ÉPOQUE LÉGENDAIRE
qui renfermaient les traditions nationales auxquelles le prêtre chaldéen a dû nécessairement puiser.
A cette époque, récriture de ces archives était comprise non-seulement à Babylone, mais encore dans toute la Haute-Asie. La langue assyrochaldéenne a été écrite en caractères cunéiformes jusque sous lesSéleucides et même dans le 1er siècle avant J.-C. Bérose pouvait donc consulter ces sources précieuses, nous avons la certitude qu'il y a eu recours. Déjà, on a pu rapprocher des débris importants de ces curieuses archives des fragments mêmes de Bérose, et ce contrôle nous fait vivement regretter ce qui a été perdu de ses écrits.
Voici, d'après ses compilateurs, les traditions qu'il avait recueillies sur .l'origine du Monde ; elles nous sont transmises par Eusèbe, qui cite lui-même, d'après Alexandre Polyhistor, ce passage du premier livre de Bérose.
LA CRÉATION
« Bérose déclare dans le premier livre de ses [Antiquités] Babyloniennes qu'il était contemporain, par la naissance, d'Alexandre, fils de Philippe. Il raconte que l'on conserve avec grand soin, à Babylone, les documents les plus nombreux, embrassant un espace de temps qui monte à plus de 150,000 ans et que ces documents contiennent l'histoire du Ciel , de la Terre et de la Mer, l'origine première des choses, les annales des Rois et le récit de leurs actes
« Il dit d'abord que la Babylonie est située entre deux fleuves, le Tigre et l'Euphrate. Le blé y croît à l'état sauvage avec l'orge, la vesce et le sésame. Il pousse aussi dans les marais des racines que l'on mange et que l'on appelle gonges : elles remplacent l'orge. On trouve également dans ce pays des palmiers, des pommiers et tous les autres arbres fruitiers, ainsi que des poissons et des oiseaux de terre et d'eau. La partie de cette région qui touche à l'Arabie est stérile ; celle qui est opposée à l'Arabie est montueuse et fertile.
« Il y eut à l'origine, à Babylone, une multitude d'hommes de diverses nations qui avaient colonisé la Chaldée, et ils vivaient sans règle, à la manière des animaux.
« Mais dans la première année [du monde] apparut, sortant de la mer
Erythrée, dans la partie où elle touche à la Babylonie, un animal doué cle raison, qu'on appelle Oannès (Qàw/jç). Apollodore raconte également ce fait. Ce monstre avait le corps d'un poisson ; mais au-dessous de sa tête de poisson il avait une seconde tête, une tête humaine, des pieds d'homme sortaient de sa queue de poisson, et il était doué d'une parole humaine. Son image est encore conservée parmi nous. L'animal dont il s'agit vivait pendant le jour au milieu des hommes, sans prendre de nourriture, leur enseignant les sciences et les principes de tous les arts, les règles de la fondation des villes, de la construction des temples, de la mesure et de la délimitation des terres, les semailles et les moissons, enfin l'ensemble de ce qui adoucit les mœurs et constitue la civilisation ; de telle façon, que depuis lors, personne n'a plus rien inventé de nouveau. Puis au coucher du soleil ce monstrueux Oannès rentrait dans la mer et passait la nuit au milieu des flots, car il était amphibie. Dans la suite il parut encore d'autres animaux semblables, l'auteur annonce qu'il en parlera dans l'Histoire des Rois. Il ajoute qu' Oannès écrivit, sur l'origine des choses et les règles de la civilisation, un livre qu'il remit aux hommes. »
(Mûller, Ber. Frag. de Reb. Bab. lib. 1°, 1-4.)
Quel était le contenu de ce livre précieux ? Alexandre Polyhistor donne ainsi, d'après Bérose, le résumé des connaissances chaldéennes sur la création du monde.
