenus qui, comme Potofeux, se sentaient peu chargés ei appelaient de tous leurs vœux le jour de la justice , ce jour que Babœuf retardait de tout son pouvoir. 11 n'y avait point assez- d'insultes, assez de menaces pour ces derniers.
Car un plan commun avait été adopté par tous les autres, bien qu'ils ne fussent point d'accord sur les principes. Sur les conseils de Babœuf, on avait résolu d'appoiter toutes les entraves possibles au procès. Les rôles étaient distribués. Pour le jour où Ton arriverait à l'audience , on tenait prêts des discours éternels ; on en-
tasserait incidents sur incidents. L'un se trouverait nml en plein prétoire; l'autre insulterait les témoins; un autre récuserait les experts-jurés en écriture. On le savait dans le public ; par avance , tous les journaux de répoque parlent de ces moyens inventés pour gs^ner du temps.
C'est à ces articles qu'il attribue à Cochon, le ministre de la justice, que Babœuf répondait dans son premier interrogatoire , lorsqu'il disait : c Citoyens jnrés , je m'a-
> dresse à vous; je vous rends trop de justice pour
> avoir ta plus légère pensée que vous envisagiez ce
> premier acte comme le résultat de la prescience d'un
> fidèle serviteur des rois, le fameux Cochon, ministre t de la police. Vous n'êtes pas sans connaître les deux 1 notes mémorables que cet homme de confiance de 1 lx)uis XVni, qui, Ton ne doit plus s'en étonner, et
> par une conséquence très-naturelle, fut le plus achar- » né persécuteur des républicains, qui les enveloppa » dans une proscription générale dont nous eûmes les
> honneurs de la priorité; vous n'êtes pas sans con- » naître, ai-je dit, les deux notes remarquables de Go-
> chon, que, très-récemment et presque à la veille de 1 ce jour, il fit publier dans ses journaux officiels. Ce
> serait vous faire une injure bien sanglante que de vous » supposer à l'unisson avec lui.
» Voici ce qu'elle porte, cette prédiction : que la ma-
> jorité d'entre nous ne veut pas de jugement; que nous
> sommes résolus d'apporter au procès toutes les en- » iraves imaginables; que déjà les rôles sont distribués;
» ques discoui's éternels, incidents renouvelés , maladies
» et faiblesses seront mis en jeu pour gagner du temps.
» Non cependant ; la parole que je porte en ce mo-
> ment n'est pas un de ces discours éternels prophétisés » par Toracie Cùchon pour gagner du temps; ce n'est pas
> une première entrave , un de ces incidents que nous
> nous plaisons à renouveler. Je suis trop sûr que cette
> prophétie n'aurait fait aucune impression sur vous ;
> trop sûr qu'un piège de cette grosseur ne vous aurait
> ni égarés ni séduits , et n'aurait servi qu'à en déceler » la turpitude.
» Vous ne l'écouterez donc pas , citoyens jurés , lors-
> qu'il cherche à vous influencer , à vous prémunir » contre nous , lorsqu'il cherche à déterminer vos dispo-
> sitions pour nous imposer silence avant que nous ayons
> commencé de parler , lorsqu'il vous dira que nous vou-
> Ions élever difficulté sur difficulté , pour tout entraver,
> pour éluder toute espèce de jugement. En ce moment,
> comme aux époques ultérieures , nous nous dirigerons
> constamment par des motifs plausibles : nous n'avons » pas suivi d'autre règle jusqu'à ce jour. >
Nous verrons quel degré de confiance il fallut bientôt attacher à ces protestations.
Il est un épisode de cette grande afibire que personne ne connaît , dont aucun auteur n'a parlé et qui nous est révélé par un rare et surtout très-curieux document émané de la main de Babœuf lui-même.
Il y eut, dan^ les prisons de Vendôme, plusieurs tentatives d'évasion. Nous en raconterons plus tard une en*
tre autres qui faillit être couronnée de succès. Le premier complot date de la fin de janvier 1797. Voici comment il fut découvert.
Vers la seconde moitié du dix-huitième siècle, les poètes, à défaut de génie, inventèrent les curiosités. On se donnait beaucoup de peine pour enserrer en un nombre restreint de vers soit une pensée, soit une énigme; l'acrostiche faisait fureur. On sait ce qu'est l'acrostiche. Un nom étant donné, le poète est mis aa défi de coudre une pensée , un vers régulier à chacune des lettres qui composent ce nom. Ou bien encore on prend une phrase ; les mots de celte phrase, on les dispose les uns sous les autres et chaque ligne d'un travail d'ensemble doit commencer par un de ces mots. Quelquefois on compliquait la difficulté, le tour de force, en finissant sa ligne par des mots qui , composés comme les premiers, complétaient un sens tout différent de celui que l'intérieur des lignes devait présenter au lecteur. On comprend comment un homme habile, écrivant à une personne à l'avance prévenue , peut facilement enfouir un important secret dans un semblable cadre ; mais on comprend aussi combien il est difficile de donner à son travail un caractère à peu près convenable de vraisemblance propre à dépister un intermédiaire sous les yeux, sous l'attention, sous la surveillance duquel doit passer la lettre d'un prisonnier, par exemple.
