CHAPITRE IV
Exposition de la méthode philosophiqae de Bacon. (Analyse da Novum Orgamum,)
La sphère encyclopédique que Bacon a décrite ne serait qu'un labyrinthe confus, s'il n'avait, en la traçant d'une main, offert de l'autre le fil conducteur. C'est cette méthode tant annoncée -, son nom est, comme on sait, le titre de l'ouvrage oh elle est exposée, Novum Organum,
Dans les sciences, il y a deux choses, le témoignage des sens, le travail de l'intelligence. Mais ces deux choses ne sont pas liées*, elles ne s'aident point, elles ne s'achèvent pas l'une l'autre. Le travail de l'intelligence est juxtaposé et non combiné aux perceptions des sens. Celles-ci sont ramassées sans ordre ni clarté, et celui-là n'a point de base. Les dialecticiens se sont aperçus de cette solution de continuité, ils ont cru trouver dans leur art un moyen d'y remédier. Mais la dialectique, telle qu'elle a longtemps prévalu, parait plus propre à consacrer l'erreur qu'à découvrir la vérité. L'œuvre était donc à reprendre à nouveau^ une seule idée restait debout, c'est que l'esprit de l'homme , pas plus que toute autre
force, ne pouvait se passer d'instrument. Il faut se représenter la science comme un obélisque que ne sauraient dresser ni un homme seul, ni des hommes réunis, s'ils n'armeqt leurs ipfiins 4e cordes et de leviers, s'ils ne coordonnent leurs efforts et ne suivent une direction ^
Il s'agit de trouver ou de rétablir le lien des perceptions à l'intelligenoe. L'homme est le ministre et l'interprète de la nature, et il n'opère et ne comprend rien qu'autant qu'il a observé en fait ou en idée l'ordre de la nature. Autrement, il ne sait ni ne peut rien. La main toute nue, Tesprit tout ^eul sont sans puissance-, il faut des outils et des appuis. La science et la puissance de l'homme coïncident en un peint, cap s'il ignore la cause, Tefflet échappe à son pouvoir. Comme il ne surmonte la nature qu'en lui cédant, ce qui est cause pour lui dans la spéculation devient dans l'œuvre principe d'action. Son action sur la nature se résout an mouvement^ tout le reste se pi^ssQ dans l'intérieur des corps. Que fqii le mécanicien, le médecin, l'alchimiste, quand il qpère ? il foit alliance avec la nature. Mais faible était TeffiQrt et mince a été le succès. De ce qu'on n*a pas réussi, il faut conelurp, non que rien n'est possible, mais que rien n'est possible par les voies qu'on a suivies. Ni les sciences ne paraissent utiles pour découvrir les procédés de l'art, ni la logique pour déoquvrir les sciences. Le syllogisme se compose de propositions, et les propositions de mots. Les mots ne sont que les étiquettes (/*|«^«)
I A'Qv, Ojf ,, (irîPf., t. M, p. 5-Tî
cn4p. ly.^mSTSQiw i)iî?5 sciBiiCEs. %^
^08 iiQtiQp^. Mf^ii^ ^ les wMons sept (braié«s {lo h^
duçtipB vérjtaUe^ l^çipeu qu'on a ijivenjé retevf^it 4^s notions Ips plus vujgfiires. ppur pwétrpf plus fiYîWrt d«p 1^ sporets da )» nature, il f^pt (pie les wtjp^ ^1 19§ lp|s soient tirées des cl^^s, soient ^tf^ite^ 4ep choses pftr un^ voie sft?^ et fégulièrei, Deui^ Voi^ sa présenteni, p^r l'une, on vplp de la s^^tipp p| ^s faits p^rilpvd(ers ^u^ axiopes 1§8 plus généraux) puis de çe§ principe^ ^( de leup vérité prise pour in^ P)U»M«i> le jugwep^ arrive 4 Vinventiou des propotr
$itiQPi Bipyenne§. Pw* l'wtre vcwe, on suspitp les aiiom^ du smn wôme de la sen8§tion et dps faits particulier^ ^ PU iwntftnt graduelleinent et s^ns inr Iprruptian, pour atteindre ^insî du ppint le moini
élevé à la hauteur des propositions les plus gépérAl^S; Qette Vflio-ci pst Ift vérit^hle, qu'ftP fiV 9^ essayée. I#s ^m méthode^ pot pe point de ^mmiju, qu'ellei partent de^ sen^ ^t dH particulier f^^v pe §'ftrrWw guç dftfîslp plusifénéf»! ^ msi^ elles diÇpBreut imw^flT sérontt w w qwp Tune up f^Mt qu^fllourer l? iwwiW» ^1 ip pftrtiwiU^F, t^iïdis que Vautre 6'y attachft tt
^ Spe^ est uua in inductione vera.... Tarn notlones qaaiç âxioiiiau magis certa ao munîta via a rébus abstrahanlar
I9i9v. oi:«., I, \k, 18, t, |i, 1^ M; çf- ^^- »?, p. ^^)\mi9m,
les fa^s copuMs; par exemple, |es dilqtatioqs à raiso» de )a tçmipéraituTe;aj:iomata, les lois ou proposilions inductives; par exemple : les corps sont dilata))les par la ctialeur.
