CHANTEUSE DE CAFE-CONCERT
La brasserie où les étudiants allèrent attendre les oftîciers était un hall énorme avec trois rangées de petites tables, et, sur les murs, des peintures criardes rappelant les scènes principales de la dernière guerre franco-allemande.
Ce Bier-Palast, très à la mode, était rempli d'un public mêlé, appartenant à de différentes classes de la bourgeoisie. On y voyait des fonctionnaires, des professeurs, des rentiers, des marchands. Les uns — la majorité — causaient bruyamment , gesticulaient , expliquaient en des phrases longues, pompeuses, des choses vulgaires de la vie quotidienne: d'autres, solitaires, restaient silencieux dans leurs coins respectifs, se contentant d'écouter
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ce que l'on disait à droite et à gauche autour d'eux.
Un brouillard de fumée rendait l'air de la salle lourd et difticlle à respirer, et grisait les cerveaux de toute cette bétaille humaine, non moins que la bière et l'abondance de paroles.
Les hussards manquèrent à leur parole. Ils ne vinrent point au Bier-Palast où les étudiants les attendaient en vidant leurs demilitres de bière de Munich.
— Mon frère m'a trahi ! s'écria tout à coup Alexandcr Haussner, s'apercevant qu'il était déjà une heure et demie du matin.
Et il ajouta en embrassant la Kellnerin qui servait à sa table :
— Je m'en moque, pourvu que tu ne me trahisses pas, ô ma belle!...
La Kellnerin , point . cruelle pour ses clients, répondit en riant :
— Soyez tranquille, je vous aimerai... jusqu'à demain...
Et elle tint sa parole. Après la fermeture du Bier-Palast , elle s'en alla au bras d'Alexander, tandis que Nobel et Richter emmenaient deux autres filles de brasserie qui
n'avaient pas, pour celte nuit, dcngagemcnts plus sérieux.
Quant au jeune comte Kostromski, fils d'un des plus gros propriétaires de la Pologne prussienne, qui étudiait la médecine à Berlin, pour son plaisir, car il était sufiîsamment riche pour se passer de métier, il quitta ses amis et s'en alla prendre un bock chez Trinkher, café à femmes de troisième ordre de la Chaussée-Strasse.
Kostromski, réputé parmi ses camarades, comme le plus grand original qu'on ait jamais vu à Berlin, était doué d'un tempément très bizarre. Il ne se' couchait jamais avant cinq heures du matin. Vers deux heures, quand tous ses amis, même les plus noceurs, se sentaient fatigués et regagnaient leurs domiciles respectifs, il s'en allait seul vadrouiller à travers les rues et ruelles de la capitale endormie.
Il connaissait mieux que personne les basfonds de Berlin et était très populaire dans le monde des liUes en carte et des souteneurs. Il aimait à causer avec eux, à leur payer à boire et à leur rendre de petits services pécuniaires. Il lui arrivait souvent d'entrer chez Trinklier ou dans un autre endroit similaire avec
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([uelques centaines de marks dans la poche et d'en sortir sans un pfennig (i). Il avait donné vingt marks à une jeune fille qui, depuis deux jours, n'avait pas trouvé de client, cinquante marks à une autre qui n'avait pas de quoi payer la nourrice de son enfant, cent marks à un souteneur qui désirait quitter son métier actuel et entrer dans la vie régulière, sans compter les nombreuses pièces blanches distribuées parmi toutes les femmes qui venaient s'asseoir à sa table.
La fréquentation de ce monde interlope avait rendu Kostromski très sceptique. Il était arrivé, à force de causer avec les souteneurs et les filles connaissant bien tous les dessous de Berlin, à se faire une opinion très peu flatteuse de toutes les classes de la société berlinoise.
C'était surtout un nommé Schultz, un homme de cinquante ans, ancien domestique, devenu souteneur, qui se chargeait à chaque occasion de dissiper le reste des illusions du jeune homme.
