CHAPITRE II
le dit Voltaire, des maîtres à penser, Bacon peut-être a, par ses Essais^ encore plus excité, développé Tesprit anglais que par ses programmes de réorgani-* sation des sciences. La haute philosophie agit d'une manière moins directe et plus lointaine sur les intelligences que cette philosophie usuelle qui réfléchit librement et converse avec le lecteur sans méthode et sans apprêt touchant la vérité. Les Essais de Bacon sont un livre classique qui a donné naissance à tout un genre littéraire. Les Essayisis forment une famille d'auteurs fort goûtée de nos voisins, et dont la succession a, de Bacon à Macaulay, laissé dans leur histoire intellectuelle une trace brillante.
Les Essais de Bacon eurent un grand succès. Il en parut neuf éditions pendant sa vie, chacune avec des additions, et celles de la dernière sont considérables. La réputation de Técrivain releva encore celle du jurisconsulte et de Vorateur. Il avait été réélu au Parlement (octobre 1S97), et, cette fois, il ne manqua pas d'appuyer avec chaleur la demande de subsides formée par le ministère. Son cousin Cecil, maintenant secrétaire d'État, semblait le voir d'un œil bienveillant. Le bruit de son talent lui attirait la faveur du pouvoir et du public. La pauvreté étant la seule chose qu'il ne réussit pas à vaincre, il songea à s'enrichir par un mariage. Lady Hatton, belle et riche, veuve de l'héritier d'un chancelier/ était la petite-fille de lord Burleigh. Bacon aspirait à sa main, qui fut demandée pour lui à sir Thomas Cecil, son père, par cet infatigable protecteur, le comte d'Essex. Lady
Hatlon était citée pour son esprit, mais aussi pour son humeur capricieuse et violente. A Bacon, pauvre et sans emploi, elle préféra le procureur général Coke, qui avait près de cinquante ans , mais qui était fort riche, et elle l'épousa secrètement (1598). Jamais elle ne voulut prendre le nom de son mari ^ elle le tourmenta toute sa vie^ et, pour cette union irrégulièrement formée sans les publications voulues, le procureur génénd se vit, par ordre de son ancien maître, Whitgifl, maintenant archevêque de Can* teri)ury, poursuivi en violation des lois de l'Église. Il fallut que, pour obtenir son pardon, il alléguât une ignorance très-invraisemblable. On peut douter que Bacon eût été plus heureux en ménage que lui, s'il eût formé ces liens. Cependant sa figure était plus agréable, il avait plus de jeunesse, son humeur el son esprit étaient tout autrement aimables. Enfin, il parait avoir eu pour sa cousine ' un goAt sincère et per^ sistant, si Ton en juge par ses ressentiments contre Edouard Coke, par l'empire qu'elle parut quelquefois exercer sur lui, enfin par fat marque de souvenir qu'il lui donne dans son testament. La perte de ses espérances de ce côté vint l'affliger dans un moment cruel. Sa gène en était arrivée i ce point qu'un im* pitoyable usurier, qui lui avait prèié trois œnts livres sterling, le faisait arrêter dans une rue de k Cité, et il resta quelques jours sous les verrons, obligé d'invoquer pour sa libération son earac^ére publto et «m cousin le ministre ^.
1 Sa nièce à la mode de Bretagne.
« Leurs à sir ï^. Cccil , l. Vf, p. 45,
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Cependant la bienv^lUnoe et la oonfianoe de la reâne ne lui manquaient plus* Ses travaux de juris* prudence, dont il reste des monuments très-estimés, avaient enfin forcé l'incrédulité de l'envie à lui reconnaître du mérite dans sa profession. De même que l'attorney et le solliciteur général sont des avocats consultants de la couronne, attadiés i son service, et qui dirigent toutes ses affaires Judiciaires, les conseils du roi ou de la reine sont appelés, seulement dans les cas particuliers, i donner au gouvernement leur avis sur un procès qui Tintéresse, à faire même pour lui certains actes d'instruction, et enfin à prendre la parole pour sa cause. Bacon était donc assez souvent consulté par son altière maîtresse. Elle venait même lui demander i dtner dans sa retraite de Twickenham , et Tentretenir de certains écrits déplaisants qu'elle aurait voulu fiiire poursuivre comme séditieux. Des conversations plus intimes rapprochaient encore la souveraine et le sujet. Bacon passait pour le confident du comte d'Essex. Il servait souvent d'intermédiaire utile ou de négociateur discret entre le fisvori et use princesse jalouse de tout, même de la gloire de celui qu*dle aimait. Esaex avait, en 1896, obtenu, à grand'peine, le commandement d'une expédition en Espagne. La guerre offensive répugnait à la prudence de Burleigb. La reine redoutait presque également, pour Essex, les périls de la guerre et la gran-* deur que donne, la victoire. Cadix emporté de Yi%'e
< Voyez son Histoire du bureau des aliénations et ses Lectures dans la chaire de Gray*s Inn sur le s^tut d^s usa(|;es , t IV, p. lôâ el 158.
force, quelques exploits heureux, la bravoure, la générosité, l'humanité du jeune général avaient donné une certaine solidité brillante à Téclat un peu superficiel de sa valeur politique. L*Angleterre l'avait accueilli à son retour avec enthousiasme. Le gouvernement seul s'était montré froid et défiant, et la reine, qui voulut qu'on supprimât jusqu'aux relations d'une campagne dont elle tenait à diminuer l'importance, remarqua avec mécontentement qu'Essex avait traité le roi d'Espagne en ennemi personnel, et s'était, pour le vaincre, égalé à lui. Charmé de ses succès, insubordonné, arrogant, lé comte était tout propre à compromettre sa gloire par sa vanité. Témoin de ses imprudences et des ombrages de la reine, Bacon conseillait à l'un la modestie, à l'autre la générosité. Il écrivit au premier une longue lettre, qui est un cours complet de bonne conduite à l'usage des favoris d'une princesse impérieuse et défiante *. Tout leur art doit être de se faire pardonner leur fortune, et de dissimuler leur mérite et leurs services» Bacon établit qu'on ne peut, sans inconvénient, ajouter au rang d'un favori l'importance politique, la réputation militaire, la popularité. C'est là ce qui rend la reine craintive et dissimulée, parce qu'elle ne sait plus quelle force il lui reste. Aussi va-t-il jusqu'à conseiller à lord Essex de donner à Elisabeth un favori nouveau, qui ne soit rien de plus, et qui demeure tout à la dévotion de son protecteur.
Essex était peu capable de l'écouter. Fier et am •
> 4 octobre 1596. Works, t. V, lelt. 52.