‹ Bacon, sa vie, sons temps, sa philosophieChapitre 108 sur 112 · GHAP. IV. — DERNIÈRES TRANSFORMATIONS · texte numérisé non relu

GHAP. IV. — DERNIÈRES TRANSFORMATIONS

pables, que, nouvelle Arachné, dévide la raison pure, vous avez égaré la science humaine en proclamant les droits de l'humaine espèce. Vous ne nous entretenez que d'inventions logiques : vos fictions sont des idoles de théâtre. Rentrez dans la même poussière où gisent les Albert et les Scot, et que 1789 retombe enseveli dans la même nuit que le moyen âge.

Ou plutôt, ne serait-ce pas le moyen âge qui va renaître, et déjà se rouvre son tombeau. Si la raison, si la science déserte ces plages vastes et brillantes où la philosophie a marqué ses traces, le gros de l'humanité ne les abandonne pas. Toutes ces choses, que par Texamen et la méditation nous cherchions à connaître en les dégageant de l'erreur et de l'illusion, ne disparaissent pas à volonté de l'esprit humain. Elles y restent du fait de la tradition, si ce n'est plus du droit de la science. Elles s'y conservent et s'y développent sous la forme que leur donnent l'imagination, l'irréflexion, la passion et l'habitude*, le préjugé renaît à la place de la vérité. Dans ce champ dont l'art délaisse la culture, repoussent i l'état sauvage, privées peu a peu de leurs fleurs perfectionnées et de leurs fruits les meilleurs, toutes ces plantes qu'on n'extirpe pas en les négligeant, et la tradition des siècles de ténèbres reprend de l'audace et de Tempire devant une science qui s'intimide, devant une raison qui abdique. L'empirisme sans philosophie rend le sceptre et la vie au dogmatisme sans philosophie ; l'autorité se relève là où avait triomphé l'examen, et l'œuvre de la renaissance est détruite.

Tel est le terme fatal vers lequel marche cette

m HISTOtM os LA PHILOSOPBII DE BACOM.

écoia scientifique qui se croit l'extrême gauche de II soienee. Cest en oe sens que travaillent tous ceux qui^ avec plus de légèreté et d'un ton moins péremp*^ toire , exaltent , au mépris de ce qui leur semÛe vaine curiosité spéculative, Tunique savoir des choses iUAtérielies. Cette récusation, tour A tour humble ou dédaigneuse, des sciences philosophiques par les iciences qui prennent d'autres titres, ne tourne pas avec le temps au profit des unes plus que des autres. Jamais pourtant un philosophe digne de ce nom n'a contesté les droits ni la grandeur des sciences de la nature. Sans être Descartes ou Leibnitz, on peut concevoir et admirer la puissance des mathématiques, et celui qui s'en ferait une médiocre idée serait bien médiocrement philosophe. La physique générale et rhisloire naturelle enrichissent la philosophie sans la détruire ni la remplacer, et leurs progrès servent i rendre plus vive la lumière qui se répand dans toutes les parties du monde intellectuel. Plus il y a de flam* beaux, plus on y voit clair. Il ne s'est point rencontré de vrai métaphysicien qui se fit gloire de nier les sciences, et qui n'eût même quelque idée de leurs méthodes et de leurs résultats. Le métaphysicien comprend du moins ce qu'il ne sait pas. — Il ne do^ mande que la réciprocité.

Il est temps de revenir à Bacon. On ne peut contester que l'esprit général de sa philosophie, cherché aurtout dans ces sentences absolues ou ces critiques hautaines qu il adresse à certaines écoles met»* physiques, ait pu guider, encourager du moins^ la

CHAF. ir.^OEKNlÈRES TRANSTOimÂTIOIfS. 4m

Biarthe de oertaines époques vers un empirisme trop èxdusif . Oq ne saurait absoudre le baconisme d'être pour quelque chose dans Tabus du baconisme. Riett dans ce monde n'est innocent de son abus. Ce livre cependant serait bien inutile, si Ton nous soupçon* nait de rendre Bacon responsable de tout ce qu'on a cru trouver dans ses écrits. De sages restrictions y tempèrent souvent des principes hasardés^ il a pu tromper plus qu'il ne s'est trompé lui-même. Toute-» fois ce qu'il a de dangereux vient précisément de oe qu'il a d'éminent. Sans aucun doute, il a été comme le héraut des sciences d'expérience. C'est la perspec^ tive de leurs progrès qui excite son enthousiasme, li conçoit une juste et grande idée de leur méthode, de leur puissance, de leurs destinées futures. C'est par li qu'il y a en lui du vaies ; il est un prophète de la raison. Cette juste et grande idée, il Ta développée avec une singuUère richesse de pensées et d'expressions. C'est un écrivain d'une imagination éclatante qui en* seigne des vérités pratiques, et qui séduit l'esprit en cherchant a le rendre plus sage. Mais il n'a pas tou-* jours approfondi les vérités qu'il sait embellir; plus rarement encore il a agrandi les sciences qu'il a cé« lébrées. 11 applique avec peu de bonheur et de clarté leif méthodes qu'il a prescrites, et ne soit pas toujours pratiquer l'expérience savante dont il a posé les règles. Supérieur dans ses vues générales, il manque, dans les questions spéciales, de pénétration etd'exao» litude. Il indique le chemin, il ne donne pas le fil du labyrinthe. Il a excité aux découvertes plutAi qu'il n'y a conduit. Dans les sciences, il est un prtMno^

leur, il n*est pas un inventeur. La métaphysique ne lui doit guère plus qu*un entraînant et vague rappel à l'observation , et par là il a laissé ses principes à la merci des interprétations extrêmes et des exagérations faciles. C'est un grand esprit; oserons-nous dire que ce n'est pas tout à fait un grand philosophe?

Si Ton trouve que son mérite, resserré dans ces limites, ne justifie pas la magnificwce des termes dont on se sert en parlant de lui, et que nous avons nous-mêmes répétés, cela peut être -, mais dans l'histoire des lettres, il se rencontre, comme dans l'histoire politique, des hommes marqués d'un certain caractère de grandeur , des hommes que la raison mesure et réduit même, que dans sa sévérité elle ne mettrait pas au premier rang ; mais qui possèdent ce don particulier de parler à l'imagination de la foule et de s'en emparer. Ce ne sont pas les moins importants personnages d'aucune histoire, quoique leur renommée tienne moins à leur grandeur véritable qu'à leur manière d'être grands. Et s'il fallait, en finissant , dégager encore une fois Bacon de toute communauté dans les imputations méritées par les sectateurs extrêmes des méthodes empiriques et des systèmes utilitaires, il n'y aurait qu'à le laisser parler lui-même. Il suffirait de rappeler qu*il ne sépare pas l'utilité de la vérité, qu'il estime plus dans les œuvres de l'esprit la seconde que la première, qu'il ne propose Fautopsie anatomique des choses que pour substituer, dans les conceptions des philosophes, à un monde de fantaisie, un univers réel , dont l'exemplaire alors gravé dans l'esprit humain, reprodui-

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