CHAPITRE y
plier la justice au caprice de Jacques et de Buckingham ; comment, au mépris de ses promesses inaugurales, il autorisa des abus dommageables à la fortune publique; comment des concessions de monopoles à des clients ou à des prête-noms du favori furent scellées du grand sceau et maintenues par des actes de contrainte qu'autorisèrent des arrêts de chancellerie. On sait que, dans les procès de son ressort, jamais l'intervention de Buckingham ne fut impuissante ou même dissimulée. On sait que jamais Findépendance du magistrat ne fut en honneur auprès de celui qui était à lui seul tout un tribunal. Bacon, sans doute, ne fit souvent que suivre des principes qu'il aurait avoués. Gloria in obsequio est une devise qui dégrade d'avance le caractère d'un juge. Dans ses Essais, il écrit sans aucun scrupule : « En ce qui touche le prince ou l'Etat, les juges avant tout doivent avoir fixé dans leur mémoire le dernier article des Douze tables : Salus populi suprema lex^ et tenir pour certain que les lois qui ne sont pas ordonnées à cette fin sont des choses captieuses et des oracles mal inspirés. Aussi est-il expédient que le roi ou l'Etat délibère bien souvent avec les juges, et par suite que les juges consultent bien souvent le prince et l'État; l'un, quand dans les délibérations politiques intervient une question de droit; les autres, quand, en matière légale, interviennent des considérations d'État. . . Que les juges se rappellent que le trône de Salomon était de chaque côté soutenu par des lions ; qu'ils soient des lions, mais des lions sous le trône '. » Qui
< Euai LIV; édit. Bouillet, t. Hl, p. 371.
M ¥iE DE BAGOM.
8«it «érae m «es principes fiarattroat d'un aubw sièele ? Baeoa, «ppuremiHent, aurait pu s'autoriser de plus d'un exemple. Examinée de près, la yertii moyenne d'un ehanoelier d'Angl^rre ou de France, vers ces tamps4i , pourrait n'être pas trouvée de beaucoup supérieure à la sienne. Aux principes de moralité politique qui régnaient dans les deux cours, nous lui accordons volontiers qu'il fit i peu près comme les autres, liais cette excuse, il n'en faut pas exagérer la valeur -, trop de nobles exceptions prouvent qu'on peut toujours se distinguer de la foule, et quand un homme est de ceux dont î'esprit s'enorgueillit de surpassa leur siècle, il est fâcheux qu'il se contente d'avoir la conscience de tout le monde.
Dès que Bacon fut revêtu de sa nouvelle dignité, il donna à son installaticm la solennité la plus impo» santé. Quand il partit de Gray's Inn pour Westminster, en pompeux cortège, faisant porter le grand soeau devant lui, un de ses confrères de la même compagnie de jurisprudence dit, le voyant se mettre en marche : « Nous vivrons bien peu, si nous ne le voyons revenir ici en plus modeste équipage. » A Westminster, après le sarment, il fit un discours en forme de programme qui semblait annoncer les plus beaux jours i la magistrature dont il était le cïief. Il donna ses insUructions au monde judiciaire. Ce fut son constant usage que de beaueoiq» comnumiquer avec les juges et les officiers supérieurs de la loi*, il les réunissait souvent, les associait autant que pos* sible à Taftîon d» gouvernement, et, en exigeant de la justice un conc<mrs qui malbeureuiement ressem-
bkk Soti i k ééj^ndanoe, il M preserivait, plus eMOFe pajr aca «Kémple que par ses ordres, Taeti» vite, la eélMié, le éévouenieBt assidu aux ëey^nrs de la pnrf^siov. Du magistral, U avait toutes les qualités, excepté les vertus indispensables.
Le roi voyageait en Ecosse, et Bacon , en son abae&oe, avait le rang, muor peut-^tre le titre, de lord praiecteur. U tenait une véritable eour, et recevait les ambassadeurs dans la salle royale des banquets de While Hall. Un peu infatué de sa grandeur, il crut Toooasion favorable pour donner oours à ses longs ressentiments contre str Edouard Coke. Le vieux légiste avait une fille qui devait bériter de sa grande fortune et de celle de lady Hatton. Il voulait la «narier i sir John VitUers, frère de Buckingham. liais la mère y était fort opposée^ elle avait conservé •ur Bacon une réelle influence, et d*aiHeurs il voyait un retour possible de faveur pour son ennemi dans oette union, négociée par le secrétaire d'Étaft Winwood, €[tte ses hauteurs avaient <4fensé. U usa des pouvoirs de sa charge, qui feisait de lui le tuteur des famiUes, pour encourager lady Hatton à enlever sa fille à son mari ] et quand celui-ci réclama, il invoqua en vain Taotorité du lord keeper ^ il lui fallut, armé d'un mandat délivré par le secrétaire d'État, us^ de la force pour reprendre son enfant. Aussitôt Bacon le fit poursuivre pour violence par le procureur général-, il alla jusqu'à menacer d'un procès Winwood, qui avait «Igné le mandat. Égaré par la haine et par une singulière présomption , il entreprit de ùkB i^prouver m côiiduite peu* le roi et
par Buckingham lui-même ^ Il pous$a Timprudénce jusqu'à laisser, dans ses lettres à Jacques, des insinuations contre le favori. Des réponses sévères et très-sensées au fond ne se firent pas attendre. Sir John Yelverton, le solliciteur général, qui voyageait avec le roi, avertit Bacon qu'il préparait, par ses imprudences, un triomphe à sir Edouard Coke.
Éclairé enfin sur sa faute et son danger, Bacon attendit avec anxiété le retour de son maître. En le revoyant, il n'épargna pour Fapaiser aucune soumission, et Buckingham, insensible à ses lettres apologétiques, lui refusa longtemps l'honneur de l'admettre à lui demander pardon. Il le reçut enfin, et le malheureux ministre se jeta à ses genoux. Il obtint sa grâce ^ mais le mariage qu'il craignait fut célébré. Sir Edouard Coke fut rétabli sur la liste du Conseil privé (septembre 1617), et ce jour enchaîna Bacon sans retour au favori qui venait de l'amnistier.
En prenant le grand sceau, il avait annoncé l'intention de ne l'appliquer à aucune patente de monopole. Mais il avait perdu le droit de rien refuser à Buckingham. Les monopoles furent prodigués sans mesure et scellés sans résistance. I^ chancellerie ne fut plus qu'un instrument! Aussi, le 4 janvier 1618, peu de jours après avoir scellé pour Buckingham les lettres patentes de marquis, le lord keeper fut- il fait lord chancelier. La pairie se fit peu attendre, et le l*'^ septembre suivant, sir Francis Bacon devint lord Yerulam. Il avait pris ce titre de l'ancien nom
^ Works, t. V, l. 481, 182; t. VI, p. 157-171.