AU THEATRE
A neuf heures du soir de la même journée, toute la lamille de Rau se trouvait réunie dans la salle à manger des parents du comte Hubert.
Cette famille se composait du général de Rau, de sa femme, de ses deux filles, Berllie et Pauline, de ses deux tils, Maximilien et Hubert. Le premier était le lils aîné du général, n était attaché à l'ambassade d'Allemagne à Saint-Pétersbourg, mais venait très souvent à Berlin.
Le Abendbrot {i) était silencieux et morne. Le vieux comte souffrait de rhumatismes
(Ij Repas du soir.
gapjnôs pendant la dernière p:ucrre avec la France, la eomlesse avait mal à la lète, les deux sœurs étaient fâchées entre elles et ne s'adressaient pas la parole, et les deux frères s'ennuyaient à crever.
Mlle Berlhe avait dix-huit ans, Mlle Pauline en avait seize. Elles se détestaient mutuellement. L'ainée était jalouse de la cadette qui élait plus jolie et mieux aimée des parents; la cadette en voulait à l'aînée d'avoir déjà un liancé, tandis qu'elle, on la considérait encore comme une enfant à qui une poupée pouvait suftire, elle qui avait cependant des idées bien nettes sur l'amour et qui avait une envie folle de se marier.
Sans aller jusqu'à l'animosité, les relations entre les deux frères n'étaient pas non plus très cordiales. L'aîné traitait le cadet un peu en gamin, celui-ci considérait l'autre comme un poseur.
On se leva de table à dix heures et l'on passa au salon. Au même moment, le valet de chambre annonça le colonel, baron deHessendorf, liancé de Mlle Berthe.
Après les cérémonies d'usage, le colonel — un grand monsieur chauve portant une
I)arbe blonde et des lunettes — demanda au général des nouvelles de sa santé.
— Ça ne va pas bien, répondit le comte. ]Mon rhumatisme de la jambe gauche a fait des petits; je le sens maintenant dans la jambe droite et dans les reins.
On causa politique.
Le vieux comte trouvait que l'empereur avait eu raison de renvoyer Bismarck, et était indigné de la campagne que ce dernier menait contre le gouvernement. Le baron était du même avis.
— Bismarck, le plus grand diplomate du siècle, a été chassé comme un laquais, dit tout à coup Maximilien de Rau.
Le général s'emporta.
— Tu es trop jeune, dit-il à son fds. pour juger les actes de lempcreur.
— L'empereur est jeune aussi...
— Allons, tais-toi! s'écria le vieillard furieux.
Cette dispute jeta sur tout le monde un froid glacial.
Maximilicn de Rau ne dit plus rien, mais au bout de quelques minutes, il s'esquiva à l'anglaise. Le baron changea de conversation.
Oi BABYLOXE D'ALLEMAGNE
et, s'adrcssant à sa fiancce, lui demanda quel était le pays qu'elle désirait connaître avant les autres.
— C'est l'Italie, répondit Mlle Bertlie.
— Vous avez raison, fit le baron, c'est le plus beau pays du monde...
— Après l'Allemagne, interrompit Hubert de Rau.
— Naturellement.
— Je ne sais ce que tu trouves de beau en Allemagne, dit Mlle Pauline.
— Tout, mon enfant, fit le jeune homme sur un ton de professeur.
Le général sourit avec bienveillance.
— Elle plaisante, dit-il.
— Pas du tout, insistait la petite demoiselle, — et pour ce qui est de moi, je préfère beaucoup la France à l'Allemagne.
— Je voudrais épouser un Français, ajouta-t-elle d'un air sentimental... Les Français sont chevaleresques, spirituels, gracieux..,
— Tu dis des sottises, ma chère fdlette, lui lit observer avec douceur la comtesse.
— Je t'apporterai un fiancé attaché à ma selle, s'écria Hubert de Rau.
BABYLONE D ALLEMAGNI-: 0.)
— Allons, allons, ne vous chamaillez pas, dit le vieux comte, Pauline plaisante, et puis, enfui, quoi, les Français sont des hommes comme nous... ils ont des qualités...
— Hubert a raison d'être patriote, lit Mlle Berthe d'un ton sec. Je n'aime pas ceux qui ne respectent pas la patrie...
— Et moi, je n'aime pas ceux qui m'ennuient, riposta Pauline, et, se levant brusquement, elle sortit du salon.
La comtesse, l'air contrarié, pria le baron d'excuser la jeune fdle, — si jeune, si enfant encore ! — et sortit à son tour. Elle revint au bout d'un quart d'heure et dit que Pauline, étant indisposée, était allée se coucher.
Comme il était déjà onze heures passées, le baron prit congé des maîtres de la maison, serra affectueusement la main à jMlle Berthe. et sortit, suivi de Hubert, qui s'en allait, lui aussi.
Une fois dans la rue, le colonel proposa au sous-lieutenant d'aller prendre avec lui un petit verre de bénédictine. Le jeune homme accepta et monta dans la voilure du baron. Quelques minutes plus tard, ils étaient attablés au café Bauer.
Ils restèrent une demi-heure à siroter leur liqueur et à contempler les autres consommateurs qui leur rendaient la pareille. Puis, le baron demanda l'addition, s'opposa à ce que le jeune comte payât sa part, régla le tout, donna dix pfennigs de pourboire au garçon qui lit Danke schon! (i) avec un grand salut, — et les deux futurs beaux-frères sortirent du café. Ils se serrèrent la main avec un sourire amical, le baron monta dans sa voiture, le comte héla un fiacre, et, l'un comme l'aulre, allèrent se coucher.
(Il Merci bien.
TYPES DE BERLIN
COCHER DE DROSCHKE