« Il y eût un temps où le monde était Ténèbres et Eau, et, dans ce milieu, vivaient des animaux monstrueux, quelques-uns s'engendraient spontanément; ils avaient des figures étranges : des hommes avec deux ailes, quelques-uns avec quatre; d'autres à deux faces ou à deux têtes, l'une d'homme, l'autre de femme, sur un seul corps et avec les deux sexes en même temps ; des hommes avec des jambes de chèvres et des cornes à la tête; d'autres avec des pieds -de cheval; d'autres encore avec les membres postérieurs d'un cheval et ceux de devant d'un homme, semblables aux hippocentaures. Il y avait aussi des taureaux à tête humaine, des chiens à quatre corps et à queue de poisson, des chevaux à tête de chien, des hommes également à tête de chien, des animaux à tête et à corps de cheval et à queue de poisson, d'autres quadrupèdes où toutes les formes animales étaient confondues. Des poissons, des reptiles, des
LA CRÉATION
serpeuts et toutes sortes de monstres merveilleux présentant la plus grande variété dans leurs formes et dont on voit les images dans les peintures du temple de Bélus. Une femme, nommée Omoroka ('O^ôpwxa), présidait à cette création; elle porte, dans la langue des Chaldéens, le nom de Thavatth (QacvàzB, c'est l'assyrien tihavti), qui signifie en grec la Mer (Qakcccrcra) ; on l'identifie aussi avec la Lune.
'« Les choses étant en cet état, Bélus survint et coupa la femme en deux. De la moitié inférieure de son corps il fit la Terre, de la moitié supérieure le Ciel, et tous les êtres qui étaient en elle disparurent. Ceci est une manière figurée d'exprimer la production de l'univers et des êtres animés de la matière humide. Bélus alors trancha sa propre tête, et les autres dieux ayant pétri avec la terre le sang qui en coulait, formèrent les hommes qui pour cela sont doués d'intelligence et participent de la pensée divine.
« [C'est ainsi que] Bélus, que les Grecs expliquent par Zeus, ayant divisé les ténèbres, sépara le Ciel et la Terre et créa le Monde. Tous les Etres animés qui ne pouvaient pas supporter l'action de la lumière périrent. Bélus voyant que la Terre était déserte quoique fertile, commanda à l'un des Dieux de lui couper la tête et, pétrissant le sang qui coulait avec la terre, il façonna les hommes ainsi que les animaux qui peuvent vivre au contact de l'air. Ensuite Bélus forma aussi les étoiles, le soleil, la lune et les cinq planètes.
« Voilà ce que, suivant Alexandre Polyhistor, Bérose raconte dans son premier livre. »
(Millier, Ber. Frag. de Reb. Bab. lib. 1°, 4-6.)
Le Syncelle est beaucoup plus concis. Dans une autre circonstance où il paraît résumer les données de l'historien, il s'exprime ainsi :
« Bérose, l'auteur des Chaldaïques, qui florissait au temps d'Alexandre de Macédoine, comme il le dit, ayant trouvé à Babylone de nombreux documents qu'on y conservait avec grand soin et qui embrassaient environ 150,000 ans, avec quelque chose de plus, a composé, d'après eux, des histoires pleines de vanité nationale, sur le Ciel, la Terre et la Mer, sur l'antiquité des Rois et leurs actions, sur la situation de la Babylonie et sa fertilité, sur des animaux à la figure en dehors de la nature sortis de la mer Erythrée et autres fables du même genre. »
Il est évident qu'il y a, chez les historiographes qui nous ont transmis ces fragments, un parti pris. Si le Syncelle eût fait un troisième résumé, il ne resterait plus de Bérose qu'un récit monstrueux qui ne mériterait plus de fixer l'attention.
Nous nous garderons bien de chercher à reconstruire, d'après les récits fragmentaires de Bérose, le système théogonique et cosmogonique des Assyro-Chaldéens. Il y a là tout un travail qui ne peut être spécial à Babylone et à la Chaldée, et qui doit s'étendre, non-seulement à l'Assyrie, mais encore à tous les peuples avec lesquels les Assyro-Chaldéens se sont trouvés en rapport. Chaque jour des découvertes nouvelles de plus en plus nombreuses et de plus en plus précises, nous permettent d'espérer que nous arriverons bientôt à une connaissance complète des croyances religieuses des peuples de la Haùte-Asie.
Le second livre de Bérose était plus particulièrement consacré à l'histoire des premiers habitants de la terre ; il ne nous en est parvenu qu'un résumé fort concis, qui nous est présenté par les historiographes que nous connaissons déjà.
Alexandre Polyhistor, à qui nous empruntons ce fragment et qui paraît encore ne citer Bérose qu'au rapport d'Apollodore, énumère ainsi les premières dynasties qui ont régné sur la Chaldée dans ces temps légendaires.
