‹ Bacon, sa vie, sons temps, sa philosophieChapitre 68 sur 112 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Introduction à la philosophie de Bacon. (Analyse de la première partie du De A^gmt^Ui$.)

Les hommes ne connaissent bien ni leurs richesses ni leurs forces^ ils exagèrent les unes ou se défient trop des autres. Ainsi les sciences sont comme des colonnes fatales devant lesquelles s'arrêtent la curiosité et Tespérance.

Si cependant on fait l'inventaire de l'héritage du savoir humain, il restera peu de chose comme vérité ou comme utilité. Toute notre sagesse n'est, dans ses origines, que celle de la Grèce ^ c'est donc une sagesse au berceau -, semblable à l'enfance, elle babille et n'engendre point. Gomme la Scylla de la fable, la science porte une tête de femme, et à son sein attachés, aboient des monstres bruyants. G'est là l'image de la scolastique. Toujours la même, toujours stérile, avec elle l'assertion demeure assertion, la question reste question ; la controverse est éternelle. La tradition des sciences se passe entre deux personnages, le maître et l'écolier, jamais entre l'inventeur et celui qui perfectionne l'invention. Aussi les sciences sont -elles stationnaires , à la différence des arts mécaniques. La philosophie intelleo-

tuelle * est une statue*, on Vadore, mais elle est immobile. Ceux qui ont commencé ont tout bit. Depuis lors, les hommes se sont contentés d'adhérer en silence. Souvent mtaie, psraii Uat a«teurs, un seul s'est élevé, il a tout effacé, tout dominé. République des lettres, état populaire asservi à des dictateurs. De là le découragement, Tindolence , le dégoût de tout travail original; jt Tlmpatienct contre toute nouveauté. Ceux qui ont essayé de sortir de servitude ont échoué. Les uns, n'allant pas jusqu'à la racine du malf ont fait çouMoelM ««w (fuû ae v«MPo<itent paa pbis haut que le pomt d'où elle» BonidcM^udMes^ leg autreg» n'obéisîSMt ^u'à une i^veugW «rdeor, oa^ changé pour changer» détnût pour détruire. Us w4 pu donner exemple de liberté, mais ila a'oftt ni lAi^fw ohé a^ee patteace, ^ riaa tfouvé de SQljde. Ha^onnUeg dana riotmtîoQ , ils oui été {cibles àmm l'effort. D'autres plus sages se sont altaobés à re34>é«' riencef mai» à l'expérisn^ ^>ute seide. Ik ont wpéi» riwenté au haaard, et mm avec p^étbûde ) ils i%'^ fiait que de peUtea ehoees. Leur tfevaîl, plu» frfid'* tueux que luBuneoxi oe g'eat pe» réglé m^ eelui 4a Créateuf , qui a eoouâencé fàf eréer le jew, avMl de créer la matiÀre* Eiï0n eem^ qui se sMt fiée à le dialectique» qui en mi to^t atteadu» ont v« bieatdt que Tesprit hmneiait réduit à lui^ntaiei w mérita»! pas entière eooSancet ^t 9^^ ^^^ art,, ben pour les diacussione de la vie civile) était loin 4'égeler le wh*

^ PfUlosophia et scientix intellectuaUs » pure ceuTre de Tin* ielKgence sans rapptif de Peipérience. {Fnstaur» Mag,^ ptMfat, 9mm.f u I, m 10»)

titîté â% te iMiitite. En s'eibr^t d'emlM9s«r «» ifii'clte M peut «fttsir, la 4i«le(9ti«(tte fte fait qm eM^ sotkter r^feitr. Tmt mi ê&m à f^Mm^ |« Meit<^ hmaftine ««ft on éiMcd dOAt ta Misse «Mien» hmmk ({M de fenâeiMMt . fi fflm «lie t6f Mmik>n des iOÎMH ces, pti» qoHitte i^^stMfatiê», un* ^/Mrati^ vi^ ritibto.

