‹ Babylone d'AllemagneChapitre 15 sur 19 · UNE RECRUE · texte numérisé non relu

UNE RECRUE

La série d'événements qui s'étaient déroulés dans la maison de ses parents n'empêcha point le jeune comte Hubert de Rau de continuer ses amours avec Mme de Holtz, de plus en plus jolie et appétissante.

Il lui faisait, de temps à autre, quelques petites intidélités; elle n'y faisait point attention, faisant semblant de les ignorer. Le jeune homme lui en savait gré, d'autant plus qu'il considérait sa fidélité comme étant au-dessus de tout soupçon. Aussi, chaque fois qu'il allait vadrouiller avec ses amis et qu'il s'oubliait dans les bras d'une lîlle de rencontre, il ne manquait de s'en faire le lendemain des reproches très sensés. «Comment! se disait-il, j'ai une maîtresse charmante qui m'adore, qui

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ne me trompe pas, qui sait son art d'aimer mieux qu'aucune femme à Berlin, et je lui fais des infidélités! C'est indigne! Je ne recommencerai plus. » Et, naturellement, il recommençait à la première occasion...

Les dîners du dimanche de Mme de Holtz devenaient de plus en plus connus dans la capitale. Son cercle de relations féminines s'était élargi rapidement. Les actrices les plus connues de Berlin étaient heureuses d'assister aux dîners de la maîtresse du comte de Rau, et elles l'invitaient chez elles, à leur tour. La célèbre Julia Stern, elle-même, l'ancienne locataire de l'hôtel habité par Mme de Holtz, qui, par son mariage, était entrée dans la vie régulière, lia des relations avec la jolie courtisane. Le mari de Julia Stern, le directeur du Neiies Berliner Tagblatt, INL Griinbaum, n'en savait rien ; autrement, il s'y serait certainement opposé, car il ne voulait pas que son épouse fréquentât les femmes entretenues. Mais, comme toute femme sait cacher ce qu'elle veut, il ne se douta pas un instant que, chaque dimanche, la belle Julia, au moment où il la croyait dans sa famille, dînait chez INIme de Holtz, dont il avait entendu parler.

L'engouement des actrices pour les dîners

de la petite veuve s'expliquait facilement par ce fait que lesdits repas étaient assez courus par les jeunes officiers de la garde, appartenant aux plus riches familles du pays. C'était donc pour se faire remarquer de ces messieurs qu'elles se rendaient chez ]Mme de Holtz. Et, en effet, grâce à ce contact hebdomadaire, sous le toit bienveillant de la veuve, des jeunes lils de Mars et des filles de ïhalie et de iNIelpomène, plusieurs actrices sans protecteurs trouvèrent en quelques semaines un bon placement...

Quant à Julia Stern, l'homme qu'elle aurait voulu voir à ses pieds et qu'elle allait chercher chez Mme de Holtz n'était point un des hôtes de cette dernière; c'était son amant lui-même, le comte Hubert de Rau, qu'elle brûlait d'envie de soufller à la jolie veuve.

Sa situation de femme mariée et de femme riche lui permettait de mettre dans cette envie l'amour-propre au-dessus du désir vulgaire de se procurer un amant qui payât bien.

De Rau ne se doutait point des projets de Tactrice. C'est que. pour ne pas éveiller les soupçons de Mme de Holtz, elle se gardait bien d'avoir pour le hussard la moindre pré-

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venance qui pût donner à réfléchir. Elle avait l'habitude de traiter les hommes un peu en petits garçons; elle leur parlait avec une espèce de dédain, bien visible quoique voilé, qui les tenait à distance tant qu elle le voulait. Et les hommes du meilleur monde se laissaient traiter de cette façon-là par la belle actrice. C'est que Julia Stern savait se servir en artiste de sa morgue de femme fière. Elle était impertinente, sans être insolente, et effaçait d'un regard, d'un mot, avec une légèreté de touche incomparable, l'impertinence poussée trop loin.

Julia Stern était une ambitieuse. Etre une femme mariée, la femme d'un riche journaliste, c'était bien, mais ce n'était pas assez. Mme Grûnbaum, ça sonnait mal ; Mme de Griinbaum, voilà ce qu'il lui fallait.

Mais comment arriver à faire anoblir son mari après l'avoir poussé dans la politique, sinon avec de hautes protections à la Cour.