« Après cela, Apollodore, racontant des choses monstrueuses du même genre, continue : Bérose atteste que le premier roi fut Alorus, de Babylone, chaldéen. Il régna dix sares et eut pour successeurs Alaparus et Amelon de Pantibibla, puis Amménon le Chaldéen, sous le règne du-, quel on raconte que l'Oannès mystique, Annédotus (' A.w/i§utoç) apparut sortant de la mer Erythrée. C'est lui qu'Alexandre, devançant l'époque indiquée ici, fait se manifester dans la première année du monde, tandis qu'Appollodore prétend que le second Annédotus se fit voir après quarante sares, et Abydène au bout de vingt-six sares. Vint ensuite Mégalarus, de la ville de Pantibibla, qui régna dix-huit sares, et son successeur, le Pasteur Daonus de Pantibibla, dix sares. Sous ce dernier, apparut encore, sortant de la mer Erythrée, un quatrième Annédotus, qui avait la même forme que les autres, composée d'homme et de poisson. Vint après
LA CRÉATION
Evédorachus de Pantibibla, qui régna dix-huit sares et pendant la vie duquel se montra de nouveau, hors de la mer Erythrée, un quatrième être réunissant les deux natures d'homme et de poisson, que l'on nomme Odachus (Qdàxoç); Tous ces êtres exposèrent en détail, et chapitre par chapitre, les mêmes choses qu'Oannès avaient révélées sommairement. Abydène ne fait pas mention du dernier. Puis régnèrent Amempsinus de Larancha, chaldéen, huitième roi, pendant dix sares et Otiartes, Chaldéen de Larancha, pendant huit sares. Otiartes étant mort, son fils Xisuthrus tint le sceptre pendant dix-huit sares. C'est sous lui qu'arriva le grand déluge. En tout, on compte dix rois et cent vingt sares de durée .
(Millier, Ber. Frag. deReb. Bab. lib. 1°, 6.)
Le récit d" Abydène n'est pas conforme, sous tous les points à celui que nous venons de citer, mais il nous donne la valeur du sare, du nère et du sosse. Voici le passage :
« On dit que le premier roi de ce pays (des Chaldéens) fut Alorus, et la tradition rapporte qu'il fut choisi comme Pasteur du peuple par la divinité. Son règne fut de dix sares. Or, le sare se compose de 36,000 ans, le nère de 600 et le sosse de 60. Après lui, Alaparus gouverna pendant trois sares; puis Amillarus, delà ville de Pantibibla, pendant treize sares. C'est sous lui qu'apparut sortant de la mer, le second Annédotus ('kwridmoç), demi-dieu semblable par sa figure à Oannès. Vint ensuite Ammenon, de Pantibibla, qui régna douze sares; puis Mégalarus de Pantibibla, qui régna dix-huit sares. Le règne suivant fut celui de Daos, Pasteur de Pantibibla et dura dix sares. C'est alors que vinrent de la mer sur la terre, quatre êtres à double nature, dont les noms sont Eneudotus ÇEvevdcô-oq), Eneugamus (Eysûya^os) , Eneubulus (EvevËovïoç) , Anementus (Avô[xsvzoç) . Puis, sous le monarque suivant, Evédoreschus , apparut Anodaphus ("AvM&zcpos) . Après le dernier prince que nous venons de nommer, régnèrent plusieurs autres et enfin Sisuthrus, de façon que l'on compte en tout dix rois et la durée de leur pouvoir monte ensemble à cent vingt sares. »
(Apud Sjncell., p. 38. B.)
Dans les deux récits, la durée des règnes des rois antédiluviens
est la même, c'est toujours 120 sares formant un chiffre de 432,000 années ordinaires. Les différences les plus saillantes portent sur le nombre et la nature des théophanies. Il nous paraît certain que les noms primitifs ont été estropiés ; et, en cela, nous suivons les rectifications trèsjudicieuses de M. F. Lenormant. Le Syncelle avait évidemment sous les yeux plusieurs passages de Bérose, déjà altérés. D'après Alexandre, toutes les manifestations d'Anu portent le même nom; d'après Abydène, nous trouvons des noms différents, mais ces appellations commencent toujours par le nom d'Anu, suivi d'une qualification spéciale à chaque théophanie. Cependant, le dernier des hommes-poissons se nomme Odachus (Q.dàx.oç) , suivant Apollodore. Ce nom pourrait nous faire croire à l'intervention d'une autre divinité. Il existe, en effet, dans le Panthéon assyro-chaldéen, un dieu dont le nom « Dagon, » paraît se prêter à cette interprétation. Dagon, en effet, est également représenté sous la forme d'un poisson dans la mythologie assyro-chaldéenne. Mais Abydène, qui cite le même passage de Bérose, en donnant à ce personnage le nom d'Anodaphos ('Avw Axcpoç), permet de rectifier l'erreur, et Anu reste dans toutes ces manifestations comme le seul initiateur du genre humain.