L'ens^mUe des dioses, ou èéttffrîven qui Mt l^b>* jet à conuattm, est um tahyriutfce fanmeiis^d. La route i suirre, tintât dtmf&re^ UmMt éctairée, M se montre ptts A k preiAlèfe vue ; les gcudès qui le présentant ne sont que les preifriers q«ii ^j ioteut éfMés. Ne Mmptee pis Mr ta fonune, ne coMplese pi» sur ^Mve jogettieut. n Oiut foê^dtm un Bl A ta nain^ et^ f»^ tint des pf^mièi^ peiH^eptioM jlei setiS) »e fipu]^ à pas une route scm. <> n'est pa» (pie lès andene soient A mépriser, mais les premier» na^ni^ure^ conduits A ta lueur des astres^ n'ont p«a fafi de bieai grandes déoouvertes^, eeltes^ attendaient rinnn*« tion de ta boussole ^

Ainsi ta lentetire de Èkton M est impivée par le sentiment de la légitime humiliation de t'eiprit lat^ main. Il s'agit d'une entrqppriae plus moïkate qu'elle ne semble, et qui, substituant ta puiasanee de h méthode à celle du géme^ tend A égaUier presque tous tai esf^rHs devant les «cienœs^. Les tiomme» «rant lui, jetant A peine lea yeux sur taa chosei) ie aoiit figuré que l'invention était le flruit ée ta stanple peiH sée. Ile ont In^^oqué leur esprit et lui ont d^nandé

» Prœf. gen., ç. 9-15. Cf. Nov. Org., I, 84, t. U, p. 45. * Prs^. gen.f ibid.; iVM^ (Hrpu h ttt; l^fl^lk ti»

m ANALYSE DE LA PHILOSOPHIE DE BACON.

des oriicles. Pour Bacon, il se maintiendra au cœur des choses ; il ne se fiera à Tintelligence qu'autant ^ que les rayons qui viennent des choses , par Tentremise des sens» auront fojrmé dans l'esprit de sûres images^ et pratiquant l'humilité * dans l'enseignement comme dans la recherche, il rapprochera toujours ses' idées des réalités, offrant incessamment le moyen de redresser celles-là par celles-ci, s'efforçant d'unir en légitime mariage l'expérience et la raison. Il espère, et il le demande au Dieu Père, au Dieu Verbe, au Dieu Esprit, il espère que cette nouvelle aumône accordée aux souffrances de la famille humaine passera par ses mains, et qu'en rouvrant les voies du sens de l'homme, en avivant la lumière naturelle, il ne répandra pas d'obscurité sur les saints mystères. Les choses humaines ne doivent pas nuire aux divines. Que le senî s'arrête devant celles-ci; le sens est comme le soleil, il découvre la face de la terre et ferme les portes du ciel. La terre est le domaine de la science, et c'est la science ambitieuse du bien et du mal qui perdit Adam, non la chaste science de la nature. .

Et sans parler de lui-même. Bacon termine sa préface générale, dont on vient de lire un extrait, en rappelant instamment qu'il s'agit, non de vaines idées, mais d'œuvres réelles, non des rêveries d'une secte, mais des intérêts de l'humanité, et que, délivrés de tous les préjugés de doctrines, munis des secours qu'il leur offre, en marquant le terme d'erreurs

^ Ifajestic hamiUty, Mtcaolay, p. 95.

CHAP. IL-^ESmiT GÉNÉRAL. 17S

infinies, les hommes n'ont plus qu'à se porter en avant et à contribuer pour leur part aux travaux de l'avenir '. .

Pour consommer un si grand ouvrage, il faut, selon Bacon, pratiquer dans les sciences une grande division, les partager en deux, le connu et l'inconnu, ce qui a été étudié et ce qui a été^ négligé, tracer ainsi la carte du monde scientifique, qui a aussi ses terres désertes et ses terres cultivées. Puis, après avoir reconnu le vieux monde , il faut armer l'esprit humain pour un long voyage. Il faut régler Tusagé de la raison dans la recherche des choses, instituer un art nouveau, celui de. l'interprétation de la nature. C'est bien encore une logique, mais d'un genre inconnu, et qui, tendante d'autres démonstrations que la logique vulgaire, doit en différer dans son but, dans sa marche et dans soutint de départ. Il s'agit d'inventer, non des arguments, mais des arts, non de raisonner conformément aux principes, mais de trouver les principes. De là suit qu'au lieu de procéder par le syllogisme, il faut procéder par l'induction. Le syllogisme accepte des notions toutes faites; puis, de propositions formées sur ces notions, il tire des propositions moyennes. Mais si les notions ont été mal formées , si elles n'ont pas été exactement déterminées, tout s'écroule. Nous rejetons donc le syllogisme^. C'est à l'induction qu'il faut demander

