‹ Bacon, sa vie, sons temps, sa philosophieChapitre 61 sur 112 · CHAPITRE VII.— 1624. iii · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII.— 1624. iii

Pressé par une ambition incorrigible, par l'amer regret de sa chute , par des nécessités de fortune, il fit plus d'un effort, heureusement infructueux, pour persuader au roi de le rappeler aux affaires. Il écrivait sans cesse au duc de Buckingham \ il donnait d'excellents avis qui n'étaient pas toujours demandés ' -, il s'offrait pour des services qu'on n'accueillait point. Au roi, qui n'avait pas même attendu la mort de Henri lY pour se rapprocher de l'Espagne, il proposait de revenir aux alliances d'Elisabeth et de l'envoyer lui-même négocier le mariage du prince de Galles avec Henriette de France. Il cherchait tous les moyens de renouer, avec le monde politique, les liens qu'il n'aurait jamais dû former. Quelquefois il sollicitait seulement la faculté de n'être pas obligé à étudier pour vivre, après avoir vécu pour étudier ' ; il se réduisit même à demander la charge de prévôt du collège d'Eton, et sir Henri Wotton lui fut préféré, parce qu'il laissait vacante une place de maître des rôles dont Buckingham avait besoin. Bacon ne pouvait se dissimuler le refroidissement et l'oubli de son ancien protecteur. Il essayait de le servir en publiant des considérations sur une guerre avec l'Espagne, en justifiant la brusque rupture qui avait succédé aux négociations matrimoniales de Madrid*. C'était suivre Topinion publique qui approuvait la rupture, mais elle n'en était pas moins sévère pour le favori qui

« Works, t. VI, p. 358, 363, 364.

* Works, t. V, lett. 276. M signe : « De Votre Majesté le pauvre ancien serviteur et mendiant, beadsman. »

* Considérations touching a war with Spain, t. lU» p. 499,

ut Vie Dfi BACON.

renonçait à Vunion avec TEspagne, parce qu'elle avait échoué, non parce qu'elle était impopulaire. Enfin Jacques I** mourut et Charles I*' monta sur le trône. Les bontés maintes fois éprouvées du prince de Galles donnèrent à Bacon une espérance qui ne fut point rempli^, et le duc de Buckingham, qui ne perdit rien de son pouvoir, conserva son indifférence. Jamais Bacon ne put réussir à se faire arracher aux travaux d'un loisir plus glorieux que ses actions. Il perdit courage et il renonça à tout. C'était en 1628. Cette môme année , une maladie épidémique dévastait la ville de Londres. Il en fut atteint et n'en réchappa qu'en y laissant ce qui lui restait de ses forces et de sa santé. Il languit une année, obligé, sans renoncer au travail, de proportionner ses occupations à sa faiblesse. On raconte que lorsque le marquis d'Effiât vint un moment remplacer en Angleterre le comte de Tillières pour négocier l'union de la princesse Henriette, sœur de Louis XIII, avec le prince de Galles, il rendit visite à Bacon qui, malade et caché, le reçut les rideaux fermés. « Vous ressemblez aux anges, lui dit le courtisan français, on entend parler d'eux sans cesse, on les croit supérieurs aux hommes, et on n'a jamais la consolation de les voir '. »

< Effiat vint, comme envoyé extraordinaire, à la fln de 1694, et fut peu après membre d'une ambassade collective extraordinaire, dont le duc de Ghevreuse était le chef. Tillières ne fut cependant que momentanément rappelé. (Mémoires de Riche^ lieUf 1. XV et XVl.) On a deux lettres françaises de Bacon an marquis d'Effiat, quMl appelle : a M. Tambassadeur mon fils. » La première est pour lui offrir « an recompilement de ses Essayes morales et civiles (9« édition des Ess(Us, i625), puisqu'il

Pendant les dernières années de sa vie, Bacon ne publia qu'une dernière et plus complète édition de ses Essais^ , un recueil d'apophtbegmes et une traduction en vers de quelques psaumes; mais il n'eut jamais lui-même une haute idée de son talent pour la poésie.

Il donnait une grande partie de son temps à des recherches expérimentales, quoique faute de connaissances premières et du véritable don de l'observation, le résultat de ses travaux dans les sciences naturelles soit des plus médiocres. Il voulait, dans un temps, composer chaque mois une histoire d'un ordre de phénomènes physiques , et il se montrait curieux et zélé plutôt qu'habile dans l'étude de la nature. Cette disposition lui coûta la vie. Par un jour glacial du printemps de 1626, le 2 avril, il se promenait en voiture avec le docteur Witherborne , Écossais et médecin du roi, dans les environs de Highgate, et voyant tomber de la neige, il eut l'idée de l'employer comme moyen de conservation des matières putrescibles. Il descendit aussitôt, entra chez une pauvre

t faict et traite mariages non-seulement entre les princes d'Angleterre et de France, mais aussi entre les langues. » (Il faisait traduire le De ÀugmmUis.) La seconde cjit pour le prier de lui ménager les bonnes grftces de la nouvelle reine; elle est du iS janvier 1625 (6). ( Works , t. V^ lett. 299, et t. VI, p. 38i.) > À CoUeclUm of apophtegme neio and old. Works, t. II, p. Z99. — The translation of certain psalms, etc., <d., p. 5IH. ▲ubrey dit qu'il cachait son talent pour les vers, et cite comme fort jolie une pièce de vers qui commence ainsi : The world's a bubble and the life of man Less than a span, etc.

(Lives, t. H^ part. I, p. 223.)

i4i VIE DE BACON.

femme, acheta une poule, et disposa tout pour faire sur place rexpérience qu'il avait conçue. Cependant le. froid le saisit, et il se sentit assez incommodé pour chercher asile dans une maison du comte d'Arundel '. Nous avons encore la lettre pleine de courtoisie par laquelle il demandait pardon à ce seigneur de s'être, en son absence, installé chez lui. C'est la dernière qu'il ait écrite. « J'ai été sur le point, lui disait-il, d'éprouver le sort de Pline l'ancien, qui mourut pour s'être trop approché du Vésuve, afin d'en mieux observer l'éruption, » et il a soin de lui marquer que l'expérience de la neige a réussi. Mais, trop faible pour se faire transporter, il resta chez lord Arundel , entouré des soins respectueux des gens de la maison. Après une semaine de maladie, il mourut le jour de Pâques, 9 avril, dans sa soixante-sixième année. On ne cite, parmi les siens, que sir Julius Cœsar qui ait assisté à ses derniers moments. Il fut enterré sans pompe, et, selon son désir, près de Saint-Albans, dans l'église de Saint-Michel , où sa mère était ensevehe^. Il n'avait point d'enfants, et sa femme lui survécut vingt-quatre ans'.

* Works^ t. V, lett. 300. Lord Ârandel avait une maison qu'il n'habitait pas à Highgate, près de Londres, sur la route de Saint-Âlbans. \\ est connu par son goût pour les arts et par les marbres d*Ârundel.

* Voir la gravure de son tombeau dans Old England*s Wormes, in-fol°, <847, p. iOl

' Aubrey dit pourtant que sa 011e épousa un sir Thomas Underhill « her gentleman usher, whom she made deafe and blind with too much of Venus. » (Lives, t. II, part, ^n" iv,p. 226.) Ce doit être une erreur : c*est la veuve de Bacon qui épousa son huissier, sir John Underwood.

Page 1