UN BON VIVANT
Une indisposition passagère de Mme de Holtz s'étant prolongée outre mesure , le eomte de Rau s'était décide à lui faire une première inlidélité, au bout de la quatrième semaine de leur liaison.
Ne voulant pas aller chez la mère Fritz, vu les relations amicales de cette dernière avec ]Mme de Holtz, il prit la résolution de se procurer une femme dans un café-concert ou dans un bal public.
Toute vadrouille étant plus agréable à deux, de Rau avait proposé à son ami, le baron Haussner, de lui tenir compagnie au cours de son expédition nocturne. Haussner y consenlit volontiers; sa liaison avec Ida
Reckmann ne l'empêchait nullement de coucher avec d'autres femmes et de courir les joyeux Lohale (i) de Berlin.
A dix heures du soir, vêtus d'habits civils, les deux jeunes gens entraient à VAcadcnijr of Miuik, le café-concert, bien connu de la Friedrichstrassc . Ils s'assirent à coté de l'estrade sur laquelle les étoiles de la maison, en toilettes fort décolletées, étalent leurs charmes et hurlent des chansons grivoises.
Une Kellnerin (2) s'approcha ; les officiers commandèrent une bouteille de Champagne, et , ostensiblement, laissèrent leurs verres vides. Aussitôt les regards du public se tournèrent de leur côté ; on avait compris que l'on avait à faire à des personnages du grand monde. Ce public se composait principalement de viveurs de moyenne marque, de commerçants, de boursiers, de journalistes. Les traits sémites de la moitié des spectateurs, les robes exotiques des chanteuses, et les costumes de voyage de quelques étrangers dispersés dans la salle, donnaient à cette assemblée un caractère nettement cosmopolite.
(1) Etablissements.
(2) Fille de brasserie.
Sur l'estrade, une femme chantait. Elle était brune et jolie, avait le type indécis, montrait jusqu'aux genoux ses jambes serrées dans des bas noirs, et jusqu'au ventre ses seins roses, jouissant d'une liberté absolue ; sa robe, si courte et si échancrée, d'une étoffe rouge, était ornée de rubans bleus et blancs. C'était une robe tricolore..., et pour cause... La persf-nnc qui la portait était « la Française » de l'établissement. Naturellement, elle était Allemande... d'origine, comme toutes ses compagnes étrangères : Russes, Anglaises, Suédoises et Polonaises.
Cette diva, qui devait personnifier la corruption française, chantait une chanson dont les paroles étaient françaises et allemandes, par moitié :
Es xvar einmal ein (1) bon vivant, Und eine (2i dame de cour, Il était rechter i3) courtisan, Und sic [ij lait' pour lamour.
Tel était le commencement de ce Lieber-
J) Il y avait une fois un.
(2) Et une.
(3) Véritable.
(4) Et elle.
Lied (i) qui racontait clans les strophes suivantes les amours du courtisan et de la dame. Le monsieur avait bien rempli ses devoirs, mais la belle était inassouvie : « Encore ! encore ! ! » disait-elle.
Ac/j, hleihen sie noch, inein Ilerr (2) Je vous en prie mon vieux I
« Non », répondait l'homme avec une franchise bien prussienne :
J'en ai assez, Icli kann nichl mehr (^3; Non, non, non 1 Nom de Dieu 1
Le public trouva la chanson « colossale » et la bissa deux fois.
— Elle est bien gentille, cette chanteuse, dit de Rau à son ami, nous pourrions l'inviter à boire avec nous.
La voix de quelqu'un qu'il n'avait pas aperçu et qui se trouvait derrière lui, lui dit presque dans Torcille :
— Venez donc chez Malepartus, vous en trouverez des plus jolies.
— Qu'est-ce que c'est? lit de Rau étonné.
(1) Chanson d'amour.
(2) Ah ! restez encore, Monsieur.
(3) Je ne petx plus.
Aussilùt, cependant, il éclata de rire en reconnaissant dans le personnage, qni s'était permis de lui parler ainsi par derrière, le frère cadet du baron Haussner, étudiant en médecine et habitué fervent de cafés-concerts et de bals publics.
— Tiens, vous êtes ici, dit-il, en lui tendant la main.
— Naturellement, lit le baron Juliiis Haussner, comment voudrais- tu qu'Alexander ne fût pas là?...
— Mon frère est jaloux de mes relations dans le monde artistique ! cria l'autre avec un gros rire.
