‹ Bacon, sa vie, sons temps, sa philosophieChapitre 69 sur 112 · CHAP. II. - ESPRIT GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

CHAP. II. - ESPRIT GÉNÉRAL

vers un but nouveau, et dédaigner tout ce qu'on peut en chemin rencontrer d'utile. Comme des tentes pour s'y reposer, on donnera les doctrines qu'on se sera faites ou qu'on tiendra du passé , mais à titre de science provisoire. Ces opinions sont comme les préludes et les anticipations de la philosophie dernière. Seulement rien n'en doit être accueilli que sous la réserve d'un doute général. C'est là une légitime acatalepsie, non pas celle qui détruit la possibilité de toute conclusion, en contestant la compétence de l'esprit humain', celle qui énerve et désespère, mais celle qui en même temps qu'elle suspecte tout ce qui n'est pas le résultat d'une méthode régulière, indique les degrés par où l'on atteint à la certitude, et les moyens d'arriver, par une inquisition légitime et sévère, à une doctrine définitive^. Cette partie suprême serait la philosophie, non pas première, mais seconde; non pas seulement spéculative, mais active. Bacon dit formellement qu'il la croit au-dessus de ses forces et de ses espérances. Il n'aspire qu'à en indiquer les commencements eMa route. C'est à la fortune du genre humain de la lui donner un jour. Elle sera une chose efficace, plus qu'un bonheur contemplatif, une puissance'.

* Incompetentia humaiii intellectos. (fiM^onr., pars IV,pr«/., t. II, p. 206.)

* Voilà le doute préalable de Bacon. On Yerra plus bas que Gassendi le compare à celui de Descartes. On peut dès à présent apercevoir en quoi il y ressemble et combien il en diffère. (Cf. Nov. Org., I, 426; Cogit. et Vis., XVllI; t. II, p. 78 et 387; et ci-après, 1. IV, ch. H.)

* DUl. op.^ Vi, 29; 1. 1, p. 31 ; cf. De Aug,, 1, 48, p. 73. C'est

i79 ANALYSE Ht Ik raiLOSOPHtË DE 0ACON.

L'honme ne dispose pas dé la n«l«re^ dl« i^l ki Hmite de 9&n sdToir et de son yaùtatTi Car Mddne force ne saurait rompre là cbalm des cames entre elles, ëi Ton ne tnaltrise la natnre ({u'en loî oMâssMI. La philosophie ainsi préparée ne prendra pas, si Dien le permet, le rêve de la fantaisie pour Fetemplaire du monde v^le sera l'apocalypse écHte, la tision téritaUe des testiges et des em|]^retntes da Gréatedr sn^ toute la création'.

La promesse d'une tdle scienée^ de quelque Aééà^ ration d'humilité qu'on raccompagne, ne peut manquer de ptoToque^ des doutes et nîème des scrupules. Au temps de Bacfon ainsi qu'au n6tre, la politique et

icî, pour la (ïi'emîèfc fois, que nons tétitanttons cette pensée, san» cessef aitrfhaée à BscM dans éH teriaes : StieMee, tm km¥fled0ê, on leeming is powèr^ ear m la eite so«» to«te$ ces formes, dont ancune ne se trouve textuellement dans ses outrages. É. Montàgu croît îa reconnaître à la fin du premier Iftre da i>e AUpttêiêiH, m, p. S4.< MÉh il s^ JgH d'Mire éhttsëf et d*ttu imperifUM seieniite qui n*esl guère que raseeudaiH du savant sur le reste des hommes. ( Ed. Montagu, t. II, p. xv, 85 et 599.) Le seûs de là Maxime : sàvott ëit pouvoir , se teitisxtsC phitôf dans les afplN)TisiMes 3 et 199 M IHre ^' d« Nav. 0tf ^ dans le (fuatriènie du livre 11 : « Viae ad poieutiam at^e ad scientiam bumanam conjunctissimae el fere eaedem. > T. 11, p. 9, 81 et 84. (Cf. mt, Attani., 2W, t. lU, f>. 19^), et surtout dans ces mots : Hominîs imperium sola scientia constare, um«m efuns potesft ^^ituui acU. {CefH. tt f^iê^ l^Viy tt II, p. 379 ) ; on bien encore dans ceux-ci : The sovereiçnéf of iHàn lietk m Mnowledpe, {Ftmisé ef KmwLi Wwrhs^ I. H, p. 1)9).

