‹ Bacon, sa vie, sons temps, sa philosophieChapitre 100 sur 112 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

De nsineBee de Bacon pendant le xyni* tièele.

Le cartésianisme avait triomphe. En philosophie, son empire dure encore. Considérez les doctrines les plus opposées entre elles, Tobservation de la pensée par la pensée est presque toujours le fond de la méthode. Dans les sciences, Tautorilé de Pescartes a été plus passagère, et il était mort depuis peu qu'elle était contestée par les plus habiles. Mais Tesprit de révolution scientifique commun à Bacon et à Descartes régnait presque sans débat. Huygens dans son Jugement sur Us Principes de Descarles apprécie Bacon parfaitement, et marque avec précision comment et pourquoi, ayant réussi dans la métbode« il u échoué dans les découvertes *.

* < Les modernes, comme Tclesius, Campanella, Gilbert, retenaient , de même que les aristoivliciens, plusieurs qualités occultes, et n'avaient pas assez d'invenliou et de mathémaliques pour faire un système entier. Gassendi non plus, quoiqu'il ait reconnu et découvert les inepties des aristotéliciens. Verula* mius a vu de même l'insuffisance de cette philosophie péripatéticienne, et de plus a enseigné de très-liounes méthodes pour en bâitr une meilleure à Taire des expériences et à s*en bleu senrir. Il en a donné des exemples assez rares pour ce qui regarde It ebaleur dans les corps, qu'il conclut n*étre qu'an mon*

420 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE DE BACOfl.

Leibnilz a raconté, sous le nom de Guilielmus Pacidius, rhistoire de ses études et de son réveil philosophique. Il avait commencé par la théologie scolastique, lorsque, dit-il, son bonheur lui ût connaître les conseils d*un grand homme, François Bacon, chancelier d'Angleterre. Bientôt Cardan, Campanella, Keppler, Galilée, Descartes furent ses maîtres, et il se sentit comme porté dans un nouveau monde. C'est, il le dit encore, cet incomparable Verulamivs qui, des divagations aériennes et même de l'espace imaginaire, rappela la philosophie sur cette terre où nous sommes et à TutlUté de la vie*. A l'exemple de Bacon, de vastes desseins de restauration et d'accroissement des sciences^ instauratio et augmenta^ et la recherche d'une sûre méthode, rectœrationis meilioduSj d'une science universelle, scieniia generalis^ occupèrent sa jeunesse-, et toujours plus juste envers celui qu'il avait appelé Vir divini ingenii qu'envers Descartes et Newton, il écrivait encore au commencement du dix-huitième siècle : « Le lord Bacon a commencé à mettre l'art d'expérimenter en préceptes^. » Vers le même temps, le fondateur d'une autre science nouvelle, Vico, qui devait déjà au De Sapientia veierum

Tement des particules qui les composent. Mais il n'entendait point les mathématiques et manquait de pénétration pour les choses de physique, n*ayant pas pu concevoir seulement la possibilité du mouvement de la terre, dont il se moque comme d'une chose absurde. » Voyez le précieux fragment de Huygens, que nous devons à M. Cousin, Œuvres, Frag, phiL, t. III, p. 55.

> Op. phiU, éd. Erdmann; V, Di$i. de StyL phil,\ XII, Init, Se. gen., XV, XVI, XVII, G. Pacidii Inilia, etc., p. 89-92.

^ Confess, nat, cont, Ath,y parsl; Nouv. E%s., 1. IV, ch. XII.

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l'idée de chercher la vérité dans la mythologie, louait le grand philosophe politique Bacon de Verulam d'avoir enseigné aux Anglais la méthode et Tusage de rinduction'. On le voit, il ne repose par sur de faibles autorités ce titre décerné à Bacon de père de la philosophie expérimentale.