* Pliera 5» ^epsu et ()articalari|)u^ exqU( ft^joiqata. (Ipc. ei^, ^. ta.) QacQQ appelle fiupo^e^ l^ $iiiipl^$ Pfoppsi^ADS géné-
«IHi i^ »J|P vppttée par fiiey>lPM. (f ^i/, p/f^c ^iffii. ^/bé(, ^rl. ||, fihî h sfiPli Ji ei Pfc. lYi se^il. K)
qu'elle observe avec ordre et suivant des règles. Aussi, tandis que dès le début la première pose de vaines généralités, celles auxquelles la seconde s'élève par degrés sont les plus effectives connaissances de la nature. Il y a entre les idoles de Vesprit humain et les idées de l'esprit divin * la distance qui sépare de vides fantaisies des vrais caractères ou des empreintes réelles qui se découvrent dans la création. La subtilité de la nature dépasse à bien des égards celle du sens et celle de Tentendement. Aussi les axiomes construits par le raisonnement purement argumentatif sont-ils sans valeur, tandis que ceux qui ont été régulièrement formés indiquent et définissent en quelque sorte de nouveaux faits particuliers. En menant à des découvertes ultérieures, ils rendent les sciences actives.
La vérité des axiomes se mesure à l'étendue de leurs bases empiriques. Si une maigre et courte expérience les a produits, ils ne rendent point de découvertes nouvelles -, le premier cas imprévu les ébranle. On essaye, pour les sauver, de quelque frivole distinction, lorsqu'on ferait mieux de recommencer; car l'expérience même ne doit pas être abandonnée au hasard. Faute d'expérimenter dans les règles, les hommes, attentifs uniquement aux phénomènes les plus familiers, en ont eu l'imagination frappée, et
< Divins mentis idaeas. {Id. ib. 33, p. 42.) Les idoles sont les images plus ou moins arbitraires ou gratuites que Tentendement se forge des choses. Les idées^ root presque platonique en ce sens, sont ici les essences des choses, telles qu*on peut les supposer conçues dans le plan du créateur. (Cf. Aov. Org., l, 124, p. 77.)
leur entendement prompt à conclure en a tiré certaines vues générales qui devancent la nature au lieu de la suivre. Ces anticipations leur ont tenu lieu d'interprétation, et n'en ont que plus facilement trouvé crédit. L'anticipation peut être de mise dans les sciences fondées sur des opinions. Elle peut, la dialectique aidant, soumettre les esprits -, mais que peut-elle sur les choses ?
Quand on tenterait après coup de compléter une science ainsi fonr\ée, quand on essayerait de rectifier les axiomes par une super-induction, quand on procéderait par des additions tardives, on ne sortirait pas du même cercle. Il vaut mieux tout reprendre à l'origine que de rester dans une voie semée d'obstacles et de laisser l'intelligence encombrée d'anciennes erreurs.