— Ah ! se disait la jeune femme, le comte de Rau, voilà l'iiomme qu'il me faut. Mais, pour qu'il consente à s'occuper de mon mari, il faudra qu'il devienne amoureux de moi... Ce n'est qu'en l'ayant à mes pieds que je pourrai m'en servir.

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Et, en juive intelligente qu'elle était, Julia Stern combina le plan suivant :

Il s'agissait tout d'abord de rompre la liaison du jeune comte avec Mme de Holtz. Cela était une chose bien facile. L'actrice était parfaitement au courant de la conduite de Mme de Holtz qui, malgré les apparences contraires, était déplorable.

Mme de Holtz avait été présentée par son amie Louise Holstein, à l'amant de cette dernière, le richissime banquier, le comte de Schwartzkopf. Le comte, très dépravé, trouva bon de prendre à ses gages l'amie de sa maîtresse. Et^ plusieurs fois par semaine, au moment où Hubert de Rau, plein de confiance, s'amusait ailleurs, le vieux banquier et les deux femmes s'adonnaient à des orgies à trois.

Julia Stern savait tout cela. Aussi, pour mettre à exécution son grand projet, se décidât-elle à faire prévenir Hubert de la conduite de sa maîtresse.

Xe voulant aucunement se compromettre, elle prit la résolution de se servir d'un intermédiaire. Son choix tomba sur une femme en qui elle avait la confiance absolue, une dame Gultmann, entremetteuse attachée spécialement au monde des théâtres.

TYPES DE BERLIN

SOLDAT ET KELLNERIN

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Un matin, le valet de chambre du comte Hubert vint le prévenir qu'une femme âgée désirait lui parler.

— Demande-lui ce qu'elle veut, lit le comte.

L'ordonnance revint et dit que c'était au sujet de la dame de Potsdam.

— Diable, qu'est-ce qu'il y a? se dit le comte Hubert, et il sortit dans l'antichambre.

Une fois là, il fut stupéfait en voyant la mère Guttmann qu'il connaissait bien, ayant fréquenté, comme la plupart de ses camarades, les coulisses des théâtres de Berlin.

— Qu'est-ce que c'est? Que me voulezvous ? demanda-t-il rudement.

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— Monsieur le comte, répondit la vieille femme à voix basse et avec un air mystérieux, c'est une affaire très grave qui m'amène.

— Eh bien, parlez.

— Votre maîtresse vous trompe...

L'officier tressaillit et sa figure devint toute

rouge d'émotion.

— Gomment? cria-t-il, vous venez dénoncer Mme de Holtz!... Vous êtes une vile calomniatrice ! Vous voulez me conter des mensonges, j'en suis sur. ]Mais cela ne se passera pas comme ça, ma bonne femme.

Vous allez me donner des preuves... des preuves, vous entendez bien, sinon je vous ferai mettre en prison!...

— Monsieur le comte, reprit la vieille sans se déconcerter, Mme de Holtz vous trompe avec le comte de Schwartzkopf.

— Quoi! Avec l'amant de Mlle Holstein?

— Parfaitement... Mlle Holstein est d'ailleurs de la partie... Ils s'amusent tous les trois...

— Mais vous êtes folle!...

— Non, monsieur le comte, je ne suis pas folle et je vais vous le prouver. D'abord, une

question. Monsieur le comte doit-il passer sa soirée d'aujourd'hui avec Mme de Holtz?...

L'officier, qui était comme abasourdi par cette révélation subite, resta quelques instants sans répondre.

Puis d'une voix tremblante :

— Oui, je devais souper avec elle ce soir.

— Eh bien, que monsieur le comte fasse prévenir cette dame qu'il ne pourra pas lui consacrer la soirée d'aujourd'hui et qu'il fasse une irruption inattendue chez elle vers minuit, il y verra des choses auxquelles il ne s'attend pas certainement...

Le comte Hubert se promenait de long en large dans son antichambre, la tète pleine de pensées confuses.

— Venez ! eria-t-il tout à coup, entrez dans mon cabinet, nous allons causer de tout cela.

Il passa le premier, la femme le suivit.

Une fois dans son cabinet, Hubert de Rau ferma la porte et lit raconter àla vieille tout ce qu'elle savait au sujet de l'intîdélité de la jolie veuve.