A cette époque, la fille plus que le père occupait la Grande-Bretagne. Nous avons vu la génération savante qui suivit immédiatement Bacon, nous avons vu les contemporains de Boyle rendre hommage à Tauleur de YInsiauraiio Magna, Un peu plus tard, au moment où Fesprit scientifique donnait peut-être ses plus beaux fruits, le nom de Bacon est moins invoqué. On peut dire et l'on a dit que Newton et Locke s'étaient inspirés de sa philosophie. Ni Tun ni l'autre cependant n'ont paru fort empressés d'en convenir*. On a cité souvent ce mot d'Horace Walpole : a Bacon a été le prophète des choses que Newton est venu révéler aux hommes*. » Ce que Newton appelle la méthode analytique est assurément fort analogue a la méthode baconienne, à la méthode de l'expérience et de l'induction. La quatrième des célèbres regulœphilosophandi est la formule gravée en traits ineffaçables de la méthode inductive appliquée a l'étude des phénomènes : « In philosophia experimentali, pro-

* La Science nouv,, \, 11, p. 165 de la trad. fr., 1844.

* < Newton , dans le livre 111 de ses Principes et dans son Optique y parait avoir en constamment en vue les règles du A'ovum Organum. » Cette assertion de Reid n'est justifiée par ancun texte. (Arist, log,, ch. VI; Works, p. 712 )

* Royal andnobl. auth., 1. 1, p. 181.

4tt nSTOlRB 01 LA raiLOSOMItE M BACOlf.

posiiiones ex phœnomenîs por inductionem collecta, non obslantibus contrariis hypolhesibus, pro veris autaccurate, autquam proximelmberi debent, done<^ alla occurrerint phœnomena per qu» aut accuratierés roddantur aut excepiionllus obnoxift*. h Mais Newton ne laisse nulle part soupçonner qu'il tienne rie» de Bacon, et I on ne saurait assurer qu*ii se fût sur ce point accorde avec ses deux interprètes, Maclaurin tt Pemberton. Au vrai, les Newton ont peu besoin des Bacon, et il leur suflSt, pour être eux-mêmes, de respirer Tair d'un temps favorable à leur génie.

Quant à Locke^ il garde le même silence. Il n V voue pas d'autres guides que ses propres réflexions. Quoiqu'il ait ainsi que Desrartes, et certainement grAce à son exemple, ramené la métaphysique à Tob-» servalion, Texpérience qui est le principe de sa philosophie, n'en est pas toujours la métluKie^ et il a laissé a d'autres l'honneur ou la modestie de faire

* L% motif dt cette règle est qu*il me faut ^s détruire, par des hjf|»oihèses, la preuve d'iiiduclion , urgumeninm induclio* nii. [Ptihclp. nr, t. ni. p. 4.) Cf. la définition de la mé^hodus anoljfficrt : t Eut e^periint^nta cap<»re, phœnomena ol»servare, indeqne eonciationea geiMHralea inductiitne inferre, itec ex ad- Terao iillas objectiones admitlere, nisi quae vel «b experimentis tel ab atiis veritatihus drsumantur. » Voye^ tout le passage, O/if., III, i).3l.) StewartremaniaeqneNevvtuii identifie l'analyse en physique avec Panalyse matliématiqae. Maclaurin et Pemberton rattachent tous deux Newton à Bacon (£"./p. des découv. de Kevo(on, Irad. ln-4; Paria. 1709, I I, cb. III , p. 57 et suiv.; Wetn ùf Antfon*t phd., in-i, Lond.. 1758, Inlrod., \\ i-l5.) Ils seatsaaietit ane opinion da temps. Les objections de sir Datid Brew»ter me paraissent fbndéea. [Life of ffewlon, t. It, cb. XXVII, p. 400. Cf. D. Siéwaft, HU. of the hum. MMl., part. II, cb. IV» sect. m, t.)

