CHAP. IV. — DERNIÈRES TRANSFORMATIONS
philosophie. C'est par là que Descartes est en effet le fondateur et comme le sauveur de la science moderne. Dans rimmortel je pense est renfermé tout un monde philosophique. Il semble qu'après avoir, par une résolution désespérée, tout jeté à la mer du doute, élevant d'une main puissante, comme un autre Camoêns, au-dessus des flots mobiles, F œuvre de sa pensée, il ait ainsi regagné la plage et déposé sur le roc solide ce qui ne pouvait périr.
Mais si, pour représenter descriptivement la marche de l'esprit humain, ou pour en analyser la logique, ou pour lui trouver une méthode, l'on cède un pouce de terrain à cette réflexion sur soi-même, antécédent rationnel de toute science, on voit nécessairementse développer aussitôt comme des faits toute cette série d'idées et de questions, toutes ces conceptions de la raison des choses, qui sont la matière des philosophies et la base scientifique des religions. Ici nous rencontrons déjà Bacon. Aussi bien que le cartésianisme, le baconisme, quoiqu'il n'avoue pas la pensée pour son objet unique, l'étudié cependant, l'approfondit et la décrit, lorsqu'il cherche la méthode des sciences. S'il ne prouve pas, il raconte, comme le lui accorde Spinoza '. Il n'existe une méthode que parce qu'il existe un esprit humain, et une psychologie est le postulat nécessaire de toutes les sciences. L'objet des sciences existe absolument-, la connaissance de leur objet, c'est-à-dire ce qui les constitue, n'est pas absolue, mais relative, et tient du connaissant autant
i Lett. à Oldenbarg, IL
que du connu. Point de contenu sans le contenant. Il ne reste à élever sur la philosophie qu'une question d'étendueou de quantité. Elle existe par le foit^ elle est bien, ainsi qu'on Ta dit, science de la science : mais jusqu'où va^t^elle ? Cela seulement est problématique.
Ici encore constatons des faits. Une fois que nous observons l'esprit humain^ si nous le contemplons dans son histoire, nous le trouvons rempli et presque comblé de richesses ou de productions intellect tuelles, idées, opinions, croyances, dogmes, systèmes. Comme faits, ce sont choses dont il est im-^ possible de ne pas chercher le sens, la liaison, l'origine, le fondement^ ou il existerait des objets réels et naturels qui ne correspondraient à aucune science. Si Ton considère l'esprit humain dans sa nature, on y retrouve à un état de pureté plus grande, sous une forme plus rigoureuse ou plus abstraite^ comme des données primitives ou comme des résultats nécessaires de l'activité spirituelle, tou«tes ces notions qui n'existent historiquement qu'à titre de préjugés, d'enseignements ou de traditions, A ce point de vue, l'objet des philosophies, fonde* ment préalable des religions, se retrouve comme étant tout aussi légitimement proposé à notre connais* sance, à notre investigation méthodique, que tous les phénomènes percevables-, et les sciences philosophie ques se montrent investies d'autant de droits tout au moins à l'existence et a la puissance qu'aucune des sciences données pour exclusivement expérimentales, et comme telles, pour seules dignes d'être nommées.
Nous ne plaidons ici la cause d'aucune solution
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0a Aous soutiendrait que la philosophie n'est pas plus avancée que la science du système du monde avant Newton ou la chimie avant Lavoisier; on nous prou*verait qu'elle est encore dans Télat présent de la pby*^ Biologie ou de toute science au berceau^ peu nous importerait. Il s'agit de Tessence de la science et non de ses progrès. Il nous suiBt d'avoir montré qu'en partant de la psychologie, ou plutôt d'un fait simple d'observation immédiate, la philosophie s'étend à tous ces points de l'empire intellectuel dont on veut faire quelquefois l'Atlantide ou le Cathay d'une mïïfpemonde imaginaire.
Cela dit, il n'est ni permis ni possible de supprimer la philosophie môme métaphysique, c'est-à-dire au vrai le fond de la physique. Ce ne serait pas élaguer l'arbre , ce serait en couper les racines. Ce serait priver d*appui les sciences mêmes qu'on prétendrait conserver. On peut préférer celles-ci -, on peut trouver tantôt plus agréable, tantôt plus facile, tantôt plus utile, de classer des pierres ou des plantes que des idées, d'analyser des corps que des raisonnements, d'observer des organes que des facullés, de mesurer des mouvements que d'évaluer des raisons. On peut, au nom de l'intérêt individuel ou social, assignei* le premier rang a Tétude de tout ce qui est accessible aux sens ^ on n'est pas tout à fait obligé de dire comme Leibnitz : « Il n'est pas nécessaire de vivre, mais il est nécessaire de penser. » Mais si cette prédilection devenait exclusive et permanente, ce ne serait pas seulement un dommage scientifique et une perte intellectuelle. I^ doctrine
i56 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE DE BACON.
de Bacon interprétée par Tempirisme pur, ne faisant aucun compte de tout ce qui n'est pas du ressort des sens, reléguant au nombre des spéculations chimériques tout ce qui est à priori dans les idées de l'espèce humaine, ne pourrait tenir pour réel rien de ce qui est tenu pour sacré, et la notion du droit n'aurait pas pliis de valeur qu'aucune des conceptions arbitraires de la scolastique. Ces mots baconiens d'empire de l'homme sur l'univers ne seraient qu'un nom magnifique de l'industrialisme. La maxime : La science est un pouvoir^ devrait s'entendre en ce sens : La science est la force. Ce sont en effet des abstractions que la justice, l'égalité, la liberté. Aucune de ces choses n'a été un fait d'expérience , apparemment , pour cette foule de générations inhumées dans les champs de l'histoire. Si l'induction servait de fondement unique au vœu le plus généreux des nations , elle serait elle-même faiblement motivée. Empirisme, réalisme, positivisme, industrialisme, tous ces mots ne désignent qu'une vue partielle des choses humaines. Une science ainsi mutilée place dans la société économique toute la société politique, et réduit au perfectionnement de la mécanique appliquée la victoire de la science sur la matière. A ce compte, toute cette libération fameuse de la renaissance n'aurait véritablement affranchi que nos bras et nos mains. L'émancipation promise n'aurait été que la transformation du travail. Les hommes sont un peu plus les maîtres de la nature ; ils ne le sont pas devenus d'eux-mêmes. Et vous, frivoles et téméraires intellectuaUstes, rêveurs d'idées, tisseurs des fib impal-