JEUNE FILLE DU MONDE
Alfred Gaillard qui n'était pas un imbécile, avait pris les plus .a^randcs précautions pour échapper à des mandats d'amener qui (il ne se faisait point d'illusions à cet égard) seraient lancés contre lui et sa maîtresse. Il s'était fait grimer le mieux qu'il avait pu et avail déguisé Pauline en garçon.
Avec ses cheveux coupés, son petit chapeau tyrolien et son vaste pardessus d'hiver, la fille du comte de Rau ressemblait tout à fait à un petit jeune homme de quatorze ans.
iNIalgré toutes ces précautions, les fugitifs se firent pincer par la police française au lendemain de leur arrivée à Paris.
Le général de Rau qui, accompagné de son
132 BABYLOXE D'ALLEMAGNE
lils jMaximilien, venait justement d'arriver dans la capitale de la Franee, se montra très indulgent.
Il est vrai que la cause de son indulgence consistait surtout dans ce fait qu'il voulait à tout prix éviter le scandale. S'il avait porté plainte contre Gaillard, l'affaire serait devenue publique. Et il ne tenait pas à voir son nom imprimé dans les journaux et livré en pâture à des chroniqueurs du boulevard.
Aussi quand il apprit que sa fdle avait été remise entre les mains de l'ambassadeur d'Allemagne à Paris et que Gaillard se trouvait au Dépôt, il commença par demander au préfet de police l'autorisation de voir le danseur. Cette autorisation lui fut immédiatement accordée et il put causer avec Gaillard sans témoins dans une des pièces de la Sûreté.
jNIalgré la colère qui le suffoquait, malgré les désirs de vengeance qui l'obsédaient et qui le poussaient à lui sauter à la gorge, le comte de Rau parla à Gaillard d'une voix relativement calme, s'efforçant à cacher son émotion.
— Je ne veux pas apprécier votre conduite, lui dit-il. Je vous propose tout simplement ceci: Je consens à retirer la plainte que je viens de porter contre vous (il s'est bien gardé
B.iBYLOXE D'ALLEMAGNE !:«
d'avouer qu'il n'avait pas porté de plainte) et je vous offre vingt mille francs si vous voulez m'écrire une lettre dans laquelle vous regretterez votre façon d'agir et vous vous engagerez à ne revoir plus jamais ma lîlle. Vous avez à choisir. Si vous refusez, vous serez condamné sévèrement pour enlèvement de mineure et, au cas oîi vous voudriez revenir plus tard en Allemagne, vous vous exposeriez à des nouvelles poursuites. Si vous acceptez, vous serez libre demain, et aujourd'hui même je vous •remettrai la somme indiquée en échange de votre lettre.
Gaillard resta pensif quelques minutes, et il répondit :
— Monsieur le comte, j'aime votre fdle à la folie ; mon plus grand désir était de l'épouser. Mais je comprends vos raisons, je me mets à votre place... et d'ailleurs j'ai trop de respect pour aous pour ne pas vous céder. Je suis un artiste, monsieur le comte... Aussi, j'accepte. Mais...
— Mais?
— ^lais, franchement, vous pouvez aller jusqu'à vingt-cinq mille...
« Ah ! si nous étions en ce moment à
l;!i BABYLUNH DALLEMAGNE
Berlin, tu verrais eoiiiiiieiil je te paierais », pensa le général, et il dit :
— C'est entendu, vous aurez vingt-einq mille.
— Tout de suite?
— Oui, tout de suite. C'est tout ee qui me reste d'ailleurs d'argent français...
— Qu'à cela ne tienne, monsieur le comte, vous pouvez me payer en marks, je passerai chez un changeur voilà tout.
— C'est inutile. Je vais vous remettre de suite vos vingt-cinq mille francs ; vous n'avez qu'à me faire l'engagement en question. Voici du papier et de l'encre...
— Mais, lit Gaillard, ètes-vous sûr, monsieur le comte, que je serai libre demain?
— Je vous le promets,
— Vous me donnez votre parole de demander au préfet ma mise en liberté?...
— Je vous la donne.
— Eh bien, je vais vous écrire celte lettre.
Il s'assit, prit du papier, choisit, parmi les plumes, qui se trouvaient sur la table, celle (pii lui avait paru la meilleure, l'essaya sur du
BABYLONE D'ALLEMACtNK V.C)
l)iivar(l. et, finalement, écrivit une lettre ainsi eoneue :
Monsieur le comte.