*• Cet tlinéa correspond au passage de la prm/aiio gêneralu, dont Kant a fait Tépigraphe de la seconde édition de la Cfitique de la Raison pure, ( T. 1, p. 18.)

* Rejidmus igitar syllogismnm. JHstrià. oper. n, 1. 1, p. 31.

i14 ANALYSE W U fIRMSOIWE M BACON.

BotiMM^ ^ propocÂtiûMi qiiMd il B*tgtt de dé&ur des iaits et d'^^plî^iw U réalité. L'ûvlttctÂw est alors k seule forme de démonstration qui suive fidèlfisimt los sws» aerfe d<» frè$ k aatuw^ et oondiiifie a opè-er {MT les (Aloses sw les ehosest

hm diatectieîeBë emprooteot l^a prmeipes aux sçiwee$ particulier ea. £« «éme temps ils soot pleins de re^fMH^t pour les notions premières '\ eftfin, ils se reposent sur les informations immédiates des sens* Mais la logique véritaUe pénètre dans le donaine de ^tes les sciences, et les &roe è rendre raison de \mn ftiwvfiùsu Quant aux notiims premières» elle tient pour suspeel tout ce que reeueilte TiAtelligenee i^ndcmnée à elleninème. Enfin eUe diseute les in* formations des sens et les contrôle par rexpérieiioa^ car les sens peuvent être trompés. Sans doute il séN mit insensé de vouloir affeindre aAitrement cpia par la

*^ Tovtt cslta lûi^e aaavstts dtffèrt aoias es rsadsBM, quant aux priiKipe^i que Baçou ne veut le faire eAU»4re« (Cf. Pr. ÀnaL, I, u, 6-9; x, i etsuiv. 5ec. 4»aL, U, xix< 7; XXHI, 8.)

1 nsn» Ifls paisaset au Baco» eriU^^ las nétkeclas aiit^ rieurts à la aie9U^> U faut eauMre les e^pr^ssioaa au ieQ« qui leur était donné par la logique des écoles. Ainsi ces mots d^ noHoM premières ne désignent pas dc& Idées qui soient à priori û$m l^taoâemeBt, n^s oellea que res|»it'8ôlsnMde rabjet, ioiia^diatev^ent après, la aensaiiçA, J\'oUo prima »sx s^VbOAyoM d'itttcntio prima. Ce n*est guère plus que la perception des modernes, fteeonnattre on homme dans Tobjet d'une sentatton^ c'est une intention première; reconnaître qu'en tant qu'homme U est une espèce, c'est »«• Hitentloft atçaiide. Lt logique vulgaire n* diaBiiait ammlb nM>]rsn à^ eaalfdler lei solievs pre* mières, résultat prochain de la sensation i el naco» m «e«t pas las adBiQUrj&sans suMi^n daas la scisaca 4a la béium.

miBiilkm lux ehoKS de ta aataM, et U kmite» nm^ ttvdh qa'eUe noQt dMM «i&itemi «ii» cmAsiim dMtiM, « l'eatendJMnent-MaituMetaUdmB» ' ^i ne^ ^ les rtlyoni oonme WÊé «iiAee pdliè. ihis éês illimoiM robstroent^ ésê atamm q^i m Bout ie^ idoles^ l'entâUdeHieiit est |Ma* 4ub«ièi0e plus eneim A reiTMf que les sens, et il se laisse 4xmûm&t f%f tes préjugés des hommes et les systèmes des phites cyligs.

n £Mit donc pàrgêt FaatmdemMt par u«e inple mUque^ kt eri^îque èss philo6e|Aiies, la critiqua >de6 démonstratioDS, la fdtkpia 4e Is ^prfsoa Imaïahie*. Aiasi Baeon espèi^ dMiseir, smts les auspices 4e h divine fiente, le Mt Mplial 4e ^esprit M4e lamtore.