CHAP. IIL— SON INFLUBROB AU XVI11«> SltCLE. 4tS

systématiquement de la science dt l'esprit humain une science inductif e. Il est remarquable que Loeka^ qui d'ailleurs ne cite point Bacon» ne dit rien d« rinduction. Pour lui» le plus haut degré de la con« naissance est l'intuition. Après elle vient la connaissance raisonnée ou la démonstration. Au-dessous da rintuition et du raisonnement, il place la sensation» source de connaissances inférieures à la connaissança démonstrative. Enflu le jugement peut atteindre» soit par des raisonnements probables» aoit en fécon^ dant la sensation par Texpérienee, à des connais* sances qui approchent plus ou moins de la certitude» Dans cette théorie du savoir humain, la méthode dea sciences est enveloppée et pour ainsi dire sous-en* tendue. La valeur de Texpérience et les fondements de la connaissance inductive ne sont point des ques«tions dont Locke paraisse s'être inquiété» quoiqu'il ait mesuré avec beaucoup de précaution les degrés da la certitude et la force des motifs qui déterminent l'assentiment. On peut croire que préoccupé de sa doctrine, qui réduisait toute connaissance à la per^ ception de la convenance ou de la diseonvenance de deux idées» il a un peu négligé la vérité des faits en eux-mêmes et les moyens de les avérer '. Cette sorte d'idéalisme, qui lui est particulière et qu'on n a pas eu tort d'appeler plus tard idèoîoyip^ l'a entraîné assez loin des recherches de Bacon pour lequel je le soupçonne de n'avoir pas eu la plus haute estime, dépendant de son temps la popularité savante de eelui-

» Essai, 1. IV, ch, 1 ; XI, Xlt, 8 èi f ; Kvn» 14, Itt éi W,

ci était loin d'avoir disparu. C'est vers la même époque (1712) que nous lisons dans le Spectateur un magnifique éloge de lord Verulam, dont Addison voit le continuateur dans Boyle et le rival dans Newton '.

De la bouche des amis d' Addison Voltaire entendit les jugements qu'il rapporta en France. Fidèle écho du monde où il venait de vivre, il les répéta. « Le Novum Organum est Téchafaud avec lequel on a bâti la nouvelle philosophie, et quand l'édifice a été élevé, au moins en partie, l'échafaud n'a plus été d'aucun usage. Le chancelier Bacon ne connaissait pas encore la nature ; mais il savait et indiquait tous les chemins qui mènent à elle... Il est le père de la philosophie expérimentale^. » Ce jugement était destiné, comme bien d'autres de Voltaire, à devenir l'opinion de son temps-, et lorsqu'en 1750, d'Alembert et Diderot inscrivirent le nom de Bacon au frontispice de leur encyclopédie, personne ne s'étonna d'entendre le premier dire qu'on serait tenté de regarder Bacon « comme le plus grand, le plus universel et le plus éloquent des philosophes '. »

Tout le dix-huitième siècle a parlé ainsi, et même en Angleterre on a daté de Tencyclopédie française la réputation de Bacon sur le continent. Quoiqu'elle re-

> The Spect:, n° 554.

' * Lett. sur les Anglais, 4733. cil construisit Téchafaud d'an édifice immense, et laissa à d'autres le soin de construire Tédifice. » (Thomas, Éloge de Descartes^ t. II, p. 105.) « Il s*est surtout appliqué à la philosophie expérimentale; il en a été le restaurateur, ou plutôt le créateur.» (Gondillac, Hist. mod,, Uv. XX, ch. XII.)

« £ncycLy Disc, prêt., p. XXIV.

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monte plus haut, elle doit certainement beaucoup à la philosophie de nos pères. Écoutez Condillac, Thomas, Turgot, Condorcet, vous n'entendrez qu'une voix. Ce concert de louanges a même fini par rendre suspect le nom de celui qui l'obtenait, depuis que l'esprit humain a cherché de nouveaux oracles. On a soupçonné que ce panégyrique éternel d'un homme dont la méthode n'avait guère été présentée que comme l'instrument de la bonne physique, pouvait cacher quelque arrière-pensée de réduire à une physique toute la philosophie. Diderot a emprunté le titre d'un ouvrage de Bacon pour écrire sur Vinterpréiaiion de la nature un livre qui respire l'athéisme. Ses disciples, Naigeon etLasalle, l'un en commentant, l'autre en traduisant Bacon, n'étaient pas faits pour le réhabiliter, quoique l'un et l'autre ne le trouvent pas à leur hauteur et l'accusent d'avoir sacrifié à son siècle '. Et comme pour achever de le compromettre sans retour, il a fallu que la Convention nationale, sur le rapport de ses philosophes, adoptât la singulière idée de décréter aux frais de la Bépublique la traduo-