Pendant qu'elle parlait , le jeune homme était en proie à une agitation nerveuse, très violente.

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A chaque instant, il s'écriait :

— Mais ce n'est pas possible!... C'est trop fort! Ce sont des mensonges!... Ce serait trop dégoûtant!,..

Mais, petit à petit, sous les accusations précises de la vieille , un éclaircissement se faisait dans son esprit embrouillé.

Il comprenait maintenant certains petits faits auxquels il n'avait point fait allusion jusqu'ici; il sentait que tout ce que la dénonciatrice révélait devait être vrai, que l'amitié de sa maîtresse pour Louise Holstein n'était autre chose qu'un amour lesbien, et que, dès lors, tout était possible.

— Ah ! la misérable ! hurla-t-il quand la vieille eut tout raconte, elle va me payer cher son ignoble conduite. Je saurai la pincer et je me vengerai terriblement, je le jure!... Quant à vous, ma brave femme, ajouta-t-il d'une voix plus calme, tenez, voilà pour le service que vous venez de me rendre. Et que tout cela reste entre nous.

Il ouvrit son bureau, y prit deux billets de cent marks et les tendit à l'entremetteuse.

jNIme Guttmann remercia humblement et s'en alla aussi doucement qu'elle était venue.

La femme partie, le comte nLi])ert donna libre cours aux manifestations les plus diverses de sa colère, qui était grande.

Il maudissait l'infidèle, frappait du pied en levant le poing, poussait des cris de vengeance et se laissait aller jusqu'aux jurons et gros mots dont il n'avait pas l'habitude.

Au bout d'une heure de ces exercices, fatigué, il s'assit à son bureau et envoya à ]Mme de Holtz une lettre dans laquelle, suivant le conseil de la dénonciatrice, il remettait au lendemain le rendez-vous qu'il lui avait donné , sous prétexte d'une réunion militaire qui devait avoir lieu dans la soirée chez son colonel.

Après avoir fait porter cette lettre à la poste, le jeune homme sortit à pied. Il étouffait dans son appartement ; il lui fallait de l'air, du mouvement.

Il alla devant lui sans but, s'engagea dans des rues et ruelles, traversa la Sprée... Tout à coup, il s'arrêta net. Il vit passer à côté de lui une jeune fille du peuple^ si jolie, si gracieuse, avec un minois tellement frais qu'elle lui lit l'effet d'une bonne fée venant le consoler de son chagrin. Il se sentit comme retrempé dans une espèce de fraîcheur dont

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il se sentait iinpréi;iR' : il éprouva une pjrandc joie de vivre et d'être jeune. Pour un instant, rimasse de sa maîtresse avait disparu de son esprit : la jolie blonde qui passait l'absorba tout entier.

— Ah ! mademoiselle, que vous êtes belle ! murmura- t-il.

La jeune fille le regarda, souriante et continua son chemin. L'ofticier la suivit de près, voulut entamer une conversation ; mais la petite, bien qu'elle continuât à sourire, ne répondit ni à ses questions ni à ses compliments.

Puis, subitement, après avoir jeté au hussard un dernier sourire, elle se fautila dans une maison à l'apparence modeste.

Le comte de Rau s'arrêta désappointé, regarda le numéro de la maison, traversa la rue, lit ses cent pas sur le trottoir d'en lace pendant plus d'un quart d'heure.

Au moment où il se décidait à partir se disant : « C'est une tille honnête, c'est sûr... je reviendrai », il vit une vieille femme sortir de la maison où la petite était entrée. Elle s'approcha de l'ofticier, s'arrêta à deux pas de lui, et, avec un sourire, prononça ces mots :

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— Fiinfzig marks... (i)

Hubert eut la sensation du passant à qui un farceur a versé un seau d'eau froide sur la tète.

Il lut stupéfait. Son amour naissant disparut subitement et fut remplacé par un dégoût profond.

— Was wollen Sie? ('2) cria-t-il, plein de colère à la femme, très étonnée, à son tour.

Et il s'en alla, la tète lourde, murmurant d'une voix triste ;

— Quelle corruption ! il n'y a donc plus de vierges à Berlin ! . . .

(1) C'est cinquante marks.

(2) Que voulez-vous l

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