RUINES DÉTACHÉES
A côté des grandes constructions dont les débris forment les grands tumulus que nous avons indiqués, il existe, sur l'emplacement de la ville immense et aux environs, d'autres tumulus moins importants qui abritent des ruines de l'époque assyro-chaldéenne.
A Hillah, les mosquées d'Elkaim, d'Abou-Fodhaïl sont certainement bâties sur l'emplacement de temples chaldéens.
A vingt minutes au nord de Hillah se trouve une ruine qui porte le nom de El Kolaiah (la petite forteresse) et qui est évidemment d'origine antique. L'aspect du tumulus présente un rectangle dont les angles sont orientés vers les points cardinaux. Les grands côtés ont 125 mètres, les autres 95. Sur le côté nord on trouve une entrée.
C'était peut-être le temple consacré àZarpanit, dans lequel les Babyloniennes allaient, au dire d'Hérodote, se prostituer à des étrangers.
M. Oppert a découvert dans cette ruine une inscription dont il a donné la première traduction et sur laquelle nous aurons occasion de revenir.
Nous devons citer encore le Mechhed-ech-Chems, qui renferme probablement les restes d'un temple consacré à Samas.
A une heure et demie de Hillah se trouve la mosquée d'Ali-ibn- Hassan, elle est entourée de palmiers et construite sur un temple babylonien.
On trouve, à l'est, le tumulus de Tell el Maut (la colline de la mort), qui n'a rien d'antique et qui a été ainsi nommé après la peste de 1831 .
Enfin, nous devons nous contenter de citer Tell-Sahneh (la colline du plat) , et un peu plus au nord le sanctuaire de Suleiman-ibn-Daoud.
Nous avons essayé de résumer aussi succinctement que possible les renseignements qui nous sont fournis sur les ruines de Babylone par l'Expédition française en Mésopotamie; cet exposé nous met à même de comparer l'état actuel avec les renseignements qui nous seront fournis par les inscriptions.
NABU-PAL-USUR.
NABU-PAL-USSUR.
(625 av. J.-C.)
Nabopalassar peut être considéré comme le véritable fondateur du grand empire de Chaldée. 11 paraît qu'il fut établi sur le trône par le dernier souverain de l'Assyrie; mais comment parvint-il à rester ail pouvoir après la chute de son suzerain? Il y a là des faits qui échappent à un contrôle direct et précis comme celui que nous voudrions saisir dans des monuments contemporains.
NITOCRIS.
Nabopalassar avait épousé une Egyptienne, la reine que Hérodote nomme Nitocris, et à laquelle l'historien d'Halicarnasse accorde une grande part dansa les ouvrages que vingt ans de paix intérieure permirent au monarque chaldéen d'entreprendre dans sa capitale.
Voici quels sont ces travaux :
« Parmi plusieurs ouvrages dignes de mémoire, dit Hérodote, Nitocris fit celui-ci : Ayant remarqué que les Mèdes, devenus puissants, ne pouvaient rester en repos et qu'ils s'étaient rendus maîtres de plusieurs villes, elle se fortifia contre eux autant qu'elle le put. Premièrement, elle fit creuser des canaux au-dessus de Babylone ; par ce moyen, l'Euphrate, qui traverse la ville par le milieu, de droit qu'il était auparavant, devint oblique et .tortueux, au point qu'il passe trois fois par Ardérina, bourgade de l'Assyrie, et encore maintenant ceux qui se transportent de la Méditerranée à Babylone rencontrent, en descendant l'Euphrate, ce bourg trois fois en un jour.
« Elle fit faire ensuite de chaque cpté une levée digne d'admiration, tant pour sa largeur que pour sa hauteur. Bien loin au-dessus de Baby-
BABYLONB ET LA CHALDEE .
lone et à une petite distance du fleuve, elle fit creuser un lac destiné à recevoir ses eaux quand il vient à déborder. Il avait 420 stades de tour ; quant à la profondeur, on le creusa jusqu'à ce qu'on trouvât l'eau. La terre qu'on en tira servit à relever les bords de la rivière. Le lac achevé, on en revêtit les bords de pierre. Ces deux ouvrages, à savoir l'Euphrate rendu tortueux et le lac, avaient pour but de ralentir le cours du fleuve en brisant son impétuosité t par un grand nombre de sinuosités, et d'obliger ceux qui se rendaient par eau à Babylone d'y aller en faisant plusieurs détours et de les forcer, au sortir de ces détours, à entrer dans un lac immense. Elle fit faire des travaux dans la partie de ses Etats la plus exposée à l'irruption des Mèdes et du côté où ils avaient le moins de chemin à faire pour entrer dans ses terres.
« Ce fut ainsi que cette princesse fortifia son pays. Quand ces ouvrages furent achevés, voici ceux qu'elle y ajouta : Babylone est divisée en deux parties et l'Euphrate la traverse par le milieu. Sous les rois précédents, quand on voulait aller d'un côté de la ville à l'autre, il fallait nécessairement passer le fleuve en bateau, ce qui était, à mon avis, fort incommode. Nitocris y pourvut. Le lac qu'elle creusa pour obvier aux débordements du fleuve lui permit d'ajouter à ce travail un autre ouvrage qui a éternisé sa mémoire.