Ces fausses notions qui se sont emparées de l'esprit humain et qui reparaîtraient dans la régénération des sciences, si elles n'étaient extirpées dans leurs racines, sont ce que Bacon a appelé des idoles. Il les ramène à quatre dont les noms sont célèbres ^ Les idoles sont à la science de l'interprétation de la nature
« Nov. Org.,\, 26-63; t. Il, p. 13-24. Cf. De Aug. V, iv; t. I, p. 272-278. Ce mot ûHdoles a été pris ci-dessus dans un sens neutre; il peut être pris en mauvaise part. Ainsi, en français, des imaginations peuvent être vraies; mais ordinairement on entend par là des illusions. Au propre, les idoles étaient, selon rËcriture, des images taillées. Et de même qu*on a tort de les adorer, c^est un tort également d*en croire des imaginations. Ainsi les deux sens du mot idole pénètrent dans la métaphysique, et Bacon n*a pas été aussi étranger que le veut M. Hallam à ce calcul d'expression. Voyez ci-dessus, ch. UI et LH. europ, 1. III, ch. III, 60.
^4 ANi^LYSE PS h^t Pmt^SOPpiË W BACON.
p^ qup Je§ spphisRie? «ont ^ la 4ialpçtique vHlgajfe, L'JiuiTWpitP est ^^^\ f^ite qu'eUp ^t plus (rappép de rf^pmfttif qpe ^u pégatif, e^ pbepcb^ en tout quelque pliose ^e constant ^t de peri^anent, négligeant r^xceptipn et tau^ ce qqi povnrait konhler s^ çprtityd^. l^*4me, substancp égale ^{ nnifopme, ppqih suit i'ég^lilé pt Vnnifr)i-Wité, pt elle ^n supposa dftP^ la nature plus qu'il n'y en a. Son penchant l§ pûUS^ ver* Jep ^traction»» clio^^ fwgitive^ qu'elle érige en Pbosps s^ftblej». Pe U (^n règles géaéraleç qu'elle a^ l^àte deconst^uipe, p\ au^CfUeUe^elle prét^n4 fts^n? j^ttir les phénonièn^s, On émit fan^en^ent qwe le §^n^ psi la véritable mesura de^ chosps ^ pn ne voit pa§ qne Içs perceptions tant de» sein^ qpe de Vpspnt sont
pintôt relftUvps ^ l'bpnin^e c^'è^ l'nniver^ ^ t'enien-
dément immisce sa propre nature à ]% W^\kV^ de^ choses; p'est nn mirpjr m\ dévw etcnntawrna les rayonil qqe c^lle^i Iqi envQle- Cette ponfianpe irr-é-î fléchie pn «pirnién^Pa eette idpHtrip de ^n prppr« sep^, 0st, Xm^W ppemi^ra de la natnre bnm»ipe, P^ là les erpenf^s de notre psp^cp, ^ i4^§ (k l^ tfihy
Chacun y ajoute ses erreurs individuelles. Car chacun a sa constitution particulière, et suivant Tordre
et la nature de m impressions, §nivant sqn éduça^ tion, ses relations, ses études, il est pomme enfermé dans une certaine enceinte d*oà il regarde tout le
es( §^ssi ejpplf^yé 0ai)§ \^f^ my\^9P& ^\\\\Q$Ofii\\^Vip& d^ |pr({ Herbert de Gherb^ry.
reste. Si les hommes vivept, comiqp \^ veut piatQP, dans une caverne d'où ils n'aperçoivent que Ip^iipage^ des choses, chacun a sa Cf|verne-, et Ips erreurs propres à chaque individu pepvept ^\re appelles ùfçkê d^ h caverne y idolçt $pec%f^ ' .
Il entre dans nos opipions ))paucoMp de ponvep-r tiqp. Ç'^st le vulgîiire qui r^glp la signification des mots. Les hommes ont mis dan^ )e popuperce ppe certaine mas§§ d'idée^; qui sqnt |qin d'^tfp ei^^tes pi correctes. Le langage reçu sè(pe VerrPHr 4an8 leJf sociétés humaines. Ces erreurs de )fi pl^pp publique sppt idola fori.