' Ils présentent Bacon , Tun comme un vieil etifant^ qu'il ne faut pas écouter quand il parle de christianisme, l'autre comme un écrivain qui déguise sa pensée et travaille sous main contre la religion en paraissant la respecter. C'est aussi Tidée que Maistre veut donner de Bacon, mais dans une intention bien opposée. Deluc a écrit pour réfuter Naigeon et Lasalle. Le premier a inséré, avec des notes, d^ns V Encyclopédie mélkodtguey art. Baconisme, l'analyse de la philosophie de Bacon, publiée par Dcleyre, en 1755. Le second a traduit Bacon avec plus d'esprit que de Odélité, le transformant, autant que possible, en philosophe français du dix-huitième siècle. (Œuvres, etc., 15 vol. in-8, Dijon et Paris, 1800.) Tracy, bien pins mesuré,

4H flieitHRS ra LA raiLOSOraiE De BACOK.

Uon de$ œuvres de Bacon.) povr Aàfer îftnprogrèi de /a philosophie et de /a raison^. Il n'en fnllait pas tant pour ôter a Bacon toute chance de trouver bienveillance ou impartialité parmi toutes les sortes d'ennemis de la raison, et le livre malheureux de Joseph de Maistre est maintenant expliqué ^.

Heureusement, ceux que la philosophie du dixhuitième siècle a blessés se partagent en deux classes : Les uns,. qui conservent un esprit droit et modéré, ne ferment point les yeux à la lumière, quelle que soit la main qui porte le flambeau ; les autres, ardents à réteindre, ne voient que des incendiaires dans ceux qui l'ont allumé. Avant que Bacon eut été compris dans leurs injurieux réquisitoires, son apologie avait été écrite par un prêtre éclairé, jieu empressé d'enrôler le génie parmi les ennemis de la foi. M. Émery s'est attaché a extraire des œuvres des pères de la science moderne tout ce qui peut les rattaclier i la cause de la religion, et il a d'avance défendu Bacon des diffamations d'une détestable école dont il n'avait pas prévu la naissance*.

ne fait de Bacon ni un hypocrite, ni an fanatique; mais il le juge avec la tévérilé qu'iusiiirait à son e^t^rit toute grande imagination. (Voir, dans le discours préliminaire de sa Lngiqnf, une très-bonne analyse des ouvrages de Bacon, et le sommaire raisonné de VfmtaamOo^ qu*it a rejeté dans les notes, t. III, p. 68-140, et t. IV, p. Tl.)

« Bouillet, Notice sur Oacon, I. f, p LVÎII.

• Pour être juste, il faut dire que Bacon est mieux apprécié par Bonakl. (Hech, phH.. t. I. ch. I, p. 3t.)

* Voyee les ouvrages intitulés : le CHri$tiani$me de Bacon , de L^^Uz, etc. Il est piquant de comparer, trec les déclamations da ftaàtisaie itiademè, oe i|uè dfsaH, dapi le Stmrml de fri^

CHAP. in.— SON INFLUBNCB AU XVIII* «tCLÊ. 4ît

On a vu déjà quelle est notre opinion sur les rapports de la philosophie baconienne avec les idées religieuses. Mais en rejetant loin de lui tout soupçon d'incrédulité et d'hypocrisie, nous nous garderons de le disculper d'une complicité générale dans les œuvres de la philosophie moderne. Disons-lo même à sa gloire, sa philosophie est, suivant son expression, une doctrine libérale \ Il réclame pour la science une indépendance absolue. Il honore Tesprit humain, il croit a la perfectibilité, il prêche la réforme et le progrès. Il est par son esprit du parti qui se fie à la raison et veut la liberté. Voili au vrai ses rapports avec notre dix-huitième siècle.

Nous devons maintenant retirer Bacon de la mêlée, et le mettre sous un patronage plus paisible et moins discuté que celui des encyclopédistes. Nous avons déjà cité Leibnitz; venons jusques à Kant lui-même, qui, reconnaissant les services que la méthode des tciences a rendus en s*étendant aux diflerentes parties de la philosophie proprement dite, paraîtra en faire honneur à Bacon de Verulam, qu'il appelle le premier et le plus grand physicien des temps modernes*'. Enfin nous avons vu ce qu'a pensé de lui le géomètre qui peut-être a le plus ressemblé à Newton. « En indiquant la vraie niêthude de s'élever aux causes