« Elle fit tailler de grandes pierres, et, lorsqu'elles furent prêtes à être mises en œuvre et que le lac eut été creusé, elle détourna les eaux de l'Euphrate dans le lac. Pendant qu'il se remplissait, l'ancien lit du fleuve demeura à sec. Ce fut alors qu'on en revêtit les bords en briques cuites en dedans de la ville, ainsi que les descentes des petites portes à la rivière. La rive de l'Euphrate, de l'un et l'autre côté, était bordée d'une muraille d'enceinte qui enfermait ainsi les deux quartiers de la ville. On bâtit aussi, au milieu de Babylone, un pont avec les pierres qu'on avait tirées des carrières, et on les lia ensemble avec du fer et du plomb. Pendant le jour, on y passait sur des pièces de bois carrées qu'on retirait le soir, de crainte que les habitants n'allassent de l'un à l'autre côté du fleuve pendant la nuit, afin de se voler réciproquement. Le pont achevé, on fit rentrer l'Euphrate dans son lit, et ce fut alors que les Babyloniens s'aperçurent de l'utilité du lac et qu'ils reconnurent la commodité du pont. »
(Her. 1, clxxxv.)
NABU-KUDUR-USUR.
Malgré toutes ces indications si précises, les inscriptions ne nous ont pas encore fait connaître le nom de Nitocris, et les monuments épigraphiques attribuent à Nabuchodonosor seul l'initiative des grands travaux dont nous connaissons les ruines ; quant au nom de Nabopalassar, il ne nous est parvenu que dans les inscriptions de son fils.
NABU-KUDUR-USUR.
Nabuchodonosor est un des princes assyro-chaldéens dont le nom nous est parvenu sous la forme la moins altérée. Il est facile de le reconnaître dans la transcription 1x213133 ou nïnsiu qui nous est donnée par la Bible, c'est le Ncc&ov%o§ovô(Top des Septante, que nous retrouvons également dans la forme 'NccQoKolacaaâpoç que les Grecs nous ont conservée et qui figure dans le canon de Ptolémée. Le souvenir de ses conquêtes, qui ont fait de la Chaldée le plus grand empire du monde, la longue captivité des Juifs qui se rattache à ses premiers exploits et les travestissements même de l'histoire de ses dernières années, ont popularisé son nom pour ainsi dire à toutes les époques. Malgré cela, les monuments de son règne, que les découvertes modernes nous ont fait connaître, ne suffisent pas pour nous donner encore une idée complète de cette grande personnalité.
C'est à Bérose que nous devons quelques détails sur les premières années du règne de Nabuchodonosor. Josèphe, qui nous les a transmis, les avait empruntés textuellement sans doute au troisième livre de son histoire de la Chaldée.
Nabuchodonosor paraît avoir épousé, jeune encore, la fille d'un roi de Médie, et avoir affermi, par cette alliance, la résistance de son père contre la puissance assyrienne. Quelques temps après, Nabopalassar ayant appris la défection du Satrape préposé au commandement de l'Egypte, de la Célésyrie et de la Phénicie, et ne se trouvant plus capable de
soutenir les fatigues de la guerre , confia à son fils Nabuchodonosor une partie de son armée et l'envoya pour poursuivre la guerre. Nabuchodonosor en vint aux mains avec le chef de la révolte, il le vainquit, et par là, réunit sa province à son empire. Sur ces entrefaites, il arriva que Nabopalassar fut atteint par la maladie et rendit le dernier soupir à Babylone, après un règne de 21 ans.
Nabuchodonosor, après la mort de son père, s'empressa de mettre de l'ordre dans les affaires d'Egypte et confia à ses généraux les captifs des Juifs, des Phéniciens, des Syriens et des Egyptiens pour les ramener sous bonne escorte à Babylone ; il prit lui-même , avec un petit nombre des siens, le chemin du désert et se rendit directement dans sa capitale.
Il s'empara aussitôt de l'administration de la Chaldée, et s' étant consolidé sur le trône, jouissant de toutes les conquêtes de son père, il ordonna d'assigner dans la Babylonie les lieux les plus convenables pour recevoir les colonies de captifs ; puis, après avoir amplement orné le temple de Bel et de quelques autres Dieux des dépouilles de l'ennemi, après avoir réparé la ville qui déjà existait et y avoir ajouté une ville neuve, pour qu'on ne puisse, en cas de siège, l'attaquer par le fleuve, il fit entourer d'une triple enceinte l'intérieur de la ville ainsi que l'extérieur, en partie avec des briques cuites et du bitume, et en partie avec des briques seules. Enfin, lorsqu'il eut ainsi fortifié la ville et qu'il l'eut ornée de portes splendides, il éleva un autre palais auprès du palais de son père ; on dit qu'il le surpassa même en grandeur et en beauté. Il serait trop long de le décrire. Cependant, quoique grand et splendide, il fut bâti en quinze jours. Or, dans ce palais, il fit construire, avec la pierre, des éminences auxquelles il donna l'apparence de montagnes et il les disposa de telle manière qu'elles fussent recouvertes d'arbres de toutes sortes. Il fit également un jardin suspendu, que son épouse, Mède de naissance, avait désiré pour lui rappeler sa patrie.
