CHAPITRE II
De l'influenee immédiate de Bacon en Angleterre et sur le continent.
On doit maintenant comprendre quel service Bacon a rendu à son pays. Nous oublions quelquefois, nous ne savons pas assez combien était nécessaire une révolution contre l'autorité dans le monde intellectuel. Il y a même des esprits de ces derniers jours qui, par lassitude ou crainte du vrai, ont entrepris de le nier. Mais les mille témoignages de la reconnaissance universelle subsistent , et rien ne prévaudra contre la conviction de trois siècles. En Angleterre, pas plus qu'ailleurs, ce n'était une chose toute simple que de penser qu'il fallait mettre un terme au despotisme scolastique, et fonder à nouveau la science qui ne devait plus être apprise de mémoire , mais augmentée par l'expérience, ni cherchée dans la tradition, mais dans la nature. Il fallait du génie pour avoir ce bon sens. Dignitas^ instauration augmenta^ interpreiatio naturœ^ tous ces mots aujourd'hui si simples étaient alors de neuves et grandes pensées. Celui qui les prononçait se compare à Christophe Colomb-, comme lui, ses conjectures faisaient son
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espérance, et comme lui il trouvait des incrédules. L'exemple de la liberté d*examen, libet^ias judicii ^ exposait à la réputation de turbulent novateur, tutbidus et reimm novarxim cupidus. On était dès lors obligé d'expliquer que le trouble dans le monde savant n'était point une perturbation dans la société civile, qu'une lumière nouvelle n'était pas un bouleversement nouveau. Bacon eut à lutter contre cette administration des doctrines , cette police des sciences qui en comprimait le progrès. On voit dans ses lettres aux universités combien il avait à cœur et jugeait nécessaire de les enhardir à le suivre. « Adonnez-vous vaillamment à l'accroissement des sciences. — Gardez dans la modestie de l'àme la liberté de l'esprit. — Ne croyee pas que les travaux des anciens ne soient rien ni tout. — Après les livres sacrés du Verbe divin , feuilletez ardemment, et de préférence à tous les livres qui n'en sont que des commentaires, ce grand livre des œuvres et des créations de Dieu ' . » Ces conseils et d'autres, appuyés du magnifique commentaire écrit de la main de Bacon, ont été le salut philosophique de son pays. On doit ajouter qu'avec l'ascendant de la vérité et du talent, il est heureux que Bacon ait pu joindre la liberté, l'autorité que lui donnaient sa réputation et son rang. Ces charges politiques, si funestes à l'honneur de sa mémoire, lui ont cependant permis de prendre, pour ainsi dire, du pied du trône et avec l'aveu de la
> Doctrinarum administratio et poli lia scientiarum augmenta durius premere consuevit. (Non, Org,, I, 90, 92; t. II, p. 54; Works, t. X, p. 332, 53 i.)
40^ HISTOIRE bE LÀ PttILOSOPllIE DE BAC0.1.
royauté même, une eflBcace initiative. Un écrivain d'un rang obscur se serait moins fait écouler ^ en Angleterre surtout, les conditions sociales ne sont jamais indifférentes. C'est une circonstance inappréciable qUe la même voix qui avait dominé dans Westminster et |ieirsuâdé les assemblées et hs tribunaux, ait proclamé ta vérité dans la république des lettres et plaidé Sd cdusë àd trlbundl de la raison publique.
ï)és le premier jour cependant, TAngleterre ne fëcônnut pas dans Bacon son propre génie. 11 y eût Utirnomeni d'indécision. Des théologiens scolasliqueis ne cachèrent pasleur défiance. Il s'éleva même contre lui, du dire d'un contemporain, comme une clameur d'athéisme. Il fallut que la voix de la renommée vînt llu dehot-s et la fit taire '. Les hommes de science euxhiêrhes balançaient à s'engager sUr se^ pas, et OUIenburg , qiii fut le prerhiet- secrétaire de la Société 1-Oyale des Sciences, raconté, d'après des téhioignages directs% que Bacon avait eu besoin, auprès de ses toîicitoyens, de la caution de toute l'Europe sava'nte, hiême après qu'il eut publié *ses deux principaux outltiges. En effet, quoique les louanges ne lui aient pas manqué de son vivant, quoique Isaac Wallon, sort Contemjporain, l'appelle le grand secrétaire de la iiature et de toute science^, ces éloges semblaient S'adresser â ses talents plus qu'à se^ idées. Les hom-
* Osborn, Misceltany, préf. C*e:-t un recueil d'essais publiés en i6'>9, el qui se roirouve dans The Woiks of Fr. Osbom, 8» édition, Londres, i08â.
