UN COUPLE HONNETE
Aussitôt que le général de Rau eut expliqué au préfet de police le malheur qui l'amenait dans son cabinet, le fonctionnaire envoya un de ses employés à l'hôtel de Rau avec l'ordre de lui amener, séance tenante, la femme de chambre de la fugitive, et il pria le comte d'attendre le résultat de l'interrogatoire de cette femme. Il était persuadé que cet inter rogatoire ne manquerait pas de fournir à la police des indications précieuses pour les recherches qu'elle allait entreprendre.
Une demi-heure plus tard, tremblante de peur, la servante favorite de la famille de Rau franchissait le seuil du Polizei-Prœsidiiim. C'était une tille de vingt ans, assez jolie,
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l'air convenable, vèliie avec une certaine recherche.
On la lit entrer dans le cabinet du prélel; le comte s'était retiré dans la pièce d'à côté, alin d'être témoin invisible de la scène qui allait se passer.
Pendant les premières minutes qui suivirent l'entrée de la bonne, le Ibnclionnaire lit semblant de ne pas voir, paraissant absorbé dans la lecture des pièce.s oriieielles placées sur son bureau.
— C'est vous , Aurélia , domestique du comte de Rau? lit -il soudain d'une voix sévère, en toisant la bonne.
— Oui, monsieur.
— J'apprends de jolies choses sur votre compte, continua le prél'et. Abusant de la confiance de vos maîtres, vous avez facilité l'enlèvement de leur tille...
— Mais, monsieur, pas du tout... je suis innocente, balbutia la lille.
— Ne mens pas, misérable ! cria le fonctionnaire d'une voix de tonnerre. Je sais tout...
Et pendant que la domestique se mettait à pleurer, il sonna.
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Un employé apparut.
— Faites venir deux agents! lit le préfet.
— Grâce ! grâce ! ne me mettez pas en prison ! Je vous jure que je suis innocente ! gémit la femme de chambre en apercevant sur le seuil de la porte deux agents en uniforme qui étaient entrés à pas de loup, et qui, l'air martial et intraitable, la regardaient comme une proie, prêts à bondir sur elle au signal de leur chef.
— Ah ! tu ne veux pas aller en prison ! siffla le préfet, et tu continues à jouer avec nous une comédie. . . Nous savons tout, entends-tu? Et, en désignant de la main les pièces qu'il paraissait lire tout à l'heure :
— Voici des rapports de police qui te concernent. Mes agents aftîrment que c'est toi qui as aidé Mlle de Rau dans sa fuite. Ce n'est pas la peine de nier... tu iras en prison quand même. Il n'y a qu'une chose qui peut te sauver, c'est la franchise...
— ^Nlais, monsieur, je vous dis la vérité... ce n'est pas de ma faute si Mlle Pauline est partie. Je ne pouvais pas l'en empêcher...
— Il fallait prévenir les parents !
— Je n'ai pas osé...
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— Et les lettres que tu portais à son amant ?. . . lit brusquement le préfet en envoyant à la bonne un regard scrutateur.
La servante se couvrit la ligure de ses deux mains^ sans dire un mot. C'était un aveu.
— Eli bien, tu vois que je sais tout... J'espère que tu ne t'amuseras plus à nous vanter ton innocence ! . . .
— Non, monsieur,
— A la bonne heure ! Alors, procédons par ordre. Depuis quand Mlle de Raule connaissait-elle ?
— Mais, monsieur, elle ne le connaissait pas du tout auparavant..,
— Elle ne le connaissait pas auparavant?.., C'est évident qu'elle ne pouvait pas le connaître avant...
Voyant que la fille ne finissait pas cette phrase qu'il ne savait pas comment finir luimême, le préfet se décida à abandonner ses subterfuges, d'autant plus qu'il était sur maintenant d'arriver à connaître la vérité.
Aussi, se levant tout à coup et reprenant sa voix la plus terrible :
— Avant quoi ? cria-t-il. Parle, imbécile !
Serais-lu muette par hasard ? Voyons, explique-toi.
— J'ai dit, monsieur, que mademoiselle a vu M. Alfred pour la première fois le jour où il est venu pour ses leçons.
— Leçons de quoi ?