Schultz se trouvait justement au café Trinkher au moment où, après avoir quitté
(1) Monnaie allemande : cenlième partie d'un mark.
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ses trois amis, Kostromski y vint passer quelques instants.
— Bonjour, monsieur le comte, fit-il en s'approcliant de la table à laquelle venait de s'asseoir l'étudiant.
— : Bonjour, mon brave Schultz, as-tu soif?
— Certainement, comme d'habitude...
Le jeune comte commanda de la bière.
Immédiatement, plusieurs fdles vinrent lui dire bonjour et furent invitées à sa table.
Le café était déjà à peu près vide. On n'y voyait plus que quelques pocliards attardés, des agents en bourgeois, des filles et des souteneurs, se rafraîchissant après les fatigues de la soirée.
— Eh bien, quoi de nouveau, mes filles ? demanda le jeune homme aux femmes assises à sa table qui se mirent à lui raconter leurs petits malheurs quotidiens.
Celle-ci fut trompée par un homme indélicat en qui elle avait eu confiance et lui avait fait un crédit de quelques heures ; celle-là, arrêtée par un agent mal lune, fut retenue toute la journée à la préfecture de police ; une autre se croyait enceinte et maudissait
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l'homme qui l'avait mise dans cet état.
Après avoir avalé trois ou quatre demilitres de bière de Munich, Schultz, selon son habitude, prit la parole.
Le comte Kostromski venait justement de demander à une des femmes assises à sa table, originaire de Francfort, si elle se plaisait à Berlin.
— J'aimerais bien Berlin, répondit-elle, si la vie y était moins chère et si les hommes étaient moins économes. Mais ils calculent tant quand il s'agit de donner de l'argent à une femme ! . . .
— Ah! il est propre notre Berlin, s'écria Schultz. En bas, la misère la plus noire, en haut le vice le plus effréné, au milieu l'hypocrisie, le mensonge et la duperie mutuelle. Les bourgeois nous méprisent, nous souteneurs, mais ils oublient que nous valons beaucoup mieux qu'eux. Nous protégeons nos maîtresses qui sont forcées de vendre leur corps pour ne pas crever de faim dans la rue, mais nous ne vendons pas nos lilles et nos femmes légitimes, comme le fait une grande partie des magistrats et des fonctionnaires de l'Etat...
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« On nous parle des vertus prussiennes... Allons donc! Mensonge, tout cela. La majorité des Prussiennes ont le tempérament des lilles à soldats. Elles font des manières avec un civil; un militaire n'a qu'à siffler et elles accourent à ses pieds. Quant aux hommes, — je ne parle pas des ouvriers qui sont des bètes de somme dignes de pitié, mais des aristocrates et des bourgeois, ils sont égoïstes, ivrognes et brigands dans l'àme. Je suis Prussien, moi-même, donc j'ai le droit de le dire...
» Ah ! les vertus prussiennes, elles sont jolies ! Allez dans la Friedrichstrasse et dans le hall du Central-Danhof. Vous y verrez la quintessence des mœurs berlinoises que toute l'Allemagne se pique d'imiter aujourd'hui... La prostitution féminine, c'est au moins naturel, ça se comprend... Mais l'autre?... La police, au nom de la morale, ferme les maisons publiques et arrête les lilles non soumises au contrôle de l'Etat, mais elle n'inquiète point les individus qui leur font concurrence... La morale prussienne ! laissezmoi rire, puisque j'ai oublié de pleurer!... »
Le brave Schultz s'arrêta im instant, vida un nouveau demi-litre et termina de cette
façon son petit discours de pathologie sociale: — Dans dix ans d'ici, — c'est moi qui vous le dis, — toutes les filles de Berlin s'en iront en Amérique. Une restera plus pour satisfaire nos bourgeois que les représentants du troisième sexe... et les hètes. Et alors, Berlin changera de nom. Il s'appellera Sodomc...
TYPES DE BERLIN