CHAPITRE III
Expédition d'Essex en Irlande. — Son retour, sa disgrâce et sa ctinte. — Premières poursuites contre lui. — Ses complots, son procès et sa mort. — Conduite de Bacon. — Derniers jours et mort d'Elisabeth.
Pendant Tabsence de lord Essex, Shakspeare fit représenter sa tragédie du Bot Henri V. Dans cet ouvrage tout consacré à la gloire du vainqueur d*Azincourt , le chœur, qui vient au commencement de chaque acte réciter un poétique résumé des événements qui vont suivre, décrit, au début du cinquième, rentrée triomphale du roi à Londres, a Ainsi, continue-t-il, et par une ressemblance non de rang, mais d'affection , si maintenant le général de notre gracieuse impératrice arrivait dlrlande, comme il pourra le faire l'heureux moment venu , rapportant la rébellion percée de son épée, quelle foule quitterait la paisible cité pour aller à sa rencontre ! Avec bien plus et bien plus de raison encore , on courait vers Henri. » Shakspeare jugeait comme le vulgaire, son royalisme se trompait, et, bien contre son gré, il était mauvais courtisan. Essex, en Irlande, ne sut
que mécontenter sa maltresse. 11 tint aussi peu de compte des conseils de Bacon que des instructions royales. Il fit des nominations qui déplurent à la reine, conféra, sans autorisation, des titres de chevalerie. Non moins inhabile à opprimer qu'à obéir, il savait mal déployer cette vigueur systématique qui plait tant au pouvoir absolu. Par intérêt ou générosité, il ménagea lorsqu'on lui ordonnait de frapper. D voulut gagner ceux qu'il était chargé de soumettre, et comme il manquait de suite, d'application et de prudence , il réussit mal et parut avoir écouté des calculs de popularité plutôt que le bien de l'État. La reine s'en plaignit amèrement à Bacon. Un jour, dans le palais de Nonsuch', il lui dit qu'au heu de ces étemelles récriminations, elle devrait garder toujours auprès d'elle Essex, avec la baguette blanche a la main, comme autrefois Leicester, a Rien, ajou« tait-il, n'est moins à propos que de l'accuser sans cesse tout en lui donnant au loin d'importants com* mandements^, p II est vrai que les commandements avaient été arrachés à la faiblesse par Timportunité. Elisabeth, comme pour le punir de sa propre condes-^
• Noosuch, non pareil, était un palais commencé par Henri VllI, près d'Ewell, sur la route de LoDdrei à Epsom. C'était la résidence faTorite d'Élisabetti. Les bâtiments et les jardins qui, avec ceux de lord Burleigh, à Theobalds, passaient pour ce que I^Angleterre avait alors de plus magnifique, furent donnés par Charles 11 à la duchesse de Cleveland, baronne de Nonsuch, qui les a détruits.
* Ces paroles, ainsi que toutes celles de Bacon dan^ l'affaire du comte d'Essex, sont tirées de son apologie écrite par luimême. ( \yorks, t. Il, p. 218.) La baguette blanche est portée
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cendance , blâmait et contrariait i tout oioment son lieutenant en Irlande. D recevait des ordres qu'il n'exécutait pas, des dépêches qui l'irritaient ^ et, far tigué d'une situation insupportable, il quitta brus* quement son gouvernement et parut i l'improviste à Nonsuch devant sa souveraine. Tout poudreux du voyage, il la trouva à sa toilette, les cheveux en dé* sordre ; il tomba à ses genoux et lui baisa les mains. Le visage de la reine rayonna un moment d'affection et de joie, et tout semblait oublié. Mais, dans la journée, elle entendit son conseil. Le nouveau trésorier, Thomas Sackville, lord Buckhurst ', un vieillard plus célèbre comme poète que comme politique, n'y exer* çait pas une influence décisive *) mais le secrétaire d'État Cecil y avait pris peu i peu tout l'ascendant de son père, et il en usait plus hardiment. Lord Essex s'en aperçut le jour même au changement des manières de la reine, quand il la revit. Le soir, il eut ordre de garder les arrêts dans sa chambre, et lelen* demoin a York House, dans la maison du garde du sceau, sir Thomas Egerton, qui d'ailleurs ne lui était pas hostile. Cette sorte de détention se prolongea et
par certains grands officiers de la couronne. Mais elle est surtout IMnsigne du lord steward ofthe Household, ou grand mnflre de 11 maison, auquel, en le nommant, le roi adresse cette phrase en français: t Sénéchal, tenez le b&ton de notre maison.» Lelccsl(*r avait en eflet occupé ce premier emploi de la maison de la reine, emploi qui ne fut Jamais conféré nu comle d'Essex.
< Plus tard créé comte de Dorset. Né en 1527, mort en 1608, il est l'auteur de la première tragédie régulière qu'on ait jouée en Angleterre, Gorbodac, 1561, et du recueil de poésies historiques connu sous le titre de Miroir des maçistrals, 1563.
tint la cour inquiète et divisée durant plusieurs mois. Bacon aurait bien voulu ne voir dans tout cela que les efiets d'un refroidissement passager. Il avait essayé d'entretenir un moment Essex à Nonsuch, et même écrit quelques mots d'avis, craignant de ne pouvoir le joindre. C'est un petit nuage, disait-il, nubecula^amiet^ et il passera, ciio transibit ' . Cependant il ne faut pas négliger la reine -, il faut dissiper tous ses ombrages, et, pour cela, sans cesse la voir et l'obséder jusqu'à l'importunité. Le comte avait écouté Bacon en secouant la tète d'un air incrédule, et maintenant il était comme en prison. Bacon ne jugea pas à propos de l'y visiter ni de prendre publiquement sa défense. C'était, a-t-il prétendu, pour se conserver les moyens d'approcher la reine et de plaider auprès d'elle la cause d'un ami. Nul doute qu'il n'ait alors fait pour Essex de sincères efforts, et qu'en se pliant i la conseiller dans cette triste affaire, il n'ait tâché de détourner sa souveraine des voies de rigueur, et de diriger la politique dans le sens de la clémence. Toutefois , après un premier examen dans le conseil, elle voulut que la Chambre étoilée rendît une déclaration publique sur la conduite d*Essex en Irlande. Bacon représenta que cette manière de procéder serait sans autorité sur l'opinion, qu'elle l'indisposerait au lieu de la convaincre. Il s'abstint de paraître à la réunion de Westminster, où, devant la multitude assemblée, les ministres et les autres membres de la Chambre étoilée , opinant à haute voix et sans avoir
^ WorkSy t. V, leu. 40.