CHAPITRE IL
Bacon à la Chambre des communes; son opposition et sa disgrâce.
— Il est soutenu par le comte d'Essex.- — PubKcation des E$$ai$.
— Puissance du comte d'Essex. — Ses expéditions en Espagne, ses imprudences et son déclin. — Situation de Bacon entre Essex et la reine.
Malgré sa disposition à plier devant le plus fort et à baiser la main qui le frappait, ce fut peut-être par un mouvement d'irritation et dans un désir de vengeance que Bacon voulut s'ouvrir une nouvelle carrière , et qu'il se présenta en 1593 aux électeurs du comté de Middiesex. Quatre années venaient de s'écouler sans parlement. Elisabeth était obéie et populaire, en gouvernant en vertu de la prérogative seule. Elle n'avait besoin des Chambres que pour ses finances -, car les nécessités du trésor public ont été l'origine des rares libertés de toutes les nations modernes. En Angleterre, elles ont obligé les plus impérieux monarques à plier tôt ou tard devant les droits du peuple. Elisabeth ne convoquait le nouveau Parlement qu'avec défiance, et le menaçait en le rassemblant. Les premiers orateurs qui s'avisèrent d'entretenir la Chambre des
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communes des affaires dont la Reine ne lui parlait pas, furent envoyés en prison, et une loi de compression fut enregistrée sans mot dire.
Le Parlement n'était donc pas alors, il s'en faut bien, tout ce qu'il est devenu, une arène où le pouvoir est le prix du combat. Cependant la connaissance des affaires, l'art de les discuter, la conduite des assem* blées, l'adresse et l'éloquence y jouaient déjà un certain rôle, et ouvraient des chances brillantes à l'ambition. Entré dans la Chambre avec son frère qui fut élu par Wallingford, Bacon put croire que dans cette enceinte qi/il ne devait plus quitter avant de devenir chancelier, il se dédommagerait d'une longue attente, en conquérant, de gré ou de force, la faveur royale. Il apportait dans le débat son expérience des luttes de la parole, les trésors d'une instruction variée et d'une imagination puissante. On a souvent cité ce que Ben Jonson , bon juge du talent, a écrit du sien : a II a paru de mon temps un noble orateur plein de gravité dans sa parole. Son langage, quand il pouvait s'épargner ou éviter la raillerie, avait la dignité du censeur. Jamais homme n'a parlé de façon plus nette, plus pressée, plus puissante, n*a moins souffert le vide ou la langueur dans ce que proférait sa bouche. Point de passage de son discours où il ne répandit ses grâces particulières. Ses auditeurs ne pouvaient tousser ou détourner leur regard de lui, sans y perdre quelque chose. Il commandait par la parole et tenait ses juges irrités ou charmés à sa dévotion. Aucun homme n'eut davantage leurs affections en sa puissance. Qui l'entendait n'éprouvait qu'une crainte, c'est qu'il ne se
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tût 'i « Nul douto que Bacon n'ait pdîté k Westminster quelque choM dd cette éloquence, d'abord judiciaire, en l'appropriant à un nouvel emploi. Dans les extraits qui nous restent de ses discours, le goût actuel ne trouverait cependant pas grand sujet d'admi-^ ration. Mais les citations que lui fournissaient en abondance la littérature et Thistoire étaient alors mieux reçues qu'elles ne le seraient aujourd'hui, et l'imagination, jusque dans le positif du débat poli^ tique, ne cessait de donner comme une auréole bril* lante à sa pensée, a Le comte de Salisbury ^, disait sir Walter Raleigh^ qui lui-même excellait dans la prose et la poésie, a été un bon orateur et un méchant écrivain *, le comte de Northampton ' au contraire, bon écrivain, mauvais orateur; mais sir Francis Bacon l'a emporté tout ensemble dans l'art de parler comme dans l'art d'écrire *. w
Soutenir en Europe la cause du protestantisme^ poursuivre d'une hostilité implacable l'Espagne hu' miliée par le naufrage de la flotte invincible, maintenir au-dedans l'ordre et la prospérité, avec une fermeté habile et rarement généreuse, veiller avec une sollicitude animée par l'orgueil à la grandeur de l'État et aux intérêts du peuple, chercher le bonheur
* DiscoverieSf B. Jonson's Works^ t. IX, p. 183, édit. de Gifford, 1816.
* Sir nobert Cecll, plus tard comte de Sallsbury, secrétaire d'État et lord trésorier.
' Henri Howard, comte de Norlbamplon, lord du sceau privé sous Jacques l*^"", et qui mourut en 1614.
* Ces paroles de Raleigb sont rapportées par Rawley. qui dit les flfoir entendues. (Bacon^ çdit. Bouillet, 1. 1, p. lxxx.)