Je m'engage à ne pins Jamais re^^oir Mlle Pauline, i'otrejille, que j'ai tant aimée... Je vous la rends avec des larmes.au.x yeux et en me repentant de ma faute. Je lui souhaite le bonheur, ainsi qu'à vous, Monsieur le comte, et à toute votre famille.
Veuillez agréer. Monsieur le comte, mes salutations empressées .
Alfred Gaillard.
Le vieux comte lut, eut un sourire amer, et, en sortant son portefeuille, dit au danseur:
— Ajoutez : Reçu la somme de vingt-cinq mille francs.
Gaillard regarda le général d'un (eil métiant. Celui-ci, sans y faire attention, lui remit une liasse de billets de banque.
Avec un sourire charmant, le danseur demanda :
— Puis-je les compter?...
— Faites !
136 BABYLONE D'ALLE^IAGNE
Après s'être assuré que la liasse contenait, en elfet, vingt-cinq mille francs, le maître de danse prit la plume d'un air nonchalant, ajouta le post-scriptum exigé et signa encore une fois avec un grand paraplie.
Puis, il sortit son mouelioir, en enveloppa les billets de banque, et fit d'une voix émue :
— Merci ! . . .
Le général, sans le regarder, mit sa lettre dans son portefeuille à la place de l'argent dont il venait de se dessaisir, et sortit dans le couloir sans mot dire.
Un agent qui gardait la porte, lui demanda si l'entrevue était Unie. Sur la réponse affirmative du général, le policier entra dans la chambre, dit à Gaillard de le suivre et le ramena au Dépôt.
Quant au comte de Rau, il alla directement de la préfecture à l'ambassade d'Allemagne où son lils l'attendait. Ils entrèrent ensemble dans la pièce où Pauline depuis son arrestation, se lamentait, poussait des petits cris, tombait en crises de nerfs et syncopes.
L'entrevue entre le père et la fille donna lieu à une scène très violente.
— Misérable ! cria le vieillard à Pauline,
tu as déshonoré notre famille, tu t'es enfuie avec un cabotin, un pitre.
— Ne l'insultez pas, lit la jeune lille, je l'aime !...
— Tu l'aimes ? Tu oses me le dire en face !
— Oui, je l'aime ! Je suis libre d'aimer qui bon me semble. Vous n'avez pas le droit de commander à mon cœur. Laissez-moi à mon sort, je ne vous demande rien...
— Insolente ! dit le général.
— Et enceinte ! ajouta Pauline en regardant son père les yeux dans les yeux.
— Comment?... Ah, mon Dieu, il ne manquait plus que cela ! Non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible. Tu en as menti !
— Pourquoi voulez-vous que je mente?
C'est vrai, je vous le jure...
— Enfant maudite ! hurla le général.
Et, hors de lui, s'approchant de Pauline, il lui appliqua un soufflet.
La jeune lille eut une attaque de nerfs.
Regrettant sa brutalité, son père lui donna des soins, la ranima, l'embrassa longuement avec des larmes aux yeux.
Il s'était rappelé que Pauline était son enfant chérie. Il ne voulait maintenant que
faire passer l'éponge sur toute cette malheureuse histoire, et il se reprochait sa dureté. Il était rentré dans la possession de son enfant ; à quoi bon s'acharner à la rendre malheureuse. Elle avait aimé, et aimait encore, disait-elle, ce pitre, ce misérable ! Eh bien, il fallait tout doucement lui prouver qu'elle avait pris fausse route, et non l'accabler de reproches'. Elle était enceinte, c'était malheureux, certes, mais entin, on réussirait à s'en tirer. Somme toute, Pauline n'était ni la première ni, hélas, la dernière jeune lille du grand monde prussien à qui un pareil accident arrivait, on ne savait presque pas comment... On lui trouverait un mari, pardi, et tout irait bien.
Et c'était en cajolant sa pauvre fdlette. en la serrant contre son cœur, que le général lui montra la lettre de Gaillard, et lui fit comprendre quel était l'homme en lequel elle avait mis tant de confiance.
Pauline pleura... eut une nouvelle crise de nerfs... mais se laissa convaincre. Elle promit à son père de ne jamais plus reparler de cet homme qui, malgré sa distinction et ses qualités mondaines, était capable de vendre, pour une misérable somme d'argent, la femme à
(]ui il avait promis l'amour éternel, et l'enfant qui allait naître...
Le soir môme, le général, Pauline et le comte Maximilien, prirent le train de Berlin.
Avant de partir, le général de Rau alla voir le préfet de police et le pria de mettre en liberté le maître de danse Gaillard.
Il ne voulut point manquer à sa parole de gentilhomme prussien.
TYPES DE BERLIN