SOLDAT-PHILOSOPHE
XYI
C'est à Kissingcn, en Bavière, lune des plus populaires des villes d'eaux allemandes, que Julia Stern se rencontra avec Hubert de Rau. après la rupture de celui-ci avec son ancienne maîtresse.
Le jeune officier, voulant s'étourdir et oublier l'intidèle, résolut de s'absenter de Berlin pendant quelques semaines. Il demanda un congé et partit pour Kissingcn.
Ayant appris le départ du comte, Julia Stern annonça à son mari son désir d'aller aux eaux. Et, le surlendemain matin, elle prenait le train pour la petite ville bavaroise qui doit sa renommée non seulement à ses eaux minérales chlorurées-sodiques fréquentées annuellement par dix mille personnes environ, comme
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ditBœdeker. mais aussi au prince de Bismarck, qui, depuis des années, en a fait sa station balnéaire. En 1874» il y fut l'objet d'un attentat.
Le prince et la princesse de Bismarck habitent, pendant leur séjour à Kissingen, un vieux château, situé à une demi-heure de la ville, dans les environs de l'endroit qu'on appelle la Saline {die Saline) et où se trouve l'établissement de bains d'eau salée {Salinbadeanstalt).
Les habitants de Kissingen sont très fiers de l'attachement du prince pour leur ville ; aussi, en échange, lui ont-ils voué une réelle sympathie. En dehors d'un pavillon spécial du Salinbadeanstcdt qu'ils lui ont offert pour son usage personnel et où, pendant sa cure, M. de Bismarck prend un bain tous les jours, il lui ont érigé une statue dans le parc (]ui s'appelle die Salinen-Promenade.
D'ailleurs, un étranger, arrivant àKissingen, fient, pour ainsi dire, Bismarck à chaque pas. Ici, une sorte de musée ne contenant que des objets concernant le prince : statues, portraits, bibelots, livres, armes, etc.; là, sous une tente blanche, une balance sur laquelle M. de Bismarck a l'habitude de se peser chaque
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ail liée et qui s'appelle : « Fûrst Bismarck' s Wage » : partout, dans les mag:asins, ses pliotoc^rapliies dans les poses et les costumes les plus variés. En un mot. Kissin^en pourrait à juste titre porter le nom de Bismarck^ a Bad.
M. Griinbaum accompagna sa femme à la gare. Il lui lit, dans la salle d'attente et sur le ({uai du départ, maintes recommandations relatives à sa santé. Il la supplia surtout de ne pas jjoire de Champagne pendant son séjour à Kissingen, vu que cette boisson favorite de la belle Julia s'accordait très mal avec l'eau de la source Rakoczy, qui devait réparer son appareil digestif affaibli.
Arrivée à Kissingen, Mme Grûnbaum descendit au Kiirhaiia, le j)!"*' chic hôtel de la ville. « Hubert ne peut pas loger ailleurs », se disait-elle, et elle ne s'était point trompée.
L'ofticier et l'actrice se rencontrèrent quelques heures après l'arrivée de celle-ci dans la salle à manger du Kiirhaiis.
— Tiens, quel heureux hasard ! s'écria Hubert de Rau enchanté de cette rencontre.
Il demanda à la jeune femme la permission de s'asseoir à sa table.
— Mais, comment donc ! vous me ferez grand plaisir, répondit-elle.
ISIais quand, à la lin du repas, le jeune homme voulut régler pour deux , elle s'y opposa tbrmellemcnt.
Elle accepta cependant son offre de la conduire au théâtre. 11 envoya son ordonnance louer une avant-scène et alla se promener au Kiirg'cirteii (i) pendant que Julia Stern faisait sa toilette.
Une heure après, elle vint l'y rejoindre, ils prirent une voiture et se rendirent au théâtre.
On jouait une vieillerie amusante, l'opérette Fatlnilza, toujours très populaire en Allemagne.
Hubert de Rau, assis à côté de Julia Stern, plus belle que jamais, faisait son aimable et commençait à devenir entreprenant. La jeune femme se laissait dire des équivoques, mais retirait son genou chaque fois que Fofticier le touchait, comme par hasard, avec le sien.
Excité par ce manège, le comte Hubert, à la fin de la soirée, brûlait d'envie de posséder la belle actrice.
(1) Jardin du Casino.
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11 était onze heures du soir quand ils sortirent du théâtre.
— Voulez-vous souper avec moi au restaurant du lùirsaal? (i) demanda-t-il à la jeune femme, la dévorant des yeux.
— Non, merci, je suis fatiguée par le voyage et c'est demain que je commence ma cure. Je voudrais être levée à six heures du matin...
Le hussard eut beau insister, l'actrice fut intraitable. Elle refusa même de prendre une tasse de chocolat à leur hôtel.
— Demain soir, nous verrons, fit-elle. En attendant, au revoir.
Et elle ferma la porte de son appartement au nez d'Hubert, aussi excité que mécontent.
Le lendemain, à sept heures du matin, Hubert de Rau se trouvait déjà au Kargarlen. Julia Stern n'y vint que vers huit heures.
Ils burent ensemble leurs deux verres d'eau de Rakoczy et à dix heures allèrent déjeuner au Kiirsaal.
Jusqu'ici ni l'un ni l'autre, ils n'avaient prononcé le nom de Mme de Holtz. Tout à
(1) Casino.
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coup, Julia Stcrn dit au jeune homme qui, après avoir avalé ses deux œufs à la coque, s'était décidé à lui faire une déclaration d'amour atin de vaincre ses scrupules de la veille :
— Alors, vous ne pensez plus à Mme de Holtz?