V9UX (janvier et mars 1731), le P. Berlhier, raillé par Voltaire. « Telle était la sagacité de ce paissant génie ( Bacoa), qu'il mériipruil peut-être, si Texpression n*élait pas trop emphatique, d'être ap|ielé le terme de renlendement bumaio. >

* ih: i<uj.« 1» L K p. 7:^»

» Logiq., introd., IV,

générales des phénomènes, dit Laplace, ce grand philosophe a contribué aux progrès immenses que Vesprit humain a faits dans le beau siècle où il a terminé sa carrière*. »

Ces dernières . paroles nous paraissent exprimer avec justesse tout ce que les sciences proprement dites peuvent devoir à Bacon , et apportent le seul tempérament raisonnable au jugement plus sévère qu*a porté de lui M. Biot. Mais quelque imposant que soit ce concert d'hommages, il ne signale encore Bacon que comme le promoteur d'une méthode générale des sciences^ C'est une suite uniforme d'assertions historiques, après lesquelles il restait à établir scientifiquement l'application de la méthode baconienne. Cette entreprise naquit dans l'école où enseignait, chose remarquable, un des plus constants adversaires de Locke. Un homme, inconnu longtemps de TEurope continentale, et qui pendant quarante ans eut pour tout théâtre une chaire dans quelque université cachée au. fond du Nord, le docteur Beid, entreprit de ne suivre, dans ses recherches métaphysiques, que les préceptes de Bacon et les exemples de Newton. Nous ne faisons que transcrire ce qu'il a mis une honorable persistance à répéter'. Quant au premier,

^.Théor. anal, des prob., introd., p. xcv; voyez ci-dessas, p. i05.

* Laplace rappelle rormellement « promoteur si éloqaent de la vraie méthode philosopbiqae. » Loc. cit.

* D. Stewart, Lifeof Reid, sect. ii; Reid, ïnteL Power», préf.; Ess. VI, ch. IV; Ace. of Aristot. Log., ch. VI, sect. ii; Works, p. H, 217, 456 et 719; Jouffroy, préf. de la trad. de Reid,

t. 1, p. XIV.

CHAP. III. — SON INFLUENCE AU XVllh SIECLE. 4^

nous avons vu Reid dater la seconde grande ère des progrès de la raison humaine, de l'impulsion nouvelle donnée par le Novutn Organum aux recherches de la science, direction plus juste et plus féconde, il le déclare, que le mouvement imprimé par VOrganon d'Arîstote. Pour Newton, c'est lui-même qui avait dit ces frappantes paroles : « Si, par l'application de la méthode (analytique ou inductive), toutes les parties de la philosophie naturelle finissent par atteindre la perfection, les limites de la philosophie morale en seront également reculées*. » Ces paroles sont l'épigraphe d'un ouvrage du maître de Reid, G. TumbuU, et le disciple paraît en avoir gardé bonne note. Si c'est en effet un principe newtonien qui obtient surle-champ notre adhésion, que celui-ci : a Des effets de même nature doivent avoir les mêmes causes, » c'est qu'il ne fait qu'exprimer ce que notre esprit suppose à chaque instant en vertu d'une croyance naturelle, sans déduction, sans raisonnement, lorsqu'il se fie avec une certitude inébranlable à la réalité des objets de ses sensations et de ses souvenirs, à l'identité des êtres et des faits qu'il perçoit actuellement ou qu'il conçoit dans l'avenir sous les mêmes signes reconnaissables. La connexion de certains faits dans l'expérience nous suggère le principe externe de la stabilité des lois de la nature -, et le principe interne, en vertu duquel nous l'appliquons aux connexions actuelles et futures, est ce que, faute d'un autre nom^ Reid appelle le principe d'induction, the indticiive principle^. Du-

<Op^ic.»l. ni.q. 31.