— Leçons de danse, monsieur, répondit la •femme de chambre interdite. Ce n'est que
maintenant qu'elle comprit qu'elle venait d'être jouée ; que le préfet n'avait été au courant de rien, et que, bêtement, elle a tout avoué.
Au moment où le préfet ouvrait la bouche pour continuer son interrogatoire, la jeune servante poussa un cri d'épouvante. Elle venait d'apercevoir, comme un spectre, le général de Rau, qui, sortant brusquement de la pièce d'à côté dont la porte était restée ouverte, se précipitait vers elle, furieux, terrifiant .
Elle tomba à genoux.
— Grâce ! cria-t-elle, pardonnez-moi ! je vais tout dire... ce n'est pas de ma faute !...
Le général suffoquait de colère.
— Ah, misérable ! cria-t-il. C'est ainsi que tu m'as remercié de ma bonté. Tu as facilité à
ma lille la iïiite avec un danseur... La voilà déshonorée à jamais!...
Puis, plus doucement, d'une voix brisée d'émotion :
— Où est-elle maintenant ? où l'a-l-il emmenée? Voyons, réponds-moi.
— A Paris, monsieur, murmura la bonne.
Ils ont pris le train de minuit.
Le vieillard se laissa choir sur un fauteuil et chuchota, les larmes dans la voix :
— Un maître de danse amant de ma lille... Ah, malheur !...
— Pardonnez-moi ! suppliait la servante, j'aimais tellement mademoiselle, je ne pouvais jias la dénoncer.
— Tais-toi ! cria le général en se levant. Et en s'adressant au fonctionnaire :
— Monsieur le préfet, lit-il, je compte sur votre sévérité.
Puis, se tournant vers la bonne :
— En prison, vipère !
La domestique, toujours à genoux, et poussant des cris déchirants s'approcha de .son maître, voulut lui baiser les pieds. Le général lit un pas en arrière. Et, connue elle insistait
et s'approchait toujours, il l'envoya rouler ù dix pas d'un coup de pied bien lancé.
Au même moment, le préfet lit un signe aux agents qui se ruèrent sur la coupable, l'enlevèrent, et l'emmenèrent brutalement,
— Monsieur le comte, lit alors le fonctionnaire, nous n'avons pas une minute à perdre. Il faut (pie j'envoie immédiatement une dépèche à notre ambassadeur à Paris. Quel est le nom de ce maître de danse ? Alfred n'est que son prénom, n'est-ce pas?
— Il s'appelle Gaillard.
— Voulez-vous avoir l'obligeance de me dicter son signalement.
Il prit une feuille de papier et écrivit sous la dictée du comte :
« Trente ans, brun, mince, de taille moyenne. Porte une petite moustache et une mouche. Figure longue, grand nez. Air prétentieux, se dandine en marchant, »
— Maintenant, fit le préfet, je vais noter le signalement de mademoiselle votre fille.
Il se mit de nouveau à écrire et le général dicta :
« Seize ans, blonde, assez forte, taille
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moyenne, grands yeux bleus, l)oiichc et nez petits ; toilette élégante. »
Quelques instants après, le fonctionnaire lut au général la dépêche qu'il allait envoyer à l'ambassade allemande à Paris. Il y exposait brièvement le fait, donnait le signalement des deux fugitifs et priait l'ambassadeur de demander au préfet de la police parisienne son concours pour les arrêter, si c'était possible, à la gare du Nord au moment de leur arrivée. La police parisienne était priée de surveiller l'arrivée de tous les trains venant d'Allemagne pendant quelques jours de suite et d'établir nne surveillance dans les hôtels. Une personne de la famille de la jeune lille, disait la dépèche, irait immédiatement à Paris.
En outre, le préfet priait l'ambassadeur de mettre à la diposition de la jeune fugitive, au cas de son arrestation, une des chambres de l'ambassade et de la traiter avec tous les égards, tout en lui enlevant toute la possibilité de s'esquiver.
— Est-ce bien comme cela, monsieur le comte ?
— Très })ien, je vous remercie. J'irai moimême à Paris par le premier train,
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Et il ajouta tout l)as, se couvrant le front d'une main et se parlant à lui-même :
— Mon Dieu, quel malheur !
— Encore une question, tit le préfet. Où demeurait à Berlin ce Gaillard?
