‹ Bacon, sa vie, sons temps, sa philosophieChapitre 27 sur 112 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

seule était une mesure inconstitutionnelle, ne fut pas maintenue par la reine. Parmi les emplois dont Essex était dépouillé, on n'avait pas compris la charge de grand écuyer, masier of the horse^ et c'était un lien qui le rattachait encore à sa souveraine. Bacon ne douta donc point qu'une grâce entière ou même une réconciliation complète ne pût être obtenue. Le lendemain du jugement, il avait vu la reine et reçu d'elle Tordre d'écrire une relation de tout ce qui s'était passé la veille et de la lui apporter. Quelques jours après, il vint lui en donner lecture'. Il avait rédigé avec soin les protestations de soumission et de fidélité faites par l'accusé. <c Gomme vous avez bien exprimé la part de mylord ! s'écria Elisabeth. Je vois qu'une ancienne affection ne s'oublie pas aisément. » Bacon lui répondit , il le raconte du moins, qu'il espérait bien qu'elle voulait parler pour ellemême, et il obtint qu'aucune publicité ne serait donnée à son récit, qui fut en effet supprimé. En même temps, il s'efforçait de se rapprocher discrètement du comte d'Essex et de l'engager dans une conduite prudente et modeste qui ne les compromit pas tous deux. Il lui écrivit de Gray's Inn, le 20 juillet 1600, une lettre embarrassée. Lord Essex avait dû s'expliquer ses actions, et, mieux que personne, les comprendre. Bacon était et voulait être bonus civis et bonus vir. U y avait des choses qu'il aimait encore plus que sa seigneurie, mais peu de personnes qu'il

* The Proeeedings of the earl of Essex. ( Works, t. III , p. 120.)

aimât davantage* Il avait toujours déploré qu*elle voulût voler avec des ailes de dre^ redoutant pour elle le destin dlcare^ Qu'elle s'élevât par ses propres aileS) surtout de plumes d'autruche ou de tout autre oiseau qui ne fût pas un oiëeau de proie, nul n'eu se* rait plus heureux que lui. A cette lettre gauche et affectée, Essex répondit avec un reste de bienveil* lance mêlée d'ironie et de quelque dédain. Il ne son-* geait ni â expliquer ni à censurer les actions de Bacon ] il les ignorait toutes, hors une seule, et ce dernier trait portait coup* et Vous me priezj conti-* nuait-il, de croire qUe vous aspirez seulement à la conscience et â la réputation de bonuê citis et de 6anus tir^ et je VoUS assure sincèrement que puisque c'est là votre ambition (bien que votre conduite soit de l'action et votre peitsée de la contemplation), nous pourrons très-bien tous deUJt convenife in eodem /<?rlio et convenire iiiler no$ ipsos.i. Je suis étranger à toute conception poétique , autrement je vous dirais quelque chose de votre poétique exetnplei Mais cd que je dois vous dire^ c'est que je n'ai jamais volé avec d'autres ailes que ma Confiance dans la faVeur de ma souveraine et mon désir de la mériter ; et lorsqu'une de ces ailes m'a manqué, je ne voulais qU'al-' 1er tomber aux pieds de md souveraine, quand elle aurait dû souffrir que je fusse brisé dans ma chute* v Ge dernier sentiment était de nature à satisfaire ÉUsabetb^ et Bacon le fit valoir avee diligence* 8ouf' frant et abattu, car je ne puis croire qu'il s'humiliât par dissimulation, Essex multipliait les témoignages 4e douleur et de repentir, fiien ne pouvait plu^ iûre^

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ment touchef la rein^. THotnpbatile et détofMé^, elle leva toutes leë consignes qui gênaient eti^re ^ liberté et lui peritiit d'allei" à la eampagnë où il pro^ mettait « de vivre comme Nabuthod&noêor o^ec les animouB eles ohampe^ dé brouter Vhéfbeei de êè tremper de la roaie du eieL n Baeon eipéra que la qtletelle touchait à son teHne ; il écrivit au eotnte pour le féli^ citer et célébrer la récondiliatlofi prochaine; Il lui disait en citant Térence i

Neque tu iliam dati' hortras Nec te illa. Hoc ubi fit non vere vivitur *.

Dans Tespoir d'attendrir les cœurs ^ il composa avec art pour son frère Antony et pour Essex deux lettres dont chacun d'eux devait copier une, et luimême les aurait ensuite communiquées & la reine comme un sincère témoignage des sentiment» d'un sujet désolé. C'était le moment où il s'efforçait de se justifier auprès des amis du comte et surtout de lord Henri Howard, aÛnde les ramener tous au plan de conduite qu'il recommandait. Essex semblait le seconder en restant sans bruit à la campagne dans une attitude de regret et d'abattement* Mais il faut connaUre ici toute la misère des courtisans. Ëssex avait de l'élévation d'àme, une générosité véritable ) mais le métier de favori entraîne un tel besoin de honteux abus, de si tyranniques habitudes d'opulence et d'a-

* Heauionlim., ad. !, v. iOi. (Voyez Works, t. V, lett. 53, et, pour tontes les autres cUati6tJ<i, les lettres îtO, Si, 55, 56 et 57 , et t. VI, p. 45.)

vidité, que voyant approcher le terme d'un monopole des vins d'Espagne créé à son profit plusieurs années auparavant, il en demanda à la reine le renouvellement comme une chose décisive pour sa fortune. La défiante Elisabeth crut aussitôt deviner le secret de tous ses abaissements et le motif intéressé de son repentir. Elle refusa, et se plaignit à Bacon. Il essaya de Tapaiser par une distinction d'école entre ce que les hommes font pour leur perfection et ce qu'ils font pour leur conservation. Mais il échoua, et tout l'échafaudage de ses soins fut renversé.

Ruiné et consterné, Essex n'écouta plus que le ressentiment. Ballotté sans cesse entre la douleur et Torgueil, tour à tour humble et irrité, prêt à tout, excepté à la patience et à l'obscurité, il fut rendu par le désespoir à sa témérité naturelle, et confiant dans la faveur du public qui s'intéressait à ses malheurs, il abandonna son âme à la vengeance. Il voulut à tout prix se saisir par la force d'un pouvoir quelconque, fût-ce du pouvoir royal, et de suppliant devint conspirateur. Aidé du comte de Southampton et de Walter Raleigh, lié par des intelligences secrètes avec le foi d'Ecosse qui prétendait à Théritage d'Elisabeth, il agita toute la Cité pour sa cause. Un jour enfin, il fit de sa maison une forteresse et il donna le signal de la révolte. Ses amis se réunirent àlui, prêts à soulever la ville. Le plus dévoué de tous, lord Southampton, accourut des Pays-Bas pour partager ses périls. Telle était la passion de ce protecteur de Shakspeare pour les émotions du théâtre que la veille du jour marqué pour éclater, il voulut avec d'autres conjurés

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