NEMROD
La Bible nous présente, à l'origine de l'Empire assyro-chaldéen, un personnage qui appartient d'une part au domaine de la légende, mais qui touche de si près à la vie réelle, que son nom se retrouve dans toutes les grandes fondations de l'Assyrie et de la Chaldée. C'est Nemrod,. un des fils de Cousch. Nemrod, tel qu'il nous est présenté, est une personnalité violente, un révolté . Lorsqu'il vint s'établir dans la terre de Sennaar, il était déjà puissant sur la terre et nous voyons quatre villes qu'il compte aussitôt parmi les principales villes de son empire : Babel , S 3/ Ccl— pitale, puis Erech, Akkad et Chalneh. Il faudrait devancer peut-être les découvertes possibles pour trouver le nom de ce hardi chasseur dans les monuments assyro-chaldéens. Cependant, si nous nous en tenons à la signification générale de cette indication, il est certain que Nemrod représente la domination d'une race couschite ou chamite dans la terre de Sennaar. En serrant de plus près les traditions, nous y trouvons peut-être les traces d'une domination égyptienne. En effet, Nemrod est venu de l'Egypte. La tradition, qui rapporte à Bélus la fondation deBabylone, est d'origine égyptienne et il est constant que dans l'antiquité la plus reculée, l'Egypte a dû envahir la Haute-Asie comme la Haute-Asie
ZORO ASTRE.
l'a envahie à son tour. Toutes les traditions de la Babylonie et de l'Assyrie permettent de supposer qu'il existe une relation étroite entre l'Ethiopie, l'Arabie occidentale et les villes du Bas-Euphrate. Mais c'est à l'Egypte qu'il faudra demander cette histoire, et les belles découvertes de M. Mariette viendront bientôt nous éclairer sur ce point.
L'Egypte a des monuments beaucoup plus anciens que l'Assyrie et la Chaldée ; les premiers rapports qui ont pu exister entre ces deux pays, remontent aune époque qui est de beaucoup antérieure aux textes assyrochaldéens que nous pouvons consulter. Les plus anciens monuments de la Chaldée sont peut-être de mille ans postérieurs aux pyramides, et pendant cette longue période nous n'avons aucun indice sur les événements dont la Chaldée a pu être le théâtre.
Le nom de Nemrod reste seul et se perpétue encore de nos jours dans les traditions des Arabes qui l'appliquent à des monuments dont ils ignorent l'origine. C'est ainsi que nous connaissons le Birs-Niinroud auprès de Babylone ; Tel-Nimroud à Bagdad; l'écluse du Suhr-el-Nimroud auprès de Mossoul et enfin le village de Nimroud, qui s'élève auprès des ruines de Calach.
A notre époque exigeante sur les faits précis et scrupuleuse sur les traditions qui ne sont pas appuyées par des monuments contemporains, la grande figure de Nemrod reste avec des formes indécises qui n'enlèvent pas à la tradition toute sa valeur; mais il n'est pas encore permis de la faire passer dans l'histoire, avec le caractère restreint d'une individualité compréhensive, conservant à la fois toute sa personnalité et réunissant cependant, autour d'elle, tous les faits auxquels elle a imposé son empreinte.
ZORO ASTRE.
C'est encore dans la période légendaire que nous devons placer ce qui a trait à Zoroastre et qui est rapporté par Moïse de Chorène, qui écrivait dans le milieu du ve siècle.
« Il m'est permis de commencer mon histoire par les choses que je préfère et de rapporter les paroles de la Sibylle bérosienne qui s'exprime
ainsi : Avant la Tour et avant que le genre humain eût des langues multiples, après le voyage de Xisuthrus en Arménie, Zérovan, Titan et Japétosthès occupèrent le trône de la terre. (Je vois là, Sem, Cham et Japliet). Ceux-ci, comme le rapporte Bérose, s' étant partagés l'empire de la terre, Zérovan, rempli d'orgueil, voulut dominer sur les deux autres.
