ETUDIANT ET GRISETTE
Le maître de danse Gaillard, ancien danseur de l'Opéra, était venu à Berlin chercher fortune dans le professorat de l'art chorégraphique.
En veinard qu'il était, Gaillard, à peine arrivé dans la capitale de l'Allemagne, réussit à se faire une grande réputation dans la haute société.
On le citait comme un maître de danse modèle pour apprendre la valse, le boston et la tenue convenable dans le quadrille. Il eut l'honneur de donner des leçons aux filles de plusieurs généraux et hauts fonctionnaires, entre autres à la fille du prince d'Abelberg, ministre de l'agriculture, qui le recommanda à la comtesse de Rau.
La comtesse cherchait justement un professeur de danse pour sa fille Pauline, qui ne connaissait cet art que très imparfaitement. Elle en avait reçu quelques notions de sa gouvernanle, une Bavaroise entre les deux âges qui avait habité Paris sous l'Empire, mais ce n'était point suffisant pour une demoiselle de seize ans.
Aussi, ayant entendu parler de Gaillard par le prince d'Abelberg, la comtesse profita-t-elle de l'occasion et pria le prince de le lui envoyer.
Deux jours après, Mlle Pauline prenait sa première leçon.
Le maître de danse français parut tellement parfait à la jeune Prussienne qu'elle en devint amoureuse. Ses manières, empruntées aux premiers sujets de l'Opéra, sa distinction de cabotin qui se respecte, sa façon nonchalante de valser , émerveillèrent la fille du général.
L'amour de INIlle de Rau allait en grandissant et s'emparait en maître de son cœur naïf d'Allemande romantique. Et comme la comtesse assistait aux leçons, ce qui empêchait la jeune fille de faire connaître ses sen-
timents à Gaillard, elle prit la résolution de les lui exprimer par écrit.
Un beau matin , elle lui envoya par sa femme de chambre une lettre dans laquelle, après une longue dissertation sur l'amour, l'idéal et les vibrations du cœur qui s'éveille, elle lui fixait un rendez-vous.
« Trouvez-vous, lui disait-elle, cette nuit vers une heure en face la petite porte de votre jardin ; vous y trouverez ma camériste qui vons introduira dans la chambre où je vous attendrai. »
Le maître de danse vint au rendez-vous, fut charmant, se laissa adorer, et, iînalement, révéla à la petite demoiselle le dernier mot de l'amour qu'elle ne connaissait jusqu'ici que par ouï-dire. Les vibrations nouvelles, autres que celles du cœur, qu'il lui fit sentir, parurent à Pauline tout d'abord divines, puis, tout à coup, douloureuses... Elle poussa un cri, elle pleura... Le danseur parvint à la calmer en l'assurant que la douleur qu'elle avait ressentie ne se reproduirait plus. Il fallait, disait-il, payer le droit d'entrée au paradis. Mais, une fois qu'on y était, on pouvait sortir et rentrer, tant qu'on voulait ; cela ne coûtait plus rien du tout.
12(» BABYLONK D'ALLEMAGNE
A partir de ce jour, chaque nuit, pendant que tout le monde dormait à l'iiôtel de Rau, Aurélia, la camériste dévouée, y iutroduisait le maître de danse par la petite porte du jardin et le guidait à travers les sombres covridors jusqu'à sa chambre , où Pauline attendait son amant. Et, pendant que les jeunes gens s'adonnaient aux caresses, elle faisait la garde dans le couloir.
Des semaines se passèrent ainsi ; Pauline devenait de plus en plus amoureuse de Gaillard. Elle connaissait à présent l'action charnelle de l'amour jusqu'à ses rafliuemcnts les plus subtils ; Gaillard était un maître dans l'art d'aimer non moins que dans celui de la danse. La jeune tille ne se rappelait plus que vaguement la douleur physique qu'elle avait éprouvée lors de leur premier rendez-vous. Ce souvenir s'était effacé dans l'esprit de Pauline rempli de visions sensuelles et ne se figurant plus l'amour autrement que comme une jouissance enivrante.
Grâce à l'expérience de sa femme de chambre et de son amant qui s'y connaissaient, Mlle de Rau apprit un jour qu'elle était enceinte. Et c'est cette nouvelle, assez inattendue, qui la décida à fuir la maison paternelle.
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— Allons à Paris, dit-elle à Gaillard. Nous y resterons cachés pendant quelques mois, et, (|uand j'aurai accouché, mes parents seront bien forcés de consentir à notre mariage.
Encore une fois, le maître de danse se laissa faire. Il accepta la tille du général pour épouse comme il l'avait acceptée pour maîtresse. Il prévoyait bien le danger auquel il s'exposait, mais il espérait s'en tirer. Il croyait à son étoile. La perspective d'épouser la lille d'un comte, d'un millionnaire, après une série d'obstacles, souriait à son ambition d'artiste rêvant la fortune et les honneurs, — et flattait son amour-propre de bel homme.
Avant de partir, Pauline, suivant les conseils de son amant, emporta avec elle tous ses bijoux, sauf un seul, une bague de valeur dont elle lit cadeau à sa lidclc camériste...
TYPES DE BERLIN