^ Transacl, of Ihe Ruy. Soc, dédie, ^670.
« The Lives^ Life of G. Herbert, Oxford, l656.
CËAP. li. — SON iNFLUEiSGE IfiMibiAtË. iei
ttiages que lui rendent les Unirersilés de Cambridge et d'Oxford, celle-ci, fen s'étonnant comme d'un miracle de trouver tant de savoir dans la noblesse *, ressemblent beaucoup à des complimenls. Quelques-uns de ses correspondants, Bodiey, Matthew, ne laissent pas, en le louant fort, de s'inquiéter de ses nouveautés^. Ben Jonson et Wolton le comprennent mieux; mais ce sont des conQdents et des familiers. Le second voulait envoyer ses ouvrages a Keppler. Le docteur Beale et lui se disaient à Toreille que la philosophie scolastique avait cessé d'exisler, etCollins, professeur à l'Université de Cambridge, avouait à Williaiii Rawley qu'après avoir lu le De Avgmentis^ il s'était vu réduit à recommencer toutes ses études'. Bientôt, en effet, cette nouvelle manière d'apprendre et de penser pénétra dans les murs de Cambridge, et les préjugés ofiiciels ne tardèrent pas a manifester leurs alarmes. A ce rtioment, l'orage commençait à gronda r, et le monde de la science allait sortir de son repos en même temps que la société politique*. C'est entre 1640 et 1630 (|ue des témoignages presque contemporains placent l'instant oij la liberté se répandit dans les écoles , et tut comme un signal de réveil
< Quod in nohililale pêne miraculum rst, scienUssime Viceeomes. ( Kpist. toi, y II, viii ; t. Ul, p.9ii, 549.) « tpist. Th. fiodL, l. Il, p. 391.
• W. Rawley , KvbU. avcf, rit., éd. BouUlet, 1. 1, p. Lxxxv.
* Les téinuignages nombreùt des cITrls de la philosnpliie de Bacon dan:; le monde i^avunl ed Angleterre, sont lecueillls dans une Inléressanle disserlalion du iirofesseur Macvey Napler. HoUs i avons puisé nos prihcipales cilallons. ( Transact, of the B(09. Soc, bf Eû\nbur$h, t. VIII, ^. 575.)
pour l'esprit de recherche*. En 1643, une société indépendante se forma à Londres sous le nom de collège philosophique, et parut, dès les premiers jours, réaliser la Nova Afianiis de Bacon. Dispersée par les événements, elle envoya une colonie de ses membres à Oxford, dont la révolution commençait à transformer l'université. La restauration réunit de nouveau à Londres les fondateurs de cette institution savante, dont Glanvil a dit que Bacon, dans sa Maison de Solomon^ avait tracé le plan prophétique, et qui, obtenant bientôt le rang d'un établissement public, devint la Société royale des Sciences^.
Le gouvernement de Charles II était un despotisme inconséquent qui tolérait beaucoup par incrédulité, et qui ne comprima point le génie de TAngleterre. Dès ce temps-là pourtant, la réaction monarchique ou religieuse, pour parler le langage moderne, inspirait à certains esprits extrêmes une grande défiance contre la philosophie nouvelle, et nous avons les confessions d'un républicain converti » qui met en termes
1 Le docteur Joshna Ghildrey assigne positivement rannée i6i6. Il est Vauteur de la Brilannia Baconica, 1661. Napier cite aussi des passages concluants de Thomas Baker, de Glan- Til, de Sprat.
« Scfpsis philosophica^ 1665. Ép. déd.
' Henri Stublie, né en 1631, après avoir servi dans Tarmée parlementaire et publié plus d'un pamphlet pour la défense de la bonne vieilli' cause , en défendit une autre à partir de 1660, et multiplia ses attaques contre la Société royale. C'est dans ses Legends no historiés qu'il dit : « Du temps que je pensais que notre intérêt était de renverser la monarchie et le crédit du clergé, j'étais passionnément attaché à cette nouvelle philosophie ; car je ne mettais pas en question que Tautorité de toute
exprès, au rang de ses erreurs passées et de ses idées de rebelle envers la royauté et TÉglise, la passion de sa jeunesse pour une école funeste qui ne prétendait donner aux hommes qu'une éducation mêcanigve. La doctrine de Bacon était pour Slubbe et ses pareils ce qu'était chez nous, pour le parti de la restauration, la philosophie du dix-huitième siècle.