Zérovan, d'après le magé Zoroastre, le roi des Bactriens, qui fut le premier des Mèdes, était le père des Dieux. On raconte sur lui beaucoup d'autres choses, mais elles sont étrangères à notre récit. C'est pourquoi, d'après ce qu'il rapporte, Titan et Japéthostès s'insurgèrent contre Zérovan et lui déclarèrent la guerre, parce qu'il voulait que tous ses enfants fussent rois. Titan, pendant ce débat, occupa une certaine partie du domaine de Zérovan. Alors Astlicie, leur sœur, s'interposa; la querelle s'apaisa sur ses instances, et il fut convenu entre eux que Zérovan resterait maître de l'empire. Mais ils s'engagèrent par serment à faire périr dorénavant toute la postérité mâle de Zérovan, pour qu'elle ne puisse commander à leur postérité, et ils préposèrent, à cet effet, les plus forts et les plus robustes parmi les hommes et les femmes des Titans. Ceux-ci firent périr deux enfants, conformément à leur serment ; mais alors Astlicie tint conseil avec les épouses de Zérovan à l'effet de persuader à quelques-uns des Titans, d'épargner les autres enfants et de les envoyer sur une montagne que l'on l'appelle « l'Assemblée des Dieux », et qui maintenant porte le nom d'Olympe ».
(Hist. arm. 1, c. 5.)
Ces traditions, que l'historien de l'Arménie fait remonter jusqu'à Bérose, proviennent évidemment d'une autre source. Dans le troisième livre des Oracles sibyllins, l'auteur juif et alexandrin du ne siècle avant notre ère avait déjà recueilli ces traditions, qu'il avait fait passer dans ses vers, en les mêlant aux fables grecques qui avaient cours à cette époque.
Ce n'est pas que le nom de Zoroastre se refuse à une étymologie, que la langue de Babylone permettrait de justifier, mais les doctrines qui portent son nom, ne se prêtent pas à des rapprochements de la même nature.
Zérovan, le Zervan-Akérène de l'Avesta, le Temps incréé et infini, qui fait le fond de la mythologie des Perses et qui a sa place dans les
SEMIRAMIS
traditions venues de la Bactriane, n'a rien de commun avec les héros des traditions de la Chaldée. Un examen, même superficiel, du passage de Moïse de Chorène que nous avons cité, ne tarderait pas à faire ressortir tout ce qu'il y aurait d'erroné à asseoir un jugement sur ces données de l'historien de l'Arménie , car le témoignage des monuments que l'on découvre chaque jour viendrait bientôt lui donner un démenti .
SÉMIRAMIS
La figure de Sémiramis appartient également à la légende. C'est un mélange confus de traditions qui proviennent des sources les plus diverses. Quelques-unes ont pu sans doute appartenir à la Chaldée, mais il est impossible de saisir aujourd'hui leur filiation. Le point de départ paraît se trouver dans les récits de Ctésias; ils nous sont rapportés par Diodore et se sont propagés sans contrôle dans toute la Grèce, qui nous les a transmis.
D'après cette légende, Ninus, fils de Bélus, le premier roi des Assyriens, marcha contre les Babyloniens qu'il soumit d'abord ; il étendit bientôt ses conquêtes sur toute l'Asie , à l'exception de la Bactriane et de l'Inde. Au retour de ses expéditions, il construisit sur les bords de l'Euphrate (sic) Ninive, qu'il appella de son nom. Puis, reprenant le cours de ses expéditions, il entreprit la conquête de la Bactriane. C'est dans cette guerre qu'il rencontra Sémiramis. Sa naissance mérite d'être racontée.
« Il y a en Syrie une ville nommée Ascalon, près de laquelle est un étang grand et profond, rempli de poisson; à côté de cet étang s'élève le temple d'une déesse fameuse, que les Syriens appellent Derceto, et qu'ils représentent avec imbuste defemme et un corps de poisson. Les plus instruits du pays racontent qu'Aphrodite, irritée contre cette déesse, lui inspira un violent amour pour un ministre de son temple, jeune et beau; Derceto devint mère d'une fille ; mais bientôt, rougissant de sa faute, elle fit périr son amant et exposa sa fille dans un lieu désert, au milieu des rochers. Elle-même, poussée par la honte et la douleur, se jeta dans l'étang où elle se transforma en poisson. Aussi, depuis ce temps, les Syriens s' abstien-
nent-ils de manger du poisson et rendent-ils à ces animaux les honneurs divins. Cependant, de nombreuses colombes nichaient autour du lieu où l'enfant avait été exposée ; elles le nourirent et lui sauvèrent la vie d'une manière miraculeuse et divine, les unes la réchauffant et l'enveloppant de leurs ailes, les autres apportant dans leur bec et faisant dégoutter sur ses lèvres du lait enlevé aux bergeries voisines. Puis, quand l'enfant eut atteint l'âge d'un an et eut besoin d'une nourriture plus solide, ce furent des fromages que les colombes dérobèrent pour lui apporter. Les bergers finirent par s'en apercevoir et, ayant fait le guet, ils suivirent les colombes jusqu'au lieu où ils trouvèrent la petite fille admirable de beauté.