* « C*est la faculté oa la loi de notre esprit en Terta de la-

iSd HiSTOlHE DE LA MlLOêOPfilE DE BACON.

gald Stewart, en adoptant cette philosophie qui ooovertit en science le sens commun, en la commentant avec une ingénieuse habileté, Ta rattachée également à la méthode de Bacon. Quoiqu'on lui ait reproché d'avoir historiquement diminué son influence en AnghterreS il n'en a pas plus que Reid déprécié la valeur, il a fait, au contraire, d'énergiques efforts pour restituer à la méthode de Bacon une complète originalité, et pour séparer par des différences essentielles son induction de Tinduction des logiciens^. Il n'a réussi, ce me semble, à prouver qu'une chose, c'est qu'on avait trop négligé l'induction, et que Bacon avait paru la refaire en la restaurant. Mais il a convaincu un plus grand maître, et M. Royer Collard n'a pas craint de dire : « La logique du raisonnement inductifaété créée parBncon dans ]e'Novvm Oryannm-^ les quatre règles de Newton, Regvlœ philosophandf\ en sont les principes les plus généraux... La philosophie natu-

qaelle nous concevonji, eomme par prescience ou anticipation, la conjonction d*un eOel avec sa cause , ou d*un phénomène dvec nn antre auquel le premier sert de si^ne. > ( Reid, /aquiry, eit., cb. VI. sect. xxiv, p. 109.) Boyer-^Collard latlacbe cette induction à la conclusion *\ue nou:> tirons de notre propre 8ul)stance et de notre propre causalité à la substance et à la causalité extérieure. Par là il la di^tingue de l'Induction, base des sciences naturelles, et, suivant lui. « ta différence qui distingue ces denx procédés est assez importante i>our regretter que ce dernier n'ait pas un mot (|ui lui soit propre. > (Reidt trad., Fiag, tMor., X et XI, t. IV, p. 384 et 438.)

< Dissert., pari. I, cb. Il, Work$, t. I , Lifcof Th. Reiâ, p. 94. Voyez les obiiervations de Napier et de Hamilion, Trunsact. d$ la Soc. roff. d*Édmb,, t. VIII, p. 19, et Reid, Works, p. 13.

> D. Stewart, Phil. of ihe Mind.^ part, il, cb. U, aeei. iv, •t eh. IV, secl. i •! ii.

CHAP. IIK — SON llf^LllENCE AU XVI1I« SiÉCLfi. iU

relie %i la philosophie de Tesprit humain étant des aoiencei de pure induction, la logique de Tinduction est rinstrument de toutes les découvertes qu'on y peut faire *. » Reid, Stewart, Royer-Collard, Jouffroy, sont unanimes sur Texcellence et l'universalité de la métlK>de inductive selon Bacon. C'est assurément un puissant témoignage en sa faveur, et surtout contre Taecusation d'une solidarité absolue entre le baconisme et le» philosophies exclusivement fondées sur la sensation. Que ce triple témoignage profite à noire philosophe* Nous rappellerons cependant que ceux qui le rendent ont, d'une part, jugé un peu rapidement la logique d'Ariâtote, et, de l'autre, surfait la nouveauté, la cerlitude et TuniversaUté de la logique de Bacon. Mais nous ne pouvons ici qu indiquer ces eôtét de la philosophie écossaise.

Tandis (|ue cette sage école ajoutait comme une nouvelle province à l'empire de Bacon, ou plutôt réunissait sous ses lois les deux royaumes, l'Ecosse et l'Angleterre , représentants assez fidèles des deux grandes parties de la philosophie, d'autres maintenaient, en la limitant, Tautorité scientifique du même maître. Le professeur Napier s'est attaché à recueillir les preuves de l'influence féconde de Bacon sur les sciences d'observation, et semble justifier ce qu'avait dit Maclaurin, qu'il n'a manqué à Bacon que d'être plus écouté pour frayer la voie aux découvertes de Newton*. Playfuir, qui ressent une vive admiration pour

» Frag. ihéor., VI, t. IV, fL i79; cf. L Ul, Y, p. 443. * Maclaurin, Expos, des découv, de Kfwton , I. 1 , ob. Ul; Macvey Napier, loc, ^i^» p. 373.

le premier, qui imagine d'ingénieux motifs pour relever à une place unique dans l'histoire de l'esprit humain, et qui dit que les Galilée trouvent plus de remplaçants que les Bacon, a cependant posé quelques justes restrictions à la compétence universelle qu'on attribuait à l'auteur du Novum Organum dans la philosophie des sciences. Il montre très-bien qu'il lui manquait absolument la connaissance, même vague, de la généralisation de l'induction par le calcul, c'està-dire du plus puissant instrument des plus grandes découvertes*, et il le soupçonne d'avoir assigné aux sciences, par suite des habitudes métaphysiques de son esprit, un objet qu'elles ne peuvent atteindre, en leur proposant pour but la recherche des essences. Constater les propriétés et en mesurer les efiTets lui paraît plus scientifique que rechercher la forme, laquelle pourrait bien souvent ressembler à une qualité occulte'.

