‹ Bacon, sa vie, sons temps, sa philosophieChapitre 32 sur 112 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

roi les réclamatioDS contre les purveyances^ et il le fit avec tant d'art et de mesure qu'il ne déplut pas. Il se signala en même temps par ses judicieuses motions sur la réforme de la loi pénale, et par ses efforts pour ménager la réunion législative de l'Angleterre et de l'Ecosse. Dans un plan qui a été conservé , il fut amené à poser les bases constitutionnelles de cette réunion, et l'on est heureux et surpris de retrouver sous sa plume, en ce qui touche la prérogative royale, des principes qui pourraient presque être avoués aujourd'hui '. Jacques avait tellement à cœur l'union des deux royaumes , qu'il dut prendre en bonne part tout ce qui fut tenté pour l'obtenir. Les temps d'Élisabetli étaient passés. Absolutiste en spéculation, Jacques souffrait l'opposition après l'avoir interdite. Pourvu que le droit divin restât en dehors, il admettait pratiquement la controverse et cédait en disputant. Quand la session prit fin, Bacon avait fait des progrès dans son esprit. Il reçut la patente du titre de conseil du roi ^, avec un salaire de quarante livres et une pension annuelle de soixante, en récompense des services rendus à la couronne par son frère et par lui. Aussi s'offrit-il au roi et à son chancelier Egerton , maintenant lord EUesmere, pour écrire . l'histoire d'Angleterre, et il y préluda par une dissertation sur la grandeur de ce royaume '. Ce fragment, qui resta inédit, n'est pas sans valeur, même aujour-

« Works, t. IV, p. 301.

* Les litres donnés par patentes sont considérés comme inamovibles.

' Of thf Greatness of kingdom of Bntain, i. III, p. 410.

d'hui. n Gêi cependant inférieur à Tessal qu'on place à la même époque, et qu'il adressa au prévôt du oot* lége d'Eton* C'est Tesquisse d'un traité d'éducation, où sont indiqués les moyens d'aider au développe^ ment des facultés humaines ^ Mais ce n'éUiit là que les avant-KH)Ureurs d'une œuvre de toute autre importance.

Malgré celte vie si agitée, il n'aVait pas cessé de nourrir les premières pensées de sa jeunesse. La réflexion, changeant de forme plutôt que d'objet, avait enfin posé dans son esprit toutes les bases de ses doctrines, et, comme pour en essayer la nouveauté sur l'intelligence du public, il écrivit en anglais son traité sur la valeur et l'avancement de la science divine et humaine *. C'est la première forme de l'ouvrage célèbre i)e Digniiate elAugmentù scien-* tinrum. H y développait ses vastes projets, et se pla* çait au premier rang des écrivains de son temps. Jamais son imagination n'avait été plus échauffée par les grandes conceptions de sa raison. Il se sentait né pour les découvertes, pour les annoncer du moins, sinon pour les faire. Il s'exaltait à l'espérance d'être le réformateur de l'esprit humain -,^1 rêvait ce qui séduit et enivre le plus la raison, même dans le royaume de l'intelligence, une révolution. Par ins-

< A Discourse touching the helps io the intellectual powers, t. V, lelt. 109. Ce morceau, que Montagu place en 1604, est renvoyé en 16i3 par Bouillet. (En latin dans son édition, t. HI, p. 521.)

• t%e tvvoo toùltés of Franciê Bacm, Of the projkienûe and aduancement of Leaming, divine and humane, in-4«, Lond., 1Ô03. Works, 1. 1; BoulUei, t, I, p. UXXîX et p. 3.

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tAnt^ U se croyait guéri de totite fttitre attibition. « Je n'en ai plua, je rcws assure, écrivait-il à Cecil ; je né place plu» mon ambition que dans ma plume. Je compte, par mes écrits, transmettre mon nom avec gloire aux siècles futurs ^ »

Peu d'hommes ont plus que Bacon vécu de la vie de la pensée. Jamais un jour peut-être ne s'écoulait sans qu'il revînt intérieurement à cette grande et chère idée qui domine dans tous ses écrits, et qu'il a reprise, remaniée, renouvelée incessamment, sans jamais parvenir à l'amener à sa véritable valeur ni à lui donner toute sa fécondité. Mais on sent, en le lisant, avec quelle passion d'orgueil et d'enthousiasme il se complaisait^ il s'absorbait dans la contemplation du grand but de tous ses travaux. Sans doute il jura mille fois d*y consacrer toutes ses forces -, il était sincère, lorsqu'il répétait qu'il voulait appartenir sans partage à la vérité et à la gloire. Mais cette ardeur pour la spécntotion était elle-même toute spéculative. C'était une de ces choses qui remplissent l'esprit et ne gouvernent pas la vie. En disant qu'il s'y douait tout entier, il pensait ce qu'il disait ; il le pensait et n'en faisait rien.

Tandis qu'il se nourrissait de méditation et d'es* pérance, il fallait vivre au milieu dés vivants. Des besoins de fortune, de vanité, d'avancement réclamaient son temps. C'était le roi, c'était le Parlement, c'étaient les cours de justice qu'il ne pouvait se défendre d'occuper sans cesse de ses efforts et de son

i Ifor^jj, t. VI, p. 47.

72 VIE DE BâGON.

nom. L'énumération des travaux de toute sorte dont on trouve les traces dans ses œuvres serait sans terme. Cet esprit actif et facile ne se relâchait pas. Les affaires l'excitaient. Des rivaux, que dans son cœur il méprisait profondément, que du haut du ciel de la philosophie il croyait voir ramper sur la terre, lui opposaient une laborieuse concurrence, et, dans la lutte, il n'était pas toujours vainqueur. Avec une réputation du premier ordre , il ne pouvait sortir des seconds rangs. Arrogant, jaloux et brutal, Coke ne discontinuait pas de lui faire obstacle, de Thumilier par son autorité, de Tinsulter quelquefois avec rudesse. Cet homme étrange donnait en plein tribunal d'étranges scènes, et se permettait tout. Sous le règne d'Elisabeth , un jour que devant la Cour de l'Échiquier Bacon présentait, en termes fort modérés, une requête pour la saisie de quelques biens, l'attorney général prit feu tout à coup, et un dialogue commença, qui caractérise le temps et les personnages. <( Monsieur Bacon, dit Coke, si vous avez quelque dent contre moi, faites-la arracher, car elle vous fera plus de mal que toutes les dents de votre tête ne vous feront de bien. — Monsieur Tattorney, répondit Bacon, je vous respecte, je ne vous crains pas , et moins vous parlerez de votre grandeur, plus j'y penserai. — Je tiens à honte, reprit le magistrat, d'être sur un pied de grandeur par rapport à vous, qui êtes moins que peu, moins que ce qu'il y a de moindre. » Puis il tint d'autres propos insultants, si bien que Bacon, se redressant sous l'injure, s'écria: « Monsieur l'attorney, ne m'accablez pas ainsi 5 car j'ai été votre supérieur et

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