Il semble au premier abord qu'on devrait compter Thomas Hobbes parmi les penseurs suspects au même titre à la monarchie des Stuarts. A vingt ou vingtcinq ans, il avait été admis auprès du lord chancelier. Il était devenu son confident et son disciple ^ et il n'y a certes nulle témérité à lui donner place dans cette secte de philosophie sensualiste dont on fait Bacon le créateur. Un de ses premiers panégyristes, son contemporain, son biographe, Rodolphe Bathurst, le loue d'avoir défendu la philosophie secundum liber^ tatem, œuvre glorieuse après Verulamius^ Descartes et Gassendi *. Un écrivain anglais qui s'est voué à la défense de Locke, a remarqué dans un des ouvrages les moins lus de Bacon, le Valerius Terminus^ un passage où il trouve d'une part l'origine du système de Hobbes, et de l'autre celle du système de Locke^
antiquité en matière spirituelle ne dût s*évanouir, Iorsqa*on irerrail clairement combien les hommes d^Ëglise s'étaient mépris dans les occurrences ordinaires et dans Tbistoire de la nature. » Napier, loc. cit. Voyez aussi les citations d'Anthony Wood. d'Alexander Ross, de Thomas Wbite.
< Hobbes, Op, phiL, éd. Molesworlh. Ad lect. prolog., 1. 1; Bathurst, doyen de Bath, est mort en 170f.
« Val. Term,, Works, t. II, p. 141 ; Tagart, Lockt's WrUings and PMlos,, p. 335,in-8, Lond., 1855.
4af msTpiRf; pis u i^HiLOsopiiiE m Hç^w-
Dans ce passage, Bacoq désigne à la philosophie mo* çale deuK points qu'elle aurait négligés, d'abord Tuniversalité de certains mouvements dans les choses ou plutôt de certains appétits matériels qui devienr nent, sous les formes de Tamour de soi, les principes d'action de l'humanité, et puis, Tabus et Tempire des mots. Que Tattention de Locke ait pu ôtre sippeléepar ce dernier conseil entre autres sur des questions étudiées par lui avec prédilection, cela est possible. Mais en admettant pourHobbes une supposition analogue , on ne peut oublier combien , par leç tr$(its les plus saillants, sa philosophie diffère de celle de son protecteur et de son matire. Pas plus que Locke, jl no convient d'avoir rien pris à Bacon. Il ne le nomme pas dqns la dédicace et dans l'avertissement de ^^^ÊlementaPhilosnphicB, où il attaque Aristote et la scolastique, où il célèbre Galilée, Keppler, Qarvey et le renouvellement de la physique. Il a écrit sa propre vie en vers et en prose, et il ne pqrle point de ses relations avpc le lord chancelier ; il ne rappelle pas ses doctes entretiens dans les allées de Gorbamhury. Il ne le cite que deux fois a propos de la cause (ieSi mouvements çle la mer et d'une expérience insignifiante qui peut se faire dans un verre d'eau. 11 a lu cela, dit-il, quelque part dans ses livres^ Quanta la ipétbode, on dirait qu'il oublie ouyeut faife publier ce que Bacon en a dit. Le mot d'induction ne se rencontre pas dans sa logique, ^t il aurait l'air d'ignorer
* Froblemaf., phy$)c^ <^. I!; Decany^r. physiol.^ ch. V; îforfa, lai., t. IV. p. 316; engl., t. VII, p. ilâ,
CHÂp. U. — SOIÏ INFLUENCE |V|U^P|4Tf. 407
la chose, si une fois en passant i^ ne mêlait à ses innombrables criliques contre AVallis celle d'avoir établi une règle tle la progression (iriihmétique des nombres naturels par la voie de Tinduction, a comi^p si Vinduclion était démonstrative , quand l'énumération de tous les cas particuliers est impossible'. » D'ailleurs pas une phrase d'adhésion générale ou de réfutation directe n'atteste dans Hobhes Timportance depuis tant célébrée des nouveautés de Bacon. On sait que Hobbes fait reposer toute sa doctrine sur la sensation, en ne montrant que dédai^ pour |a philosophie expérimentale. Il lient de l'empirisme son principe et sa tendance, puis il 1 abandonne aussitôt pour tout réduire à une méthode de logique. |1 exclut de la philosophie 1 histoire naturelle comme une connaissance toute d'expérience et d'autorité^, non de ri|isonnemcnt. Car une fqjs §on point ^e départ franchi» il se conduit parle ritisonnement absolu ou Ift ratiocinadon. Les premiefs principes spnt donnés par la nature et ne sont pas scientifiques, tes principes propres de la science sont les définitions, et de là, par déduction, Hobbes dérive totale la philosophie qvtî, étant toute de raisonnement, c'est-à-dire de calcul^ procède par addition ou séparation, et ne s'occupe que des corps susceptibles de génération, de cpmpo-
^ ^ Quantum lihel progredinmur, prodibil semper ratio subdupla , dit Wnllis — Indudio demon^lratio non est, nisi ubi particularia omnia nunieraïUur, quod bic est impossibile, dit Hobbes. » ( Hjnm. ci Hiu' mi, mnihem. hod» Oial, , V, 1. 1 V, p. 1 79.) C*esl \i\ seule fois, je çrui^, que Hobbrs parle dç l'induction.
