CHAPITRE VU
devait donner à sa discussion un caractère hautement philosophique. La dédicace à Lancelot Andrews est d'ailleurs plus intéressante que l'ouvrage et donne, sur les projets et les œuvres de l'auteur, des renseignements du plus grand prix.
Ses efforts pour reprendre en jurisconsulte les travaux du magistrat et composer un digeste des lois anglaises, sont une preuve honorable de l'esprit de réformation qui l'animait, et auquel, dans les affaires publiques, son caractère et son temps lui permirent peu de donner un libre cours. Les historiens de la législation peuvent encore consulter avec fruit ses ouvrages'. Pour nous, ses idées de codification que Jacques V^ négligea en tout temps d'encourager, nous intéressent surtout parce qu'elles contribuèrent à lui inspirer une introduction à la législation célèbre sous ce titre : De la Justice universelle et des Sources du droit^. Ce travail, en effet, trouvait place dans cette philosophie encyclopédique, la pensée continuelle, ou, si Ton veut, le rêve de Bacon. C'est un des monuments qui devaient composer le vaste ensemble dont il a tracé le plan. Ce qui le distingue singulièrement, ce qui atteste qu'il avait conçu dans un esprit positif et pratique un projet qui semble, par son immensité, appartenir a la pure spéculation, c'est, quoiqu'il ait échoué dans la tentative, son soin
* A préparation toward theunion of the laws of England and Scotland, — A proposition to Bis Majesty touching the compi^ ling and amending of the laws of England, — An offer of a digest to be mode of the laws of England. ( Works, t. IV, p. 287, 363 et 374.)
* De Augm., VHI, m ; 1. 1, p. 451.
i58 VIE DE BAGOK,
assidu de recueillir des observatioiis sur toutes les parties de la seieuce et de rédiger, de tous les ordres de phénomènes, des histoires spéciales qui devairat constituer et préparer l'histoire universelle de la nature. Ainsi rhistoire des vents, celle de la vie et de la mort, celle du son, celle de la densité et de la rareté, celle de la pesanteur et de la légèreté, sont les productions de cette époque de sa vie, du moins sous leur forme définitive de rédaction ' . Tout cela, sans doute, appartient à une physique qui a vieilli, qui, peut-être, n'a jamais vécu. Souvent les observations sont inex^actes ou vagues, les explications obscures et bizarres. Mais quels laborieux préparatifs d'une théorie inductive de la nature ! C'était comme une collection d'échantillons tirés d'une mine immense. C'étaient les spécimens d'ouvrages i finir dont il avait dressé la table des matières, en composant cette pépinière des pépinières, cette Sylva sylvor rum^ qui l'occupa jusqu'à son dernier jour, et qui contient jusqu'à dix centuries d'observations et d'expériences^. Pour achever le grand ouvrage dont il prétendait esquisser quelque partie , pour préparer YHistoria Mater^ comme il l'appelle, il traçait, dans le roman de La Nouvelle Atlantide^ le plan d'une société ou d'une académie qu'il nommait singulièrement le collège de l'œuvre des six jours , lui donnant pour objet d'études toute la création *. C'était là Y Institut de Salomon , qu'il croyait, par ce nom, re-
« Wwrks, t. Vni et IX; éd. Boailloi, 1. 11, p. 323, * /d., t. I, p. 245, «t t. II, p. 1.
8 gd. Bouillet^ 1. 111, p. Itf7.
CHAPITBE VU. ^1623. 130
commander i la vanité de Jacques P% et qui devait un jour se réaliser sous le titre de la Société royale de Londres. Gowley, dans l'ode où il en célèbre la fondation, la met pour ainsi dire sous Tinvocation de Bacon , le lord chancelier dei bris de la na^ iure *.
Mais au-dessus même de la physique, dont on voit qu'il ne limitait pas très-étroitement l'empire, se plaçait ce qu'il aurait pu appeler la métaphysique, quoiqu'il entendit autrement le mot^ c'est-à-dire la philosophie des sciences, inséparable d'une certaine philosophie de l'esprit humain. C'est la recherche et la description de la méthode à laquelle nous devons nos connaissances et de l'ordre que cette méthode leur doit imposer. C'est ce qu'il voulait nommer une fois le globe intellectuel et qu'il avait ébauché sous ce nom \ c'est ce qu'avaient annoncé, comme les esquisses annoncent le tableau, l'ouvrage anglais de 1605 et le Notum Organum de 1620, réunis en un corps de doctrine. Toujours jaloux de compléter et d'ordonner sous une forme définitive cette matière immense de sa pensée, il traduisait ou faisait traduire d'anglais en latin ou remettait de latin en anglais ses œuvres de toutes sortes, et en préparait la collection méthodique et la rédaction dernière. A l'aide de savants in-
' La pentée est plus bizarre ; il dit de Btcon :
Whom a wise king and nature chose Lord ehancellor of both their laws.
( Ode à la Société royale, dans son bistoire par Sprat, iii*4<>, Lond.. 1754.)
* Descriptio Qlobi inUllecttialis. pouille^ t. lU, p. 1,
terprètes, il donnait, avec de nouveaux développements, une version latine de son livre sur Tavancement des sciences, et le liait systématiquement au Novum Organum sous le titre général A' Instauraiio Magna (1623). C'est là son véritable monument. Il est triste de lire dans la lettre par laquelle il adresse a Jacques I*' un livre immortel , a le pauvre fruit de son « loisir j cet humble post-scriptum : Det Vestra Mût m j estas obolum Belisario *. »
On dit, en effet, que tandis qu'à la campagne il étalait encore les débris d'un luxe malheureux, son dénûment était tel parfois qu'il fut obligé de demander une provision de bière à lord Brooke (son ancien ami Fulke Greville), qui la lui fit refuser par son sommelier*. Cette gène humiliante peut expliquer comment, au milieu de travaux si dignes de remplir toute une vie, d'absorber, de charmer toute une intelligence, l'homme d'État déchu, le ministre dégradé ne cessait de venir importuner encore et distraire le philosophe.
* F. BaconiSyB. de VerukmUo, K C. Sancti Albanie de mgnitate etAugmentis tcientiantm librilX, ad rcgem suum^ in-fol., Lond., 1623. Cet ouvrage, qui n*est qu'une première partie d*un tout dont VOrganum est la .seconde, remplit le premier volume de Tédition de M. Bouillet. La lettre d'envoi, Works, t. VI, p. 357, finit ainsi: « Todos duelos con pan son buenos. Itaque det Vestra Majestas, etc.
' Les contemporains entrent dans mille détails sur les habitudes et la santé de Bacon. Par exemple, il avait besoin , pour dormir la nuit, de boire, avant de se coucher, un verre de bière forte. U prétendait qu*au moment de certains changements lunaires, il se sentait fortement indisposé. Au printemps il se promenait en voiture découverte pour recevoir la pluie, qui était, disait-il, très-salutaire à cause du nitre de i*air. ( Aubrey, Lives, t. II, part. I.)