Enfin, nous devons remarquer que, d'après ces versions, le Dieu sort toujours de la mer Erythrée, et que c'est, en effet, de la Basse-Chaldée, que la civilisation rayonne et se répand non-seulement sur la Chaldée, mais encore sur l'Assyrie toute entière.
La haute antiquité à laquelle les Chaldéens prétendent, est attestée par de nombreux témoignages. C'est, du reste, la tendance générale de tous les peuples; ils aiment à se vieillir dans leurs archives, et aucun contrôle n'est possible pour attribuer à Fun ou à l'autre la priorité des origines. L'histoire commence, pour chacun d'eux, à une période relativement moderne de leur développement, et tout ce qui est au-delà, échappe à l'appréciation de l'historien.
Pline (Hist. nat. vu, 57), au rapport d'Epigène, nous dit que les observations sidérales écrites sur des tablettes d'argile, remontent chez les Babyloniens à 720,000 années, et que Bérose et Christodème portent ce chiffre à 480,000 années.
LA CRÉATION
Au rapport de Diodore (II, 31), les Chaldéens comptent 473,000 ans depuis l'époque à laquelle ils ont commencé à observer les astres jusqu'à l'expédition d'Alexandre.
Ces différents chiffres ont été plus ou moins altérés. Cependant, il est facile de retrouver le véritable chiffre de Bérose; il est de 468,000 ans entre la création et la destruction du dernier empire Babylonien par les Perses; il compte 432,000 ans entre l'avènement du premier roi antédiluvien et le cataclysme, et 36,000 ans entre le déluge et la conquête perse.
Nous n'avons pas à examiner cette haute antiquité qui remonte à une date si prodigieuse. Ces chiffres ont été enregistrés à une certaine époque avec beaucoup moins de scrupule que nous ne pourrions nous l'imaginer. C'est en vain que J. l'Africain s'écrie : Quant à la fiction vaniteuse des Chaldéens, à leurs 48 myriades d'années, que faut-il en penser ? — La plupart des historiens les acceptent, ou les expliquent.
« Panodore et Annianus, suivant le Syncelle, afin de faire cadrer avec la chronologie sacrée les sommes de 432,000 ans attribués par Bérose aux rois antédiluviens de la Chaldée, supposèrent que ces années représentaient des jours, ce qui faisait 1183 années solaires et 6 mois 5/6. Puis ils admirent (arbitrairement) qu'avant le commencement de cette période, c'est-à-dire entre Adam et la venue des Egrégores, à laquelle ils identifiaient le commencement de la dynastie chakléenne, il s'était écoulé 1057 ans, car, en ajoutant à ces 1057 ans, le temps des rois de Chaldée, ils obtenaient ainsi la durée indiquée par la Bible entre Adam et le déluge. »
(Mûller. Manet. Frag., t. II, p. 532.)
Il en est de même des chiffres qui nous sont donnés sur la prodigieuse longévité des premiers hommes, longévité que les compilateurs de Bérose trouvent moins étrange que celle des rois antédiluviens et qu'ils acceptent pour expliquer le fait incontestable des connaissances astronomiques des Chaldéens. En effet, Eusèbe déclare, d'après Josèphe, que les premiers hommes ont pu naturellement accomplir un aussi grand nombre d'années de vie.
« A cause de leur vertu, dit-il, pour le besoin des études auxquelles ils se livraient, de l'astrologie et de la géométrie, Dieu leur avait accordé une existence plus longue que la nôtre, car ils n'auraient pu faire de prédictions sûres si ils n'avaient pas vécu jusqu'à 600 ans, ce qui est le chiffre de la grande année. J'en ai pour témoin tous ceux qui, parmi les Grecs et même parmi les- Barbares, ont écrit sur les antiquités. En effet, Manéthon, qui a composé l'histoire d'Egypte, Bérose, qui a rassemblé les traditions chaldéennes, Mochus Hestiseus et Hiéronyme l'Egyptien, qui ont traité de l'archéologie phénicienne, s'accordent parfaitement à ce que je dis. »
(Josèphe, Antiq. jud., I, 3-9.)