* tt Cognilio tulis aul experienlja est aut autboritas, non au« tem raliocinatio. » (t. I, p. 9.)
sition et de décomposition. Les corps sont toute la réalité dont nous ayons connaissance directe et sensible, les uns formés par la nature même, les autres par la volonté humaine, sous le nom de sociétés^ d*où la philosophie, ne comprenant ni la connaissance sensible qui la précède, ni la théologie qui lui est étrangère, se divise en deux branches, la philosophie naturelle et la philosophie civile. L'une comme Vautre est déductivê-, la première se compose essentiellement de la géométrie et de la physique, et Hobbes, logicien absolu, ne voit dans toutes deux, qu'une œuvre de raisonnement et comme il dit, de compvtaiion \ Il est difiicile d'être sous ce rapport moins baconien que Hobbes, et le même titre ne s'applique pas davantage a un autre penseur contemporain, lord Herbert de Cherbury, présenté quelquefois comme un ami et un disciple du lord chancelier. Il ne nomme Bacon ni dans ses mémoires, ni dans ses livres de doctrine. C'est* selon moi, un précurseur de Reid qui semble déjà écrire dans un esprit de réaction contre les prétentions exclusives des sciences fondées sur l'observation externe.
Le raisonnement conduisit Hobbes à des doctrines morales et politiques plus célèbres que sa méthode même, et ces doctrines, Bacon, témoin de la révolution et de la restauration, ne les aurait peut-être pas désavouées. Des deux autorités à ménager ou à braver, Hobbes en traite une seule, l'Église, avec une
* Elem. Philos. f De Corpore, p. I; Computatio sive Logiea, passim; Works, lat., t. L Cf. engl.^ 1. 1, et Tracy, pièces just. de la Logique^ t. IV, p. 45.
indépendance qui le rend complaisant jusqu'à la servilité envers Tautre, c'est-à-dire envers le gouvernement. Mais de même qu'en s'abandonnant à la déduction, il a poussé la métaphysique dans la voie du sensualisme, et fondé l'empirisme parla logique, il a, en combattant par ses principes la liberté humaine, attesté par ses procédés et son exemple la liberté de la raison et de la science.
Cudworth fut un des premiers antagonistes de Hobbes,et son platonisme un peu cartésien l'éloignait même de Bacon. Mais il ne le combat pas directement. Par équité ou par respect, il n'en veut pas faire un adversaire de la vérité. Ainsi que Boyle dans sa défense des causes finales, Cudworth ne nomme point Bacon exi soutenant les mêmes principes que Boyle, et l'usage s'est établi presque sans exception de ne pas comprendre Bacon dans les attaques dirigées contre sa doctrine. Compromettre ce nom dans la controverse serait encore aujourd'hui une sorte d'inconvenance.
D'ailleurs, au temps de Cudworth, l'impulsion était donnée dans ce double sens, expérience et liberté. Les fondateurs de la Société royale de Londres avaient embrassé avec une ardente conviction les espérances et les méthodes de Bacon. Wallis, Hooke, Boyle le proclamaient à l'envi. Leur but, disait Wallis *, était, en se réunissant en conférences libres dès 1745, de s adonner à la nouvelle philosophie, fort cultivée en
* Jobu Wallis, né en 1616. géomètre célèbre, a écrit aussi sur les controverses théologiques, et fait des remarques sur la théorie de la chaleur douuée par Bacon, 1643.
