‹ Bacon, sa vie, sons temps, sa philosophieChapitre 35 sur 112 · CHAPITRE IV. — 1616. 8i · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — 1616. 8i

de conformer leur, jurisprudence aux volontés souveraines, fit au roi cette belle et simple réponse : a Le cas échéant, je ferai ce qu*il conviendra que fasse un juge. » Il restait donc debout et presque menaçant. Mais le bonheur — ou le malheur — de Bacon voulut que sir Edouard s'opposât à ce que le titre de greffier en chef du Banc du roi , sinécure qui valait quatre mille livres sterling par an , fût, après avoir été promise à Somerset, transmise à son rival heureux, Geoi^e Villiers. Gela suffit pour donner de la valeur à tous les reproches élevés contre Coke. On Faccusa d'excès de juridiction, de prétentions exorbitantes ; on releva dans ses recueils de décisions judiciaires certaines opinions comme contraires aux droits de la prérogative royale. Bacon se donna la mesquine satisfaction de lui écrire une lettre où^ du toii d'un intérêt hypocrite, il l'engage à s'amender, lui offre autant de conseils qu'il trouve de torts à lui reprocher, et le torture tout à son aise en invoquant la charité chrétienne. Cité devant le Conseil privé, Coke fut répri- ' mandé *, il entendit à genoux sa sentence : elle lui interdisait l'entrée du Conseil tant qu'il plairait au roi, le privait du droit d'aUer tenir, pendant l'été de 1616, les assises des comtés de son ressort, et lui enjoignait d'employer ses vacances à corriger, sous l'inspection d'une commission de censure, la doctrine de ses arrêts , que l'absolutisme pédantesque de Jacques déclarait séditieuse. On le menaça même de le renvoyer devant la Chambre étoilée , et, quelques mois après, son office de juge lui fut même enlevé. Son successeur, sir Henri Montagne, disposa comme

8i TrE M ÈkCm.

on renteiidftit du greife du Banc» du roi, et fiftcon réunit à ses aneiem titres celui de fhafRceHer du duché de Gomouailles ' .

Son crédit était assuré par un crédit plus puissant. De bonne heure son oeil perçant ayait reconnu dans sir George Villiers le successeur certain du comte de Somerset, et il lui voua un attachement plus heureux et plus fidèle que celui qui Tavait lié au comte d^Essex. De ces deux favoris vains , ardents , légers, si peu propres & gouverner un grand empire, celui d'Elisabeth était le plus distingué par les talenls comme le plus annable par le caïuctère. Ce fut le plus malheureux -, le moins digne conserva son pou^ voir sous deux règnes et jusqu'à sa mort, pleurée du prince dont il prépara la perte.

A vingt-trois ans, Villiers avait attiré par sa bonne mine les regards séduits de son souverain. A vingtquatre, il était grand écuyer, et il avait été tait suc^ cessivement chevalier, baron, vicomte TilHers, comte de Buddngham. En s'attachani à lui. Bacon, qui ra^ sonnait toujours à merveille sur le gouvernement, et qui aurait Ûen voulu trouver dans le pouvoir mm san gesse qui justifiât son dévouement , lui adressa, sons forme ^istolaire, un plan de conduite qu'on pourrait appeler le Parfait Favori '. C'est presque un traité de la pratique du gouvernement, écrit avec un soin minutieux et un excellent jugement. On y trouve plus

* Works, t. VI, p. 84, 123, 13i et 132.

^ Advice to sir G. FillierSy etc., when he kame favorite to king Jainê9 — Works, U IN, p. 429.

d'un eomeil où la naorale éelaire 1» potitiqM, «t qo'oubKa sovrent eeW qui l'avtk domné.

C'était poar Vittwn ()iie Somerset et Cokt avaimt été renversés. L'artisan de levr nûtta eut sa ré^om-* pense. An mms de mar» I6i7,le ehancelier Ellesmere, vaineti par Tàge et la maladie, rendit an roî le grand sceau, qni fut aussitôt confié a«x mains de str Fran** eis Bacon. Le nouveau lord keeper se bita d'éerire i Buckingham qu'il était (t le plus véritable et le pkM parfait miroir et exemple de ferme et génér^euse ami' tié qu'on eût jamais vu à la cour *. » Un oootempo* riftin, sir Anthony Weldon, ajoute qu'en même temps il s'engagea à servir, sur les émoluments de sa nouvelle charge , une bonne pension à Villiers , comme faisaient tous ceux qui lui devaient leur emploi. C'est le même écrivain qui dit, en parlant de l'illustre chancelier : « Il n'a été possible qu'à un siècle indigne et corrompu en hommes et en mœurs de juger cet insigne drôle {an arrant knave) digne d'un poste aussi honorable. » — « Tout ce qui était grand et bon l'aimait et l'honorait, » dit John Aubrey, qui peut aussi passer pour un contemporain. Voilà les jugements que la postérité doit concilier ^.

Aucun des hommes dont le nom marque une époque de l'esprit humain n'a fait, je crois, une telle fortune politique. Nul philosophe, chez les modernes,

* Works, t. V, lett. 169.

* The Court and Char acier of king James, bysir A, Weldon , dans la Secret history of the court of James T. 2 vol. in-8, Lond., 1811. ^J. Aubrey, Lives of eminent men, t. Il, part. I , u-lV,p. 22i.

8i: VIE DE BACON.

n'a été appelé à participer d'aussi haut au gouvernement d'un grand pays. Mais, disons-le en baissant les yeux, l'épreuve ne fut pas glorieuse à la philosophie, et s'il fallait en juger sur ce seul exemple , le souhait de Platon serait un de ces vœux chimériques qui délivrent le vulgaire de la peine d'ajouter foi au génie. Non, il ne serait pas vrai que le bon gouvernement dépendit de l'union de la philosophie et de la puissance, et les hommes gagneraient peu à voir les philosophes devenir rois. — Mais ce danger n'est pas fort à craindre.

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