CHAP. II. — ESPRIT GÉNÉRAL
quefois obstinés, trop affectionner les rapprochements et les comparaisons^ mais il montre comment la réflexion et Thistoire peuvent les éclairer et les prémunir, et Ton s'aperçoit qu'au fond de sa conscience, le lord chancelier voit ses fautes et ne s'en prend pas à son génie. Il entend d'ailleurs que la science écoute les conseils qu'il donne, et se délivre de ses abus comme les savants de leurs travers. Un des plus récents est cette curiosité de mots, cette vaine affectation de langage qui vers le temps de Luther s'est, par mépris de la scolastique, emparée des esprits. On ne s'est plus occupé des choses, mais des paroles. C'est le temps des Carr et des Ascham*. Il y a de la frivolité dans ce luxe littéraire : mais l'erreur est plus fâcheuse encore dans les choses que dans les mots \ le style passe après la science. Sous les formes de l'école, se cachait une science vaine et litigieuse. Or la science n'est rien que l'image de la vérité. La vérité de l'être et la vérité du connaître n'en font qu'une^, ou ne diffèrent entre elles que comme le rayon direct et le rayon réfléchi. Quand le mensonge
^ Id., p. 6(. Roger Ascham, né en 1515, mort en 1568, était un helléniste habile. Il fut précepteur d*Élisabetb, puis secrétaire pour le latin sous le règne de Marie et le suivant. 11 a écrit un ouvrage d'éducation The Schole^Master, qui n*est qu'une méthode d'enseigner les langues anciennes. Nicolas Carr, professeur de grec k Vuniversité de Cambridge, a donné en latin un écrit sur Martin Bucer, et fait une traduction de Démosthènes, publiée après sa mort, en 1571.
* Veritas essendi et veritas cognoscendi idem sunt. (De Aug»^ I, 33; 1. 1, p. 65.) Cette pensée, traduite exactement du texte anglais (Works, t. I, p. 31), est plus développée dans un fragment sur la connaissance : « L'esprit est Thomme et la connais-
est dans la scienpe, la scjpnce n'est plus* Il faqt donc se défendre de la crpdplité qui encourage l'impostnre. Si Ton accneille trop aisénient les faits, on enpombrera l'histoire naturelle de fables, comme Pline» Albert, Cardan, ont fait, malgré l'exemple d'Aristote. Ce n'est pas qii'on doive rejeter tons les cas extraordinaires. Hais si Ton prête créance à tout C0 qni se donnp pour science, on en croira des arts ou l'imagjnatioR domine, comme l'astrologie, la magie, l'aicbimie. Et cependant cepx qui les ont cultivés ont comme les enfants du vieillard d'Ésope fertilisé la terre en la bêchant pour trouver un trésor. t.acrédulitp que l'pn accorde^ non aux arts, mais aux auteurs, celle qui leur décerne une autorité, non pas sénatoriale, mais dictatoriale, est ce qui a le plus avili les sciences. Par elle, celles-ci sont tombées pn langueur, elles semblent n'avoir plus de sang dans les veines. Le temps qui perfectionne les découvertes mécani-
sanpe de resprH- Un bomme n'est qpe ce quMl connaît. L*esprit lui-même n'est qu'un accidept pour la connaissance. Car la connaissance est un double de ce qui est. La Térité de Tétre et du connaître ne fait qu'un. » (In praise of KnowL, Works, t. II, p. 12ô.) Ce passage pourrait être l'épigrapbe de Tidéalisme, et par suite d'un système d'identité universelle, ou, comme on dit, de pantbéisme. Cependant Bacon est fort éloigné de ces téméraires conséquences, et il entend seulement laire réloge du savoir et de l'esprit bumain, qui correspondent à la vérité des cboses, bien que sa proposition soit toute pareille au vers de Parménide :
Tô -^ap fltÙTÔ vciTv lo-d tc x%i iivai.