Les Grecs voyaient tout dans Homère, et Platon y voulait trouver jusqu'à la philosophie. Après les livres sacrés, Shakspeare et Bacon sont pour les Anglais quelque chose comme Homère pour les Grecs. Il est curieux de voir Coleridge, un poète il est vrai, prendre Shakspeare pour un de ses guides dans son discours prélinynaire sur la méthode encyclopédique. Il est plus naturel qu il invoque Bacon*, mais encore faut-il qu'en sa qualité de platonicien, il retrouve Platon dans Bacon. Il profite de certains rapports

* Encyclop, brHann,y t. I ; Dissert. préK, Hl, part. I, sect. ii, §2 et 5.

CHAP. m. —SON INFLUENCE AU XVIII* SIÈCLE. 455

que nous avons remarqués nous-mêmes, pour rapprocher le Verulam (T Athènes et le Platon britannique^ Il rappelle maints passages où, dépassant son horizon habituel, Bacon se donne des échappées de vue sur le monde des idées, et il croit ainsi justifier le parallèle. Toute la différence, c'est que Tun a plus cultivé la métaphysique, Tautre la philosophie naturelle. Tous deux, en s'appuyant sur Tinduction, admettaient audessus de tout une intuition intellectuelle, et par là supposaient nécessairement l'unité et la progression qui sont le principe de la méthode. Si le but de toute recherche et de toute expérience est une de ces généralités qu'on appelle lois, le but de toute recherche et de toute expérience est une idée. C'est par ce côté platonicien de sa philosophie et non par ses médiocres travaux scientifiques, par ses indications de procédés impraticables, que Bacon, trompé sur Platon, injuste pour Gilbert, arriéré sur Galilée, muetsur Shakspeare, mérite cependant encore d'être pour les Anglais ce que Cicéron fut pour Rome et quelque chose de ce que Platon était à Athènes. Ce jugement original est une de ces opinions qu'un auteur parvient à rendre plausibles i force d'envie de les trouver vraies.

* Eneycl. metrop.f Gen. Introd., 1. 1, p. 37. — Ce baconisme platonicien est une des preuves da peu de défiance des spiritualistes anglais à Tégard de Bacon. M. Gladstone» qui dans ses ouvrages se montre d*une sévérité si orthodoxe pour toute doctrine morale fondée sur Tempirisme, croit en condamner péremptoirement 1 esprit par cette phrase singulière : c Une telle émancipation de la philosophie nous a donné des Locke et des Paley au lieu de Dante et de lord Bacon. » {The Slale m rel. wUh the Church, 4« éd., t, I, p. 167.)

àZÂ HI&TOinE DK L\ rBILOSOPHlG DE KACOX.

Il est plus simple de faire comme sir John Hers* dbel : il uiinhue kVimmoriel BaconYhonneur ù'àYoir énoncé «i ce grand, ce fécond principe que la pbilosopbie naturelle ne se compose que d'une série de généralisations inductives) » il dit que « dans cette obseu^ rite de la nature et de Fâme^ Bacon resplendit comme une étoile matinale qui annonce Taurore *, » puis, après Cfel éloge un peu déclamatoire^ décerné a celui « qui sera considéré pal' tous les siècles comme le réforma* leur de la philosophie, y^ il remarque avec sincérité que Bacon a bien peu ajouté à la masse d^ connais* iances de physique, et que son mérite est moins la découverte du raisonnement d'induction comme d'un procédé nouveau,. que la perspicacité, VenUiouSiasme et la confiance avec laquelle il aononce sa philosophie comme Talpha et l'oméga de la science, comme la grande et unique dialne qui unit les vérités de la nature. Herscbel emprunte quelque chose de cet enthousiasme, quand il peint la révolution dont Bacon a donné le signal. Mais il ne prouve pas que ses eonatils aient été nécessaires soit aux inventeurs qui Font opérée, soit enfin i lui-*mème pour exposer avec plus de sûreté lea lois générales de Vétude de la |^ losopbie naturelle'.