410 mSTQlRp PP (.A PHILOSOPHIE DE BACQN
Angleterre et à l'étraiiger depuis le temps de Galilée et de lorJ Verulam. «Personne, disait Hooke', excepté Tincomparable Verulam, n'a eu quelque idée d'un art ou d'vn evgin^ pour la direction de Tespritdans les recherches de la science. » Boyle surtout, né dans Tannée où Bacon mourut, et qui fut appelé un nouveau Bacon, Boyle, à qui d'Alembert a donné comme à Bacon le titre de père de la physique expérimentale, invoque sans cesse dans ses nombreux écrits notre grand Verulam qq'il nomme un profond naturaliste^, A ce moment, la doctrine du Nowm Organvm devient la foi savante des esprits éclairés. On la retrouve dans Evelyn et dans Glanvil*. Le poète Cowley, qui célèbre dans une ode remarquable Tinslitution de la Société royale, chante la philosophie avec enthousiasme , se confie à Bacon pour l'émanciper d'une longue tulelle, et salue en lui le Moïse noqveau qui conduit les hu-
* Posthnm, Works, p. 6, in-fol., 1705. — Robert Hooke, né en 4635, malhêmalicien, niécanicion , archileclc, a écrit un ouvrage (.'I général Sc/teme or Idva of (fie présent state of naturai p/iilosophy], qui ncst qu'une tentative de remettre le Aovum Orgnnum au rouranl de*^ propres de la science. (Whewell, P/iil. ofl/fe ind. se , t. P, p 267.)
* Robert lîojle, né en 1626, a consacré à la philosophie des sciences physiques une bonne partie de î-es six volumes in-4; Londres, 1773. «< Ourgreai Verulam, dit-il (t. Il, p. 468); thaï profound naluralist lord Verulam» (t. I, p. 3C4. Cf. t. I, p. 505, 535; t. Il, p. 57, 243; t. V, p. 488, 5M, 564, et passim.) Je ne puis comprendre que sir David Brewsler ail pu écrire celle phraee : « L'aimable et infatigable B« yle l'a traité (Bacon) avec le même dédaigneux silence (le silence de Newton). » Mem.of Ihe Ufe of ytwlon, ch XXVII; t. Il, p. 403.
» Evelyn, Sylva; 1664; Glanvil, Pltis ultra or the Frogressof fCnowledge. Lon(i., 4668.
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mains dans la terre promise de la sagesse'. Oldenburg, Finterprète de la nouvelle académie, la plaça sans cesse, dans les comptes rendus de ses travaux, sous rautorilé de ce grand nom^, et Tévêque Sprat, qui a clé le premier historien de la Société, n'hésite pas a présenter l'institution dont il raconte la naissance, comme la réalité d'une conception qu'un seul homme a pu former, et « cet homme est lord Bacon ^. » L'admiration de plus de deux siècles pour ce réformateur des sciences en Angleterre a peu ajouté aux pensées et aux expressions des prédécesseurs immédiats de Locke et de Newton \ et un français , un mw\ de Ilobbes qui visitait Londres vers 16t)3, allait jusqu'à dire : <c Quand elle (l'^Vngleterro) n'aurait donné à cette science (des choses naturelles) que Gilbert, Haruœus et Bacon, elle aurait de quoi le disputer a la France et à l'Italie, qui nous ont donné Galilée, Descartes et Gassendi. Mais à dire le vrai , Bacon le chancelier Ta emporté par-dessus tous les autres en grandeur de dessein et en cette docte et judicieuse tablature qu'il nous a laissée pour réduire utilement en pra-
< Abraham Cowley, né en 1618, avait écrit clans le sens des idées de Bacon : A Proposa, for ffir mlrancement of vrpvnm. ptiilos., Lond., 1CGI. Son ode est en tête de \Uisl. de lu Société royale de Th. Sprat, 4* édit. in-4. Loud., i75i.
» Henri Oldenbuig, né ù Brème en 1026. Voir sa dédicace à Boy le des Tx^^ns^ de la Sociclc rot/alc^ lUTQ, et sa préface de I07i.