Voilà, en résumé, ce que les historiens grecs nous font connaître sur les différents travaux qui ont été entrepris par Nabuchodonosor. Voici maintenant les renseignements qui nous sont fournis par les inscriptions :
Il n'y a pas une brique sur l'emplacement de Babylone, qui ne porte une inscription. On en distingue plusieurs espèces suivant leur aspect extérieur. Les unes sont jaunes pâles, ce sont les plus belles; d'autres
NABU-KUDUR-USUR.
sont rouges comme nos briques ordinaires, ce sont les plus communes; d'autres enfin sont brunes, ce sont les plus dures. — Les unes sont cuites au feu , elles servaient à faire le revêtement des édifices ; les autres sont simplement séchées à l'ardeur du soleil, elles servaient à la construction intérieure des murs.
En général, la dimension de ces briques est constante, elles ont toutes environ un pied en carré et 3 pouces d'épaisseur. Ces dimensions paraissent avoir été prises pour une unité de mesure, car Ctésias nous apprend que les murs de Babylone avaient une largeur de 300 briques. Cependant, quelques-unes sont moitié moins larges; et, d'un autre côté, les briques crues sont beaucoup plus grandes.
Toutes ces briques sont chargées d'inscriptions en caractères cunéiformes. La légende est imprimée à l'aide d'un timbre en bois qu'on appliquait sur l'argile fraîche avant la cuisson. C'est une sorte d'impression qui répétait le même texte des milliers de fois. Il est certain qu'on a pris des précautions dans la construction de la maçonnerie pour ne pas altérer l'écriture. Le bitume qui sert de ciment n'adhère pas sur les caractères et l'inscription est toujours tournée en dessous.
La variété des légendes n'est pas en rapport avec la quantité de briques que l'on extrait des ruines, elles portent pour la plus grande partie le nom de Nabuchodonosor; celles de Neriglissor et de Nabonid sont très-rares.
Le nombre des lignes d'écriture n'est pas toujours le même. Il est possible d'en distinguer ainsi plusieurs variétés ; quelques inscriptions ont sept lignes, les autres six, d'autres quatre, enfin d'autres trois. Dans tous les cas les légendes sont identiques et ne diffèrent que par les variétés graphiques inhérentes à l'écriture en caractères cunéiformes ; elles sont toutes du type désigné sous le nom d'archaïque, ce qui ne préjuge rien, du reste, sur l'époque de la rédaction du document. Cette légende est ainsi conçue :
« Je suis Nabu-kudur-usur, roi de Bab-Ilu, reconstructeur du Bit— Saggatu et du Bit-Zida, fils aîné de Nabu-pal-usur. Moi ! »
(M. Inscript, des briques de Babylone, pl. 1.)
La plus considérable des inscriptions de Nabuchodonosor est gravée sur un bloc de basalte noire, carré, d'un mètre de hauteur et de dix centimètres d'épaisseur. La surface de la pierre est divisée en dix colonnes qui comprennent 619 lignes d'écriture, en caractères archaïques, d'une
exécution remarquable. Le monument a été découvert à Babylone, à la fin du dernier siècle; il a été conservé pendant longtemps au Musée de la Compagnie des Indes qui est actuellement réuni au Musée Britannique.
Ce texte est l'original ou la copie d'une inscription identique gravée sur un cylindre en terre cuite dont Ker-Porter a découvert des fragments. L'écriture de la grande inscription sur pierre est en caractères du style archaïque, celle du cylindre était en caractères cursifs. C'est en rapprochant les fragments de cylindre de Ker-Porter du passage correspondant de l'inscription du Musée de la Compagnie des Indes, que le docteur Hincks a constaté l'identité du système graphique des deux monuments, malgré la différence que les signes pouvaient présenter.
L'inscription a été publiée d'abord avec une remarquable exactitude par SirHartfort John. Les exemplaires sont devenus très-rares; mais Sir H. Ravdinson en a publié une nouvelle copie avec une transcription en caractères modernes dans le 1er volume du recueil des Inscriptions du Musée Britannique. Ce remarquable document a été de tout temps un objet d'étude des plus intéressants pour l'histoire de la paléographie assyro-chaldéenne et des plus difficiles à interpréter, à cause des détails architectoniques qu'il renferme. M. Oppert en a donné, le premier, une . traduction complète, qu'il a lue devant l'Académie impériale de Reims, dans la séance publique du 3 août 1865.
Voici la traduction de cette inscription :