Les mots servent à forger des etfiippps, ni4i§ le yp^ g^irp p'pst pas seul à f^hriqwef» des wate et d^^ prrpurs. l^es philosophes posant des principes, ^justent des ttiéories, consacrent des expressions, auxquelles l'esprit s'attache et s'asservit, véritables rôles flue le disciple récite après les avqir anpps. Copiipe les fahlP5 arrangées poqr la spèpe fiassent par tenir plus de place dans Tesprit c[ue les récits historiques, pes fictions deviennent des erreurs ppissantes. Ce sont les idoles du théâtre^ idola theatri.
Telle est eelte olassificatiop singulièi^ mais juste, où Dacpn a devancé toqtes ces critiaues dg Vesprit humain dfins lesquelles les mofiernes onl e^Ppllé \ et peutrètpe trouvera-t-on qu'il avait épuisé la matière, en signalant dans un Is^ngage plus sitpple les sept cftpses d'prreur qup voici.
« (^ Pta))i«s que (as l«Qmwe9voi^l)t mf U HUirnillp i)^ U faqieui§ caverne de PUloa, s^n^ ^ ftffel ap{)altia^ Rac hlirittoa)? tl$»Xa,fiépubl., vu, 516,
L'esprit humain est enclin à supposer dans les choses Tordre et la symétrie.
L'esprit humain est enclin à investir d'une aulorité inviolable les opinions qui lui plaisent.
L'esprit humain est touché surtout des choses qui le frappent d'abord et simultanément '.
L'esprit humain va de lui-même-, il ne s'arrête pas et cherche l'infini '.
L'esprit humain n'est pas une vue pure et simple des choses , lumen siccum^-^ les affections et les volontés le troublent.
L'esprit humain est trompé par la grossièreté et les illusions des sens.
L'esprit humain enfin est porté par sa nature aux abstractions, et il imagine permanent ce qui est passager *.
1 G*est Tassociation des idées.
« C'est-à-dire qu'au lieu de s'arrêter devant sa propre impuissance, impotcntia mentis, il érige en loi ce que cette impuissance même lui suggère. Ainsi une limite du monde est inconcevable, incogitabUe : Tesprit va au delà, uUetiora petit. De même pour rélernilé, la divisibilité, etc. Nov. Org., I, 48, p. 48.
* Vn œil sec, et par conséquent net. Bacon* revient plusieurs fois à cette figure employée par Vobscur Heraclite, Voyez De Aug.y I et V, I, t. ï, p. 43 et 245. Celle sentence : Aùpi ÇTjpTj «|»u/.îi (jcçtûTarY) (lumière ou œil sec, âme très-sage), fondée sur une doctrine dont le principe est dans le Timée et qui donne le tempérament sec comme le plus favorable à la santé de TAme et à sa puissance, est rapportée par Plutarque, De Vs. carn. I, et par Galien, Des mœurs, ch. V, t. I, de la Irad. de M. Daremherg.
^ Ce que les modernes ont appelé réaliser des abstractions, c Melius est naturam secare quam abstrabere. » Nov, Qrg,, 1,51, p. 19.
Toutes ces causes d'erreur n'ont nulle part plus que dans la philosophie déployé leur puissance. Bacon en retrace a grands traits Thistoire, et sous ses trois formes, sophistique, empirique ou superstitieuse, la science lui parait avoir fait fausse route. On sait combien la critique et presque la* satire ont tenu de place pendant plus d'un siècle dans l'histoire des systèmes. Ce n'est que d'hier que l'esprit humain s'est montré plus indulgent pour son passé. Tout ce qu'on a dit de vrai, de spécieux et d'outré contre ce passé, il s'en faut de peu que Bacon ne l'eût dit avant tous, paHiculièrement dans les admirables quarante dernières pages du premier livre du Novum Organum.