> llisl. of Ihe noy. Soc., part. 1. sect. XVI. p. 35. tUne telle institution, ajoute-t-il , il convenait à l'elcndue du génie de Bacon de l'ioNenler, et à la gran^Jeu^ ^e sagesse ii'qn Clarçndon de rétablir. )
t 4i2 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE DE BACON.
tique et tirer des disputes de Técole ce que Ton a de connaissances de la nature*. »
Sur le continent, en général, l'admiration n'alla pas si loin , mais cependant le premier effet produit par les écrits de Bacon ne fut pas médiocre. « J'ai, dit-il lui-même, reçu des pays d*outre-mer, pour mon Instauration des témoignages d'approbation et d'honneur tels que je n'en pouvais attendre de plus grands^.» Et il ne va guère au delà de la vérité. Nous en avons vu plus d'une preuve dans son histoire. Il était difficile que l'Italie ne comprît pas l'émule de Telesio et de Campanella. Le père Baranzan, barnabite et professeur de philosophie à Annecy, en Savoie, où il avait commencé à miner l'autorité d'Aristote, le P. Fulgence Micanzio, religieux servite, né à Venise, secrétaire de Paul Sarpi et correspondant de Galilée, ennemi des péripatéticiens et des jésuites, étaient, comme on le voit par les lettres de Bacon, dans la confidence de sa pensée. Les hommages que rendait à sa vieillesse le marquis d'Effiat, prouvent assez ce que son nom était en France , et les Essais traduits en 1619 avaient déjà été, dix-sept ans après, cinq fois réimprimés^ Cet ouvrage, il est vrai, ne faisait pas
* Sorbière, Relat. d*un Foy. en Anglet., in-18. Paris, 1663.
* bpist, ded., ad Lancel. Andrews, t. UI, p. 491.
^ T. III. p. XXXIX, 5i5 et 550. Voyez Niceron, Mém., etc., t. III, p. 45. On conserve à Venise le manuscrit de Tbistoireda Concile de Trente écrit de la main de fra Fulgencio. qui saccéda à fra Paolo comme tbéologien consulteur de la République.
^ La première traduction française est celle de Baudouin ; Paris, 1619 , ou celle du cheTalier Arthur George, Londres,
CHAP. II.— SON INFLUENCE IMMÉDIATE. 4iS
connaître Bacon tout entier, et lui donnait son rang dans la littérature plutôt que dans la philosophie. Voici sous ce dernier rapport comment il fut jugé.
A cette époque, personne n'en pouvait parler avec plus de compétence que Pierre Gassendi. Il a été un moment la première autorité de la science! Or, il n'hésita pas -, il comprit tout de suite en Tadmirant la résolution vraiment héroïque qui avait ouverte Bacon sa route inconnue, et il augura sans balancer, pourvu que Bacon persistât , la création d'une nouvelle et enûn parfaite philosophie ' . On conçoit que le disciple d'Épicure ait entendu sur-le-champ celui qui réhabilitait Démocrite, et l'analyse qu'il donne de la logique de Verulamius^ d'une logique, dit-il, toute consacrée à la vérité et à la connaissance sincère des choses, prouve qu'il en a saisi l'esprit et qu'il y reconnaît la formule savante de cette expérience dont il est, lui aussi, le fidèle adorateur'. Peut-être ce premier hommage de Gassendi, d'un philosophe aussi opposé aux méthodes qu'on pourrait appeler spiritualistes, et qui
4619. Dès 1618, Tohy Matthew publia une traduction italienne un peu mitigée par catholicisme. Dans la dédicace à Corne de Médicis, il s'étend sur les mérites de Bacon. Saggi morati del sig. F. BaconOy petit in-12, Lond., 1618. Burke et Johnson préféraient les Essais de Bacon à ses autres ouvrages. Madame de Staël en portait un jugement non moins favorable.
> « Ausu vere heroico novani tentare viam est ausus, sperare que fore ut, modo ille strenue diligenterque insistatur, nova tandem eaque perfecta condi haberique pbilosophia possit. » Syntagm. philos,, part. 1 ; Logic, 1. 1, ch. X ; Gassend., Op.^ 1. 1, p. 6â, éd. de 1658.
» Ib, id., c. XI, et 1. Il, c. VI, p. 90; cf. la Vie de Peiresc par Gassendi, en latin, 1. VI, p. 376; in-4, Paris, 1641.
4ii UrSTOmË Dis la PfilLOSOt>ËlË DE BACÔ!t.
devait être un des antagonistes de Descartes , a-t-il contribué à compromettre, dès le principe, Bacon dans le parti de l'empirisme, et à marquer à cette lettre son œuvre et son nom.