Puis, en insistant,
— Venez donc avec moi chez Malepartus, vous ne le regretterez pas... Vous vous amuserez bien.
Les ofticiers se consultèrent et consentirent à la proposition de l'étudiant.
Un quart d'heure plus tard une voiture emportait les trois jeunes gens au concert jNlalepartus situé dans V Alexandrinenstrasse et fréquenté spécialement par des étudiants.
En entrant, ils furent accueillis par des
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« lloch! » (I) frénéli(iues. La salle était remplie d'éUuliaiils qui poussaient des cris d'animaux et empêchaient de chanter un couple d'artistes — un vieux berger et une jeune bergère, — qui étaient en train d'exécuter un duo d'amour.
Alexander Haussner présenta aux officiers ses trois meilleurs amis Karl Nobel, ISIax Richter et Stanislas Kostromski, étudiants en médecine comme lui. Ces jeunes gens avaient, tous les trois, un air mi-martial, mi-bon enfant et des cicatrices sur les joues. Alexander Haussner, d'ailleurs, avait, lui aussi, la ligure cicatrisée. Tout étudiant allemand qui tient au respect de ses camarades doit posséder cette preuve palpable de son courage. Un duel au Schlœger (2) laisse presque toujours des traces sur les figures des deux combattants. Plus on a de cicatrices, plus on a eu de duels.
Les officiers s'assirent au milieu de leurs nouvelles connaissances et commandèrent de la bière de Munich. Et l'on trinqua avec des Prosit ! (3) de rigueur.
(1) Hourrah.
(2) Rapière.
(3) A votre santé !
BABYLOXE D'ALLEMAGNE T5
Sur la scène, le berger et la bergère cédèrent la place à un gymnasiarque anglais. Les étudiants l'accueillirent par des sifflets et des morceaux de sucre qu'ils lui lançaient en pleine ligure.
Sans y faire attention, — il y était habitué, — le gymnaste s'adonna à ses exercices. Mais le patron de l'établissement, le Prinzipal, un gaillard solide et n'ayant point peur de ses clients, pria ceux qui faisaient le plus grand vacarme de quitter la salle. Les protestations ne servirent à rien ; deux gardiens de la paix se tenaient à la porte prêts à intervenir. Aussi ceux qui avaient reçu l'ordre de sortir, linirent par se soumettre, ne voulant pas être conduits au commissariat de police.
Ils étaient cinq en tout. Ils sortirent lentement, l'air digne, après avoir envoyé au public, avec leurs chapeaux, un grand salut d'adieu. Une trentaine de leurs camarades trouvant injuste la façon d'agir du patron, se levèrent en masse et sortirent à leur tour, en chantant à tue-tête une chanson populaire à la mode.
Un d'eux, en passant à côté du patron, lui toucha la barbe. Cela ne faisait point l'affaire de ce dernier qui se fâcha pour de bon et pria les deux agents de prendre le nom de Fétu-
diant. Les agents, obéissaiils, lui barrèrent le passage et ne le laissèrent partir avant qu'il ne leur eût montre ses papiers.
Pour venger leur camarade, ceux (]ui l'accompagnaient tirent à la porte un tel vacarme que les gardiens de la paix les menacèrent de les faire arrêter tous. Sachant que les agents étaient capables détenir leur parole, de fermer la porte et de demander du renfort au commissariat voisin, ils cessèrent de crier pour un instant, pour se rattraper aussitôt qu'ils seraient sortis dans la rue...
Les deux hussards se sentaient mal à leur aise dans cette société si bruyante, et ils brûlaient d'envie de la quitter.
— Mais il n'y a rien à faire ici, dit enfin de Rauà Alexandre Haussner ; allons-nous-en ailleurs...
— Nous avons eu tort de l'écouter, lit Julius Haussner, Alexander est un farceur...
— Si je suis un farceur, vous êtes des moules! Vous ne savez pas vous amuser... jMais enfin, si vous tenez tant à quitter cet endroit si agréable; IMalepartus, Malepartus, Malepartus ! (c'est en chantant sur l'air de « Fatinitza. Fatinitza, Falinitza ! » qu'il répéta
RABYLOXE D ALLEMAGNE / /
trois ibis ce nom de Malepartus) — allons aux Bliimen-Saele.
Et, en s'adressant à ses trois camarades, il ajouta :
— Karl, ^Nlax, Stanislas! voulez-vous venir danser avec nous ?