« Ils l'apportèrent dans leurs cabanes et la présentèrent à l'intendant des propriétés royales, nommé Simmas. Celui-ci, n'ayant pas d'enfant, l'éleva et la nomma « Sémiramis », du mot qui, dans la langue syrienne, signifie colombe ; et, depuis ce temps, les Syriens honorèrent les colombes comme des divinités. »
(Diod., ii, 4.)
Cependant, Sémiramis grandit dans la maison de Simmas, et fut -épousée , pour sa beauté, par le gouverneur de Syrie , nommé Ménonès, ou suivant d'autres auteurs, qui ont emprunté également à Ctésias, Onnès ou Oannès. Elle prit bientôt un empire absolu sur l'esprit de son mari, et le suivit avec l'armée de Ninus, alors en guerre contre les Bactriens. Les Assyriens assiégeaient Bactres, où s^était retiré leur roi, que Diodore nomme Oxiartès, et d'autres Zoroastre. Le siège tirant en longueur, Sémiramis, travestie en guerrier, pénétra dans la ville et la livra aux assiégeants. Ninus, émerveillé de la beauté et de la bravoure de Sémiramis, l'enleva à Ménonès, qui mourut de désespoir.
Peu de temps après, Ninus ayant eu de Sémiramis un fils, nommé Ninyas, mourut, et laissa l'empire à Sémiramis qui, jalouse de surpasser la gloire de son époux, conçut le dessein de bâtir, sur le Bas-Euphrate, une ville immense, Babylone, qui n'existait pas alors.
On a cru longtemps à la valeur historique de cette légende. Ctésias rapportait à cette Sémiramis non-seulement toutes les constructions de Babylone, les murs, les palais, les quais, les jardins suspendus, mais encore la fondation de villes nombreuses et tous les grands travaux dont il ignorait l'origine. C'est ainsi que cette grande personnalité féminine s'était trouvée
SÉMIRAMIS
agrandie par toutes les fables qui circulaient à la cour des Perses et que le médecin d'Artaxerxès avait contribué à répandre.
Aujourd'hui, la Sémiramis de Ctésias rentre dans le domaine de la légende. M. F. Lenormant, dans un savant mémoire, a analysé avec une grande sagacité toutes les fables qui s'étaient groupées autour de son nom et lui a restitué son véritable caractère. Nous verrons plus tard ce qu'il faut penser de la Sémiramis qui est mentionnée dans les récits d'Hérodote.
Nous avons passé en revue toutes les traditions qui peuvent nous éclairer sur les premiers habitants de la Chaldée, et nous avons essayé de grouper, autour des noms que les légendes pouvaient nous fournir, les caractères qui semblaient nous les faire distinguer.
C'est ainsi que nous avons vu tour- à-tour apparaître les Couschites avec Nemrod, les Ariens avec Zoroastre, sans que nous ayons pu pénétrer à travers l'immense développement que la civilisation sémitique va nous présenter en dernier lieu, le caractère du peuple autochthone de ces contrées, ou au moins, le caractère du peuple antérieur aux Sémites, antérieur aux Ariens, antérieur aux Couschites, dont nous sentons la présence et la vie dans une antiquité qui échappe encore à notre appréciation, mais dont nous ne pouvons pas méconnaître l'influence.
Lorsque les études assyriennes étaient pour ainsi dire à leur début, au moment où les premières notions d'une écriture, dont on était loin de soupçonner toutes les variétés, commençaient à se faire jour, on a pensé que l'Assyrie et la Chaldée avaient reçu ces précieux éléments de civilisation d'une race touranienne, dont on ne précisait pas, du reste, autrement le rôle.
Il est certain que cette affirmation, lorsqu'elle a été produite pour la première fois par M. Oppert, pouvait paraître alors une hypothèse hardie ; et cependant aujourd'hui cette hypothèse est acceptée comme une réalité, par tous ceux qui ont suivi le développement des études assyriennes. Je ne relèverais pas le doute qui a pu naître à cet égard dans quelques esprits, s'il était resté dans le domaine de la théorie pure, mais il s'est traduit par une affirmation positive ; il m'a paru dès lors qu'il ne fallait pas laisser passer cette affirmation, si gratuite qu'elle soit, sans dire qu'on la rejette après un nouvel examen.
Voyons toutefois si cette race touranienne, reléguée aujourd'hui aunord du Caucase, n'a pas occupé jadis les belles vallées du Tigre et de l'Euphrate ? Ce que les traditions ne nous ont pas conservé, l'examen des faits le révélera un jour.