Gassendi est si épris de la logique baconienne que le plus grand éloge qu'il puisse accorder à celle de Descartes, c'est qu elle offre avec celle-là des points de ressemblance-, et il trouve en effet que Descartes a, comme Bacon, voulu jelfer les fondements d'une |)hilosophie nouvelle, et cherthé en dehors des préjugés et des traditions le principe sur lequel il devait construire. L'impatience de 1 autorité, le dégoût de la scolastique, la sévérité pout* Aristote, la foi dans la rdîson, le besoiti de la nouveauté, uneconOance enfln toute personnelle dans la force et la mission du génie, (caractérisent à la vérité Descartes aussi bien que Bacon. Il semble que Bacon ait pressenti Descartes, lorsqu'il a dit : « Nul homme encore ne s'est rencontré avec une telle fermeté et une telle rigueur d'esprit qu'il ait résolu et se soit imposé d'abolir absolument les théories et notions communes, et d'appliquer sur nouveaux frais, aux choses particulières, une intelligence où tout aurait été rasé jusqu'au sol. De celle raison humaine que nous possédons, beaucoup de foi, beaucoup de hasard, et toutes ces notions recueillies dans l'enfance ont fait un ramassis et un chaos. Si quelqu'un, dans la maturité de l'âge, dans la plénitude de ses sens, avec uit esprit soigneusement épuré, ^'applique, en recommençant tout, à l'expérience et aux choses particulières, il y a mieux à espérer de lui. Et en cela nous nous promettons U fortune d'A-
CHAt*. n. — SON INFLUENCE IMmÉDIATË. i\à
lexandre le Grand'. » Parfois, en parlant de Tutile acatalepsie qui n'est pas celle des sceptiques, Bacon semble décrire le doute de Descartes. Il veut, comme lui, pour connaître la nature, une expurgata jam et abrasa e1 œquala mentis area^. Il veut, comme lui, abattre la maison pour la rebâtir. Est-elle de Bacon ou de Descartos cette phrase : « Rf^aiat unica sa/us ac sani/as ùl opus mentis universum. de integro i^esumaiurî On a vu avec raison dans ces deux grands hommes les types spéculatifs du génie révolutionnaire.
On peut môme ajouter qu'il y a entre les méthodes de tous deux cette ressemblance que Descaries a procédé, au moins en métaphysique, par l'observation. Seulement, il a eu l'idée de génie d'observer la conscience, et il a dirigé et fécondé Cette nouvelle sorte d'expérience par une méthode que les Ecossais ont à leur tour qualifiée d'iriductive. Mais Doscartos, par cela qu'il avait les dons du grand géomètre, devait porter dans la science une inquisition tout autrement rigoureuse. Il savait, lui, ce que c'était que priiicipe et démonstration. Aussi, pour creuser et pour construire, pénélra-t-il à de tout autres profondeurs. Celui qui, dix-sept ans après \Q,Novum Organum, devait
* é\oi\ Org.^ I, î)7, l. II, p. î'8. « Quantum ad reliqii:i qnihuî» oliin fuerani imliulus, non duhitavi quin inihi liciMci omnia ex animoincodelere.» Do^raries, fît* Mcth., p. 18, éd dr 16ri0 «Nibll melius me hiccre posse aibilrahar quain si omnos((>|iinlones) simul et soniel e nienie mea delcreni , p. 7, el ijussim. tf. la dédicace du livre des Viincipcs.
« Aop.O)77., I, ll5.Cf. *rf. à7et 120, Pr*f., 2, t. II, p. 5, U, 69, 78.
éclairer Tunivcrs par son Discours de la Méthode, sa Dioptrique et sa Géométrie', donnant tout à la fois le précepte, Texemple et rinstrument,n*enveloppa point son prédécesseur dans un injuste oubli. Ses lettres prouvent qu'il ne dédaignait pas, lui si dédaigneux, d'emprunter à Bacon les règles des observations scientifiques, w Vous désirez savoir, écrit-il au père Mersenne en 1631 , un moyen de faire des expériences utiles. A cela je n'ai rien à dire après ce que Verulamius en a écrit. » Et il souhaiterait, povr Vavancement des sciences, nue quelqu'un voulût « entreprendre d'écrire l'histoire des apparences célestes selon la méthode de Verulamius, et sans v mettre aucunes raisons ni hypothèses, décrire exactement le ciel tel qu'il parait maintenant^. » Malgré de saillantes différences, Bacon et Descartes ont tous deux porté leur attention principale sur la méthode. Tous deux ont donné à leur méthode pour but général d'analyser, l'un la nature, l'autre la pensée'. Descartes estime, comme Bacon, que tout est à refaire dans les sciences, môme l'esprit humain, et bien que plus modéré de langage dans sa critique du passé, il pousse la réforme plus avant et il innove avec une bien autre hardiesse. Ck)mme Bacon, il ne doutait pas que la vraie philosophie ne datât que de lui-même, et qu'elle ne dût être
1 i 637 et 1658.