' aesc«rte5 enpHrie vire expriession analogue en dinM tfm'eâ nef» ridée de Dieu est « è è i w w.' la ÉisÉrcpie de revrrier em* ptehrté sur son ourvrige. » ( médit,, m, t. f, p. â9e ) Totfl ceci est extrait de la Distributio operis, t. I, p^ 1^32 ;ef., iVse. Ofp., l/ia4;i,», p. 77.)

CHAK h. -ÈSPHIT GÉNÉHAL. 17Sf

la religîcrtl s'inqdiétaiènt quel(juèfois dé la philosophie. Il dit à la religion : Salomoh et sdint t^aill h'oht condamné dans les sciences humaiiies qu'une dttibition qui leur fait franchir leurs limites. La scietice peut contempler toute la nattu*e, pourtu qu'elle soit dirigée par la charité, pourvu qu'elle ne pense pdà atteindre les divins mystères. La cotitemplatidn de la nature inspire Tadmiration, non la connaissance dé Dieu. Mais l'ignorance des causes secondes n'est pas nécessaire pour adorer la cause première. ï)ièu, dans Tordre accoutumé, n'opère que par les causes secondes; et les ignorer ou les méconnaître, garder l'erreur par piété, c'est mentir pour Dieu, comme le dit Job -, c'est immoler à Fauteur de toute vérité IHmmonde hostie du mensonge^, « Enfin l'expérience le prouve, si quelques gouttes de philosophie ont pu exciter à l'athéisme, la philosophie ratnène à là religion celui qu'elle abreuve à longs traits. Sur le seuîl de la philosophie, quand les causes secondes, objet immédiat des sens, tiennent comme assaillir l'esprit humain, et que l'ârne s'y arrête et s'y attache, il se peut que l'oubli de la première cause se glisse à leur suite. Mais si l'esprit va plus avant, s'il considère la dépendance des causes entré elles, létir successiôii, leur enchaînement, et les œuvres qui montrent une Providence, il croira facilement avec les poètes qu^ l'an^

* Bacoii revient souvent sur les dangers de ce qu'il appeUe la zélùtypie des théologiens, qu*il regarde comme Tennemie la pjus importune des sciences naturelles. (De Aug., I, 3, etc.; 1. 1, p. 39-44 ; cf. CogiU et Ki*., VII , t. II, p. 360 j Serm. fidel.y XVII, t. ni, p. Î62.)

i80 ANALYSE DE LA PHILOSOPHIE DE BACON.

neau suprême de la chaîne de la nature est attaché au pied du trône de Jupiter *. w

Les objections des politiques sont plus variées, mais plus futiles. Quand ils s'élèvent contre les sciences, il suffirait presque de leur citer des exemples. I^s Alexandre et les César étaient-ils des ennemis de rétude? Le législateur ou le magistrat qui n'a pas réfléchi sur les principes des lois ressemble au médecin qui, plein d'une confiance aveugle dans quelques remèdes empiriques, néglige les symptômes et les causes des maladies, et les traite sans réflexion ni méthode. Toutes les objections que la raison d'État, cette fiction des méchants, comme l'appelait Pie V % peut diriger contre l'alliance des lettres et des affaires. Bacon les dissipe ou les réduit à leur valeur. On sent en le lisant qu'il aime la science et les savants, mais qu'il connaît leurs faiblesses. Tantôt il dit avec fierté que si le savoir-faire leur manque, ils ont en compensation la connaissance du droit chemin. Tantôt il confesse modestement qu'ils peuvent dans les affaires se montrer incertains, timides, quel-

^ De Aug,y \, 5; t. I, p. 43. J'ai traduit le passage, parce qa*il est important et souvent cité. Bacon est revenu plus d'une fois à cette pensée : « Peu de philosophie natureUe incline les hommes à l'athéisme ; maïs une science plus pro« fonde les ramène à la religion. » Ces mots des Essais se retrouvent presque textuellement dans les Méditations sacrées, {Serm. /W., XVI, 1 ; Med. sac, X , t. III, p. 259, 473. — Sur les sentiments religieux de Bacon, cf. Prœf. gen,, 17; DeAug., 1,3-3,48; 11,11 ; IX,t. I, p. 17,74,79,98,114,134, 166,475; De Princ. et Orig,, 44, t. III, p. 144; De Sap. vet., XXVI, t. m, p. 459.)

* De Àug.f I, 8; t. I, p. 47.

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