Vk. Whewell qu'on soupçonnera peut-être d'avoir ♦oulu refaire Bacon en écrivant sa Philosophie des sieietkces inductives^ a, suivant nous, sagement contrôlé la valeur des enseignements techniques de um

« IHse. im éke stui, ^ naî. pkiL, p*rt. H, ck. ni, 96^ 97, i05.

GHAF. UI.— 80H HIPLUKHCE AU XVm* SitCtE. 495

prédécesseur^. H ne loi refuse dans les généralités aucune de ces pompeuses louanges qu'un Anglais n'oserait lui disputer-, mais il remarque que si Bacon tient le premier rang dans la révolution des méthodes de la science, c'est par son langage plus que par ses œuvres, par ses vues d'ensemble plus que par ses conseils pratiques. Il y a dans toute observation scienti^ fique deux parts, celle des sensations, celle des idées; sans méconnaître l'existence de la seconde, Bacon n'a pas su la déterminer. Le rôle actif et propre de l'esprit humain dans l'expérience et dans l'induction est plus considérable et plus complexe qu'il ne l'aper^ çoit. La conduite de l'esprit, dans son travail sur les données empiriques, peut être ramenée à des règles positives que Bacon n'a que confusément connues et <d)scurément exprimées. Par exemple, il n'a pas bien tu que l'inspection des phénomènes devait mener immédiatement à la recherche de leurs lois avant celle de leurs causes. Celle-ci est la partie transcendante des sciences qui ont dû leurs plus sûrs et leurs plus éclatants progrès è la découverte préalable des lois et de la mesure des phénomènes. Ausn les conseils de Bacon n'ont-ils été fructueux qu'autant qu'on a su les compléter par une sorte d'inspiration pratique ou par une plus exacte analyse. Il a dit en gros ce qu'il fallait faire, sans dire assez comment il le fallait faire. Les deux principaux ouvrages de M. Whewell lui-même ont pour objet de remplir les

* Philos, of the éjid. «c, t. lî, 1. XII, ch. XI, t. 1-25, p. 226- 252; cf. id., 1. 1, ch. I, p. 40, et tiist. of the md. «c, préf. de la prem. éd., p. ^th d€ celle de iS47. 5 toI. iii-8. Lasd.

vides de Bacon. Mais Bacon avait i deviner comment on réussirait 9 et nos contemporains n'ont plus qu'à voir comment on a réussi.

C'est ce qu'il faut rappeler à sir David Brewster qui se montre un peu sévère pour celui qu'il appelle pourtant un puissant génie^ un habile logicien^ un écrivain éloquent et nerveux^. En rendant cet hommage à la supériorité de Bacon, il ne conteste pas non plus que l'induction ne joue un grand rôle dans les sciences naturelles. II remarque cependant qu'em* ployée, pour ainsi dire, comme un mécanisme logique, elle n'aurait pas suffi aux inventeurs et n'a pas obtenu d'eux cet éloge d'être l'instrument unique des découvertes. Rien dans le procédé inductif ne garantit que parmi les conséquences auxquelles il peut conduire, il conduira à la plus importante, et parmi les faits qu'il peut mettre en lumière, il ne signale point distinctement le fait le plus nouveau, le plus original, le plus fécond, celui qui peut changer la face d'une partie de la science. C'est à la sagacité du savant de le reconnaître-, c'est à son esprit de divination d'en apercevoir la richesse et la portée. Aussi Brewster ne rend-il point Newton redevable à Bac(m d'aucune des grandes vérités qu'il a trouvées, et il ne manque pas de rappeler que Tycho-Brahé, Keppler, Gilbert et Galilée ont devancé par des faits les promesses du Novum Organum. M. Mill, qui par ses principes appartient bien manifestement à l'école de l'expérience et même de l'empirisme, a plus directe-

^ Life ofNewtùn, ch. XXVII, t. Il, p. 400.

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