* Œuv, compL, éd. de Cousin, l. VI, p. 93, i82, 210. Malgré rasserlion de Thomas dans son éloge de Descartes, les lettres de celui-ci ne permettent nullement de croire que les ouTrages de Bacon lui fussent inconnus.
* Morell, Cnt. andhist. View., etc., t. I, part. I, ch. I, sect. i, p. 77, etc.
féconde en conséquences utiles pour les destinées de rhumanité. Il faut, dit-il, que la prophétie du chancelier d'Angleterre s'accomplisse : Plusiuers passeront et la science augmentera. Il voit, par les progrès de la philosophie, les hommes rendus maîtres et passes^ seurs de la nature^. Mais si le jugement de ces deux grands hommes sur les sciences, leur temps et leur œuvre est le même , là expirent la ressemblance et régalité. Bacon n^est au fond qu'un critique , Descartes est un créateur. L'un surpasse l'autre de toute la hauteur d'un grand métaphysicien et d'un grand géomètre.
Ce serait accumuler les noms propres * et des citations monotones que d'insérer ici tous les témoignages qui prouveraient que TEurope saisit de bonne heure la portée générale de la philosophie de Bacon et le regarda, selon l'expression de Puffendorf , comme ayant relevé l'étendard et pressé la marche de l'esprit
1 A ces mots de Bacon : « Hamani generis ipsios potentiam et imperium in rernm universîtatem inslanrare et amplificare » {Nov. Org,, I; t. Il, p. 8), comparez le beao passage de la sixième partie da Discours de la Méthode^ toachant l'inflaence de la science sar le sort de rhumanité. (Descartes, t. I, p. 492, et t. X, p. 170; Balllel, Vie de Descartes, 1. Il, ch. IX, et 1. VIII, ch. X, p. 147 et 539.)
' On trouvera ces noms dans la Dissertation, souvent citée, de Napier. Voyez aussi M. Hallam, Europ, lit,, t. III, ch. III, 80. — Nous ne pouvons souscrire , avec Dugald Stewart , à cette opinion de Montucla : t La célébrité des écrits du chancelier Bacon ne date que de celle de V Encyclopédie, » Il est vrai seulement que sa célébrité était sur le continent fort supérieure à son influence, et qu*il a été plus loué qu'étudié. ( D. Stewart, Dissert., part, l, ch. Il; t. I, de Téd. désir W. Hamilton, ou trad. franc., t. I, p. 418.)
418 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE DE fiACOK.
de découverte. En France du moins, son nom fut bientôt un de ceux que tout homme instruit doit savoir, et c'est comme tel qu'il se lit jusque dans le jugements de TAcadémie française sur leCid (1638) '. On a déjà ?u ce que Sorbiëre pensait de Bacon. Les maîtres de notre littérature en ce temps-là le citent avec une estime familière. Balzac invoque son autorité, etCostar, qui lui-même en était une alors, écrit à Voiture qu'il trouve dans le De AtfçmenfiaAes choses admirables'. Bayle, qui nous Tapprend, place Bacon eu ravff de» p/us grands esprits de son sfèrfe (1697). Mais « il faut avouer, ditBaillet, que l'exécution d'un dessein aussi héroïque que celui de rétablir la vraie philosophie était réservée à un génie encore plus extraordinaire que le sien (1691). »
Tels sont les témoignages de Topinion commune Vers la On du dix-septième siècle.
* « Il n y a pas une fable... qui n'ait son fondement dans rbisloire, si Ton en veut croire Bacon, » Allusion au Pê Saplenlia veterum , traduit par Baudouin en IQiiG. ( Lts Senl^ d$ l'Act^i. /i-., p. 44, Paris. 1638.)
• Mnlr9ê. ëê YoUMreêiée Costar^ iB-4« 1054* p. 17).