— Oh, la misérable! s'écria Hubert. Et d'ailleurs je ne l'ai jamais aimée. C'est vous que j'aime, croyez-moi, et ne me refusez pas le bonheur que je vous demande. Vous êtes mariée, mais qu'est-ce que cela fait? Votre mari n'en saura rien, et nous nous aimerons, nous serons heureux, je mettrai à votre disposition autant d'argent qu'il vous en donne, lui. D'ailleurs, je suis persuadé que vous ne l'aimez pas...
— Et pourquoi donc ? interrompit l'actrice.
— Parce qu'il est plus âgé que vous et...
— Et quoi? Parce qu'il n'est pas officier?... Mais, mon Dieu, tout le monde ne peut pas l'être...
Hubert de Rau se tut. H ne voulait plus établir une comparaison entre M. Griinbaum
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et lui. Il pensa : « Serait-elle assez bêle pour préférer ce sale Jude (i) à un homme comme moi ? »
S'apercevant qu'elle était allée trop loin, Julia Stern approcha sa chaise de celle du jeune homme et lit à voix basse sur un ton câlin :
— Méchant !
— C'est vous qui l'êtes ! dit Hubert avec une moue d'enfant gâté.
— Moi? reprit Julia d'une voix tremblante d'ironie tragique, moi?...
Et, s'approchant encore plus près de Hubert, elle chuchota :
— Vous ne savez donc pas, aristocrate sans cœur, que je vous aime, que je vous adore, que vous êtes l'objet de mes rêves ! Quand j'allais chez Mme de Holtz, c'était pour vous voir, pour entendre votre voix, pour me frôler contre votre corps. Et vous étiez toujours pour moi d'une indifférence de marbre, d'une froideur de glace ! Et maintenant que le hasard nous jette l'un en face de l'autre, vous voulez me prendre comme un
(l) Juif.
joujou, comme un meuble à faire jouir... Mais vous Itiites l'ausse roule, mon ami. Je suis une femme honnèle, moi. On ne me prend pas de cette façon-là. Je vous aime, mais je ne crois pas en votre amour... Et c'est pour cela que vous ne m'aurez jamais !
Hubert de Rau crut un instant qu'il avait mal entendu. Sa joie n'avait pas de bornes ! Comment, cette femme l'aimait à la folie sans qu'il s'en doutât un instant; cette femme si belle, si intelligente, dont toute la jeunesse dorée de Berlin raffolait ! Elle résistait, mais ça n'allait pas durer. Il n'avait qu'à lui donner sa parole d'honneur qu'il l'aimait, lui aussi, — et il sentait bien maintenant qu'il l'aimait réellement, — et elle allait être à lui, il allait posséder ce corps superbe de juive, s'enivrer de son parfum de femme rousse, se pâmer entre ses bras blancs d'ancienne courtisane devenue femme sans reproche...
Il murmura :
— Oh! Julia, Julia , mon amour, mon idole ! Allons - nous-en d'ici ! . . . On nous regarde. . .
Ce fut en même temps un cri de cœur que celui de raison.
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Ils sortirent, hélèrent une voiture et se firent conduire à Salinbadeanstalt (i).
II était onze heures et demie du matin, l'heure à laquelle le prince de Bismarck prenait son bain quotidien. Aussi, en y arrivant, ils assistèrent à une manifestation populaire en l'honneur de l'ancien chancelier.
Le vieux diplomate venait d'arriver à la Saline. Une foule compacte, qui l'avait attendu sur la route, s'était précipitée vers son véhicule, dans un élan chaleureux. Les hommes se découvraient , les femmes faisaient flotter leurs mouchoirs au-dessus de leurs tètes, et un puissant « Hoch! » (2) sortit de toutes les bouches, résonnant dans l'air et disparaissant dans les bois voisins. . .
M. de Bismarck, serré dans une longue redingote grise et coilTé d'un chapeau mou noir aux bords très larges, paraissait très vieilli, bien qu'il eût conservé sa tenue raide du vieux temps, quand, vctu de son uniforme de cuirassier, il piétinait les libertés de l'Allemagne et dictait des lois à l'Europe tout entière. Il descendit de la voiture, aidé par
(1) Etablissement de bains salt's.
(2) Hourrah!
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son médecin, le docteur Schweninger, et par son valet de pied, saluant à droite et à gauche, serrant la main à ceux qui se trouvaient au premier rang. Et il entra dans la maison de bains au milieu des vivats et des coups de chapeau.
Le comte de Rau et Julia Stern entrèrent dans l'établissement balnéaire, à leur tour. Une joie profonde rayonnait dans leurs yeux. Ils s'étaient promis de faire li des conventions sociales et de s'adonner corps et àme à leur amour réciproque.
Grâce aux relations du jeune comte avec l'administration du Badhaus ( i ) , on lui donna une salle de bains voisine de celle où Julia Stern venait d'entrer... Le garçon lui remit avec un sourire mystérieux une petite clef de la porte cachée sous des rideaux qui séparait ces deux pièces... Le hussard se déshabilla à la hâte, et, dans un appareil des plus simples , entra dans le salon-toilette occupé par l'actrice qui venait de se dévêtir, elle aussi.
Ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre, et, après une longue étreinte sur le
d"! Maison de bains.
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divan couvert de drap blanc, ils entrèrent ensemble dans la baignoire et s'aimèrent dans l'eau salée légèrement tiède, pendant qu'au dehors la foule patriote attendait la sortie de rex-ehancelier.
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