— la wohl ! répondirent en chœur les trois étudiants. Hubert de Rau et Julius Haussner se levèrent aussitôt, et se dirigèrent vers la porte, suivis des quatre étudiants. Dans la salle, on crut à une nouvelle manifestalion contre le patron, et des hurlements prolongés, approuvèrent cette sortie.
Le bal public répondant au nom des Bliimcn-Saele, sert de rendez-vous à des noceurs berlinois qui y vont chercher des femmes, généralement jolies et bien faites, et dont le prix varie entre quinze et trente marcks. Elles sont attachées à la maison, l'administration du bal les paye comme les employées qui servent à attirer la clientèle ; elles ne travaillent pas cependant sur place, mais à domicile, dans une maison de passe ou, fort souvent, en voiture... Comme à Paris, à Berlin les gens bien ne dansent pas dans les bals publics de cette catégorie-là, mais à Berlin le danseur payé n'existe pas. Aussi, aux Bliimen-
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Sade, comme dans les autres établissements similaires, les femmes dansent-elles généralement entre elles, en attendant qu'un monsieur leur fasse signe et leur paye à boire. Quelquefois cependant, des noceurs de petite marque, des étudiants ou des étrangers en goguette, changent les coutumes habituelles, en se mettant de la partie.
Il était onze heures et demie quand les deux ofticiers et les quatre étudiants entrèrent aux Bliimen-Saele. La salle de danse était remplie de femmes ; quelques-unes dansaient, d'autres buvaient du Champagne avec des messieurs.
Les jeunes gens entrèrent dans un petit salon voisin, séparé de la grande salle par un simple rideau, et commandèrent du Champagne. Plusieurs femmes vinrent les rejoindre, et ils leur donnèrent à boire. De Rau et Julius Haussncr choisirent chacun une des femmes qui venaient d'entrer et leur dirent de suite qu'ils les retenaient pour deux heures : quant aux étudiants, ils répondirent aux belles qui s'étaient assises sur leurs genoux, que leurs femmes les attendaient dans un Bier-Palast{i),
[\.) Palais de bière : grande brasserie.
et qnc , par conséquent, il ne fallait pas compter sur eux,
— Pas d'amour, mais de la danse, tant que vous voudrez! cria Alexander Haussncr.
— La danse, je m'en moque, dit une des L'Uimes; c'est de l'argent qu'il me faut.
Et, avec un rire plein de mépris, elle quitta la société des jeunes gens.
Une autre^, cependant, consentit à faire une valse avec Alexander ; Nobel , Richter et Kostromski trouvèrent aussi des danseuses, — et les hussards restèrent seuls dans le petit salon avec les deux donzelles qu'ils avaient retenues. Ces demoiselles étaient très bavardes. En dix minutes, elles racontèrent aux jeunes gens toutes leurs petites affaires. Elles demeuraient ensemble dans une maison bourgeoise, chez une dame très honnête. Elles n'éprouvaient aucun plaisir à venir tous les soirs aux Bliimen-Saele, mais elles étaient forcées de le faire pour pouvoir vivre d'une façon convenable, payer leur logeuse, leur blanchissage et leurs toilettes, et mettre quelque argent de côté. Elles n'avaient pas de Schatz (i),
(1) Trésor ; en argot : amant de cœur.
disaient-elles, et n'approuvaient point celles de leurs camarades qui s'amusaient à entretenir des hommes. Pelles n'étaient pas, non plus, portées pour les femmes, et ne comprenaient pas ce vice-là. Elles n'aimaient que des messieurs bien, qui sont polis pour les dames et leur donnent de l'argent,
L'entrée des étudiants, qui avaient fini de danser, interrompit le bavardage des deux lilles. Alexander Haussner proposa de quitter les Bliimen-Saele et d'aller au Bier-Palast voisin, où la majorité des Kellnerin (i) étaient d'une beauté colossale.
Les officiers ne demandaient pas mieux que de quitter le bal de suite. Mais, avant d'aller à la brasserie, si chaudement recommandée par Alexander, ils tenaient à accompagner chez elles les deux demoiselles et à rester en leur compagnie quelques instants.
Il fut donc entendu d'un commun accord que les étudiants se rendraient de suite au Bicr-Palast mentionné, et que les ofticiers iraient les y rejoindre, une fois leur petite séance d'amour terminée.
(1) Fille de brasserie.
TYPES DE BERLIN