Sa pensée est plutôt celle qu4l exprime ailleurs : c L*intelli* genee bumaine est le modèle du monde. » (Nov, Org,^ 1 , I90| i4;t. Il, p. 72, T6.)
qu^ n'ajoute rien aux iuventious philosophiques, quaod eUes sont acceptées avee une foi aveugle, LW prît bumaia devient esclave i perpétuité* La vérité est ûUe du temps et non de Tautorité. Jamais dieta*tupe ne fut plus absolue que celle d'Aristote. jSous son empire, les moines enfermaient leur âma dan^ ses écrits comme leur corps dans une cellule, Ignorant rhistoire et de la nature et du temps, ils nV vaient d'autre matière d'étude que leur propre esprit. C'est le travail de Taraignée tirant d'elle-même des fils d'une finesse admirable, mais qui ne servent à rien. Sans doute le disciple doit croire, mais une fois qu'il sait, il doit user de son jugement '. I^ disciple ne doit au maître qu'une foi temporaire. Comme une eau dérivée, une doctrine, dérivée d'Aristote, ne s'élèvera jamais au-dessus d'Aristote. Il ne faut aimer avec expès ni la nouveauté, ni l'antiquité. La nouveauté ne doit pas rejeter l'antiquité, mais y ajouter. L'antiquité ne doit pas porter envie à la nouveauté. Antiquité dans le temps, jeunesse du monde. C'est notre temps qui est ancien, puisque le monde a vieilli *, De ce qu'une chose ne s'est point faite , la faiblesse d'esprit conclut qu'elle est impossible, puis
< ûportet J^m edoçtum judipio ^uo ^U. IPe Aug.^ }, 56; t. I, p. 68.) Cette proposition d'Aristote : Ael «loriuiiv tqv ^tt^Hvcvra Isopf^ift, l^lench^^ )|, ^), BacoQ se bori)^ k la limiter; Malebranche est plus sévère, et veut y voir comçie I^ formule anticipée de la prétention à Tautorité absolue qu'Aristote exerça dans Técole. (Rech, de la Vér,, 1. IH, part. I, cb. Hl, § 2.)
^ Antiquitas seculi juventus mundi ( De Aug,^ l, 58, t. I, p. 69; cf. Nov. Org., 1, 84; Cogit, et Vis., XVU; t. U, p. 45,
i84 ANALYSE DE LA PHILOSOPHIE DE BACON.
la trouve toute simple après qu'elle s*est faite. Tantôt on s'imagine que la vérité seule pouvant prévaloir, ce qui a duré doit être vrai ^ tantôt, que toute connaissance universelle, toute philosophie première est chimérique , et qu'il ne faut s'attacher qu'aux choses particulières; tantôt enfin qu'on doit, s'arrachanta toute contemplation du dehors, tourner autour de ses propres pensées et contempler le monde dans le microcosme, en sorte que le savant façonnerait la science à son image et non à la ressemblance de la nature. Mais de toutes les erreurs la plus grave est de mettre en oubli le vrai but que doivent se proposer les philosophes, et qui n'est ni l'amusement, ni le lucre, ni la gloire, mais de dépenser le don divin de la raison pour l'utilité du genre humain *.
46 et 381). Cette pensée souvent répétée, dont on vent trouver le germe dans Esdras (II, xiv, iO), est empruntée à Bruno, suivant M. Wbewell ( Cena délie cineti, I, cf. Batholmess, /. Bruno, t. Il, 1. II, D, p. 117). « Ce n*est pas, dit Descartes, que nous accordions beaucoup aux anciens à cause de leur ancienneté ; c'est nous plutôt qui devrions être dits les plus vieux. Car te monde est plus vieux que de leur temps, et nous avons une plus grande expérience des choses. » (Fragments cité par Baillet, Vie, 1. VIII, ch. X, p. 551 .) On retrouve la même idée dans Pascal, Malebrancbe, Bentbam, et, ce qui est pins extraordinaire, Bonald. ( Essai sur les lois nat., Dissert, fin,, p. 311, 2' édit., 1817 ; cf. D. Stewart, Dissert.^ note F, Works, éd. Hamilton, t. 1, p. 539.)
* Ut donum rationis divinitus datum in usus bumani generis impendant. (De Aug., 1, 48 , 1. 1, p. 73.)