— Au n° 32 de la Friedrichstrasse, dans une maison meublée... Le misérable !
— Je vous remercie, dit le fonctionnaire et il sonna son secrétaire.
— Vous en ferez un télégramme chiffré, fit-il en lui remettant sa dépêche, et vous l'enverrez de suite. Puis, vous irez vous-même avec un inspecteur au n° 82 de la Friedrichstrasse et vous ferez une enquête au sujet du départ d'Alfred Gaillard et de sa façon de vivre pendant son séjour à Berlin.
— Oui, monsieur le préfet, tit le secrétaire.
Et avant de se retirer :
— Les fds de monsieur le comte sont là depuis une demi-heure. Selon leur désir, le chef de la sûreté vient de partir faire des recherches dans Berlin...
Le préfet fronça les sourcils.
— Le chef de la sûreté se mêle de ce qui
ne le regarde pas. Envoyez donc quelques agents à la recherche de leur chef. Je désire lui parler...
— Oui, monsieur le préfet... Et faut-il faire entrer MM. de Rau?
— Mais certainement. Et vite la dépèche, n'est-ce pas?...
Le secrétaire sortit et quelques instants après le comte iNIaximilien et le comte Hubert tirent leur entrée.
— De quoi a^ous mèlez-vous ? leur cria le général. Pendant que nous nous occupons sérieusement de l'affaire avec le préfet, vous envoyez le chef de la sûreté faire des recherches inutiles... Pourquoi faire? G'est-il pour paralyser notre action ou du moins faire répandre dans Berlin la nouvelle delà fuite dé votre sœur?...
Les jeunes gens, déconcertés, ne disaient rien.
— Oh ! quant à cela, soyez tranquille, monsieur le comte, fit le préfet. Le chef de la sûreté est la discrétion même. Il a cédé au désir de ces messieurs, mais ses recherches, tout en restant inutiles ne nous feront point de tort cependant...
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Le général se calma.
— C'est que, voyez-vous, dit-il, les jeunes gens se croient toujours plus torts que ceux qui leur ont appris à marcher...
— Alors, lit lentement le comte Maximilien, contenant la colère qui le suffoquait, vous savez où est Pauline ?
— Elle est partie pour Paris avec son maître de danse ! répondit le comte tout bas et d'une voix qui tremblait.
L'indignation des jeunes gens fut grande.
— Avec, un danseur! Quelle honte!
— La misérable !
— Que va-t-on dire dans le monde quand on aura appris cette fuite folle, inexplicable !
— J'irai assommer ce pitre à coups de revolver !
Cette dernière phrase fut prononcée par le comte Hubert dont l'exaltation dépassait celle de son frère.
— Mon petit, lui dit le général, tu resteras à Berlin et tu t'occuperas de tes soldats. Tu es officier et tu dois penser avant tout à tes devoirs militaires. J'irai moi-même à Paris avec Maximilien qui est plus libre que toi, étant civil, et qui en outre est en ce moment
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en congé régulier. Nous verrons ce qu'il nous restera à faire. Et maintenant, allons à la maison pour tranquilliser autant que possible votre pauvre mère.
Il se leva pour partir.
— Monsieur le comte, dit le préfet, je crois que mademoiselle votre fille ne tardera pas à vous être rendue... En dehors de la dépèche que je viens d'envoyer à Paris, je télégraphierai immédiatement à Bruxelles, à Anvers, à Hambourg, à Cologne, à Vienne, dans d'autres villes encore, partout où ce misérable aurait pu se réfugier avec votre fille pour nous dépister...
Ayez bon espoir, monsieur le comte, on retrouvera votre enfant...
Très ému, le général serra la main du fonctionnaire. Les jeunes gens le saluèrent avec respect.
— Encore un mot, monsieur le eomle.
Pour ce qui est de cette bonne qui a facilité la fuite à mademoiselle votre fille, elle attendra en prison votre décision à son égard. J'userai de mes droits de préfet de police pour lui appliquer le degré de peine qui vous semblera convenable... Je suis à vos ordres à ce sujet.
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— Je vous remercie, monsieur le préfet, nous en reparlerons...
Et le général, suivi de ses lils, sortit du cabinet de l'aimable fonctionnaire.
TYPES DE BERLIN