U méthode idiisl dessinés à ^grmdê ImAs, «H fea- «era à ree«ei^, i déerii^ h» pihénefiièms 4e truAi- ^mrs, à oempeser «me hnMire naturelle et eupérinm»lale pour servir de fondenient à la philosophie. <!ettB Uslolre deit) eotntue la dèfkpie, «e ' fom isr ««r un plan nouvetSw Elle mdôj'tipsis^tffeiepraluitde^ pore Mséifitalîon» encM^^ioîM de'l'aiipmienlsÉiep. Tout doit être pris dans ^es choses mêmes '. Non ^'sHe dof¥e se bornsr i Uik^ simple «rue des ^liaa-

fea» réiat prt H rft lf #k l'^rttuaaia^, ^ ^om t 'm tssittJd»*4Site a is isya cxwf ttoirt' « s igné » ^"ém «s fl ^wseMU^aaieeeP^iAMlNeeoee, afirès Tafoir, eocaoïe bescarUi^, déblayée d«4«ut pré* J«gé : gjFpmrgmta jém et abram et ts^mwêm^amttis'iÊfreM. (Hfêv,

é¥f^ 1, 119; Mom, ^mi.'f f. Hi p. eo^'taei.)

* THbot Mcter|r<2i^fsiiitn» , retfat ^atf ss c yirttog o p Mamm ... demonsiitttoiiUia... Tm0iÀ^hwmnmmûUSi9m.i»iiL^,,U, 1. 1, p ÎK; cf. ^0». «r^, ïec. dl.J

* OïDHifli 9 rthû% fpsi» HM^a ^til« 4f^n 9il, W\ t. I,

i76 ANALYSE DE LA PHILOSOPHIE DE BACON.

mènes, il faut à Tobservation ordinaire joindre Tobservation savante, c'est-^-dire expérimenter avec art*, car cette histoire naturelle, qui est comme la première mamelle de la philosophie, doit porter la lumière dans la recherche des causes, et ne se point arrêter à des détails curieux que la nature jette sur nos pas, comme les fruits d'Atalmte, pourTCtarder notre course '.

Alors, le moment viendra d'aborder la philosophie. Pour y monter, il faut en quelque sorte une échelle intellectuelle. On lui donnera d'abord pour degrés des exemples bien choisis qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux les conditions les plus diverses des phénomènes et de l'observation. Ce seront des types, propres, comme les figures des mathématiques, à rendre la démonstration plus facile à suivre et plus claire.

Mais quand il faudra enfin établir la science, devrat-on la croire entièrement à refaire et rejeter tout ce qu'on enseigne? Il ne faut pas marcher en aveugle

p. 25; cf. Abo. Org.^ I, 122; t. II, p. 75.) Reram ioTentie a naturae lace petenda, Don ab antiquitatis tenebris repeteoda est. ^ On \oit ici, comme dans beaucoup d*autres passages , que Bacon, en recommandant Tobservation , n'entend nullement qu*on doive recueillir seulement des phénomènes détachés, mais diriger mieux la recherche de leurs causes. (Voir ci-après etDeAug., I, 87; HI, iv, 4; v, 1, 3; Aou. Org., I. Ci; Para$e. ad hi$t. nài., V ; Cogilai. de Nat. rer., III ; 1. 1, p. 93, 1 74, 495 i t. II, p. 26, 242; t. III, p. 89.) La comparaison prise de la fable d*Atalante, ainsi que beaucoup d'autres pensées ou figures qa*il affectionne, se retrouve plus d'une fois dans Bacon. .(Cf. De Aug,, Dist.op. ni, 20; 1. I, 48; t. I, p. 27 et 75; Nov, Org., I, 70 et 117; t. II, p. 33 et 70; DeSap. veUr., XXV» t. lli, p. 438.)

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