C'est à l'aide d'une lettre ainsi habilement disposée que, du fond de son cachot, Babœuf instruisit sa femme
qu'une évasion se préparait» qu'elle eût à se tenir prête. Voici l'avis qu'il voulait lui transmettre :
» Il n'y a qu'un homme de garde dedans la petite cour
> au bout. Il faudrait le gagner. Nous l'emporterons avec
• nous à Paris; il serait reçu comme le libérateur des
> Amis du Peuple. Il faudra qu'il monte de six à huit du
> soir. On partirait par la maison que vous savez.
• Il faut pour premier signal que le libérateur, ce jour-
> la à midi ou après, siffle l'air : La victoire enchantaniy
> et le soir , au moment désire , frappera sur la terre
I trois fois successives avec la crosse de son fusil. Ré-
> ponds-moi par la citoyenne.... comme nous en sommes
• convenus. »
Voici maintenant la lettre mystérieuse et complète, datée du 4 pluviôse, an S (25 janvier 1797). Pour la comprendre, il ne fallait pas la lire ligne par ligne, mais mot par mot , en commençant d'abord par le premier de chaque ligne et en finissant par le dernier et cela de haut en bas. Pour la facilité des lecteurs , nous reproduisons l'avis essentiel en lettres capitales :
II fout se résigner à tout, ma chère amie. Il n'y a plus rien, j'espère, à redouter maintenant. Il faut A ceui qui nous tourmentent, quelque temps au moins pour Wu:^ autre rafinement s'offire à leur génie invenUf. Le premier uoiiHE constamment heureux , c'est bien moi. Au moindre signal De brouhaha intérieur et indépendamment du silence que CARDE presque toujours ma bouche, l'oppression qui frappe le DEDANS ne me manque pas. Conunent te portes'tu? L'instant libérateur , LA minute de ta délivrance arrive -«t- elle bientôt? Après ce, PETITE infortunée , que deviens - tu ? Mon anie , chaque jour ,
roi'RT et erre sur mille inquiétudes pour toi. Console -la AU matin; le ^ir, écris-moi. Comme tu le dis, nous viendrons a lioirr de supporter ces souffrances avec tant d'autres. A demain midi. II. fiiut te présenter ici. Je ne crois pas quMls te repoussent, ou FAUDRAiT-il que vraiment ils n'eussent plus d'entrailles. Après i.E gros temps vient le calme, et plus Aquilon ne siffle... r.AG?iER les hommes à la raison, à la justice, du moins à en avoir l'air; NOUS trouvons cela difficile, nous en sommes réduits la. L'EMPORTERONS-nous à la fin, la déterminerons-nous, cette victoire? AVEC de la constance , je n'en désespère point absolument, * En NOUS dévouant aux pcincipes , à la liberté , en chantant A pleine voix et avec constance toutes les vertus civiques que Rome et Paris moderne ont vu fleurir au premier degré. Dis-moi le» tL y eut-il autre chose que des motife purs qui nous guidèrent hier soir? SERAIT -il possible, serait -il même supposable, disais -je ad RFÇU de ta lettre et en la lisant, que dans ce hoiient, COMME au temps de Sylla , nous fussions réduits à voir pour instant désiré LE moment où le despotisme entraînera , frappera..! LIBÉRATEUR des hommes!... acheveiai-je? oui... frappera sur DES fiàmilles entières, précipitera, renversera çà et la... AMIS , épouses et époux , pères et enfants.. Quelle terbe I DU courage pourtant. Il fout que toi , moi , ton fils , en ayons tous trois. PEUPLE \ ton ennemi a beau faire encore cette fois. Il périra. Qu'ont été toutes ses conquêtes successives? FAUDRA , comme dit le Picard, qu'il choie dans le fossé et son chien avec ; qu'il est i^ux le chemin où son imagination s'égare! L'orgueil la honte , l'ambition achève de l'aveugler. Emile joue à la crosse DE temps à autre, m'a -t- on dit; on V^ vu plus de SIX fois. Que ne se bome-t-il à son petit violon qui a un si beau son. a cet amusement il peut joindre l'exercice avec son petit fusil; HUIT ou dix jours le rendent las de chaque joujou; je réponds DU eontraire , si j'étais près de lui. Il travaillerait avec moi SOIR et matin , je dirigerais ses occupations. Au lieu que par... ..On se flatte en vain... Pourquoi songer à l'impossible. Restons-en la. pARTiRAis-je de ces idées, si je n'oubliais ma situation? Cette crrovENNE PAR qui tu es sollicitée a toujours sans doute grand soin de toi ! Comm:
LA peinture que tu en as fiiite m'a satisfiiit. Consolons- kous... ■AisoN d'amis nous est encore ouverte : félicitons - nous ex. QUE de malheureux encore plus ï plaindre que nous le sommes? voos m'écrirez et me donnerez des nouvelles souvent C'est co?i\'eni;. SA>*Ez-vous pas que rien ne me fait plus de plaisir. Je vous embrasse.