Le tableau qu'il trace l'attristerait jusqu'au découragement. <i Mais, dit-il, qu'on nous permette d'exprimer nos conjectures qui nous rendent l'espérance. Ainsi Christophe Colomb, avant son merveilleux voyage à travers la mer Atlantique, a produit les raisons de sa confiance dans la découverte de terres nouvelles et d'autres continents inconnus avant lui. Et ces raisons d'abord rejetées, puis confirmées par l'expérience, sont devenues les sources et les commencements des plus grandes choses. Qu'en Dieu soit la première espérance. Il est à la fois l'auteur du bien et des hommes. Il est l'archétype des sciences. La prophétie deDaniel : Mulli périr ansibunt et multiplex erit scientia^ annonce que le même siècle verra s'agrandir le monde par la navigation, et les sciences par leurs progrès^ »
« Nov. Org„l, 92, 93; t. II, p. 56. Cf. De Àugm., I, t. I, p. 74.
m ANALYSE ofe La philosophie 0E ^ACON.
11 ft'y à d'espoir que dans Une régénération des sciences. Lés erreurs commises sont elles-mêmes un enseignement. Tous fceux (Jui ont cultivé les sciences ont été des émpiHques ou des dogmatiques. Les premiers sont des fourmis qui amassent et consomment -, les sebbnds des araignées qui tirent de leur substance les fils d'Uiie trame légère * . tl faut utiil' par des nœuds plus sdiilts et plus étroits l'expérience et 1^ raison. Aristote, si riche en i^e^sôUrcefe, dollecteut* si diligent des faits, qUèmd il ébHl Thistoire des animaux, n'est J)llis le même , quatld il se propose de fabriquer utie î>hilb^bphlé; 11 feut sUltre son exemple comme naturtiiistë, f^ire sUfccédël' à Vexpérience VâgUe dont se contentent les arts mécaniques, à ce tâtonnement qui leui^ Suffit, TaH dé rebUeillir les t^ts et d'en former comme de vastes pépinières. Les faits bien ordonnés, bien digérés ; devleUd^oril lé poihl d'appui d'une lente et successive gétiéralisàtioh^.
Bdtùtek* là nature d'une chose dah§ là chose même pHse Isolément est Un vairi tl^àvall : il faut que la feeherche S'étehde el s'enrichisse par l'examen des chbses bompàtables'. l)es setisatioris fortuites, des observations détachées , une expéî^imehtation sans fêgle Hë sbht pas et ne donnent pas la science. Les expériences h'ont de prix (JU'autant qu'elles servent lie fbridémëht à la philosophie: il faut qu'elles soient
' ^on est épeS nîsi îh regeheratione scientiarum, ï, 97, t. il, p; m.
• Cf. Red. PML, t. II, p. 449.
^ Amplianda est inquisitio ad magis coin mania. Nov, Org», t, 70; i n^ p. S8;
CHAP. IV.— Méthode Dfes sciences. isô
instrticHves t)lalAl au'utilës, ttu'ëllëfe dôtiHêttl des lumières t)llitôt que des fruits. Le fhlll qtl*ëll6s rapportëht est seliletnetil utl signe dé là viritè de là décoùterte. Ainsi avdht d'dséi- inlëi^iirétet' là ilâttlfé, il faut VexpéHencé, mais réxpériertee scientificJUë , experîèhtia litteràtà. tJné triélhôdë d'etpériiîlettiâliôri est donc le |)rédlable ou la pk'èrtiièrë parllë de Fart, art ittdicàtëur, af-s {hdiciî, ou qUi doit tirer dëfe preittières expérierices ^ soit Tiildice d'expérlëilcëS nouvelles, soit Tindicë dé Vérités gériérales, ël devenir ainsi le houtel orgahê dé lit hàtbrë OU Tatt dé Finterpréler.
Vexperiêhtià ïitleràta esl èëtiendéril feftëorë âpèifié un art, 3 pëliiè Une j[)àrtië de là t)hildsophië. t^ësl une sâgdbilé ihslîriclivé, comme belle qui cohduîsîl Pah â trôuVei-, èri chassaht, Cérès qiii s'était cafchéë à tous les dieûk. Cette ttiàsse âè ÎHih* peUltôUtëlbis se réduite â des règles oU Jiltllôl 4 des procédés déterttiinês. V Le premier procédé est la Variation de Fexpérieiifcë. D'une èxpéiriëncë doniiée on jpeut vàrieh là lilattère, l'àgëîit, la quahlilé. 2** Lé développeitlëHt dé l'expérience s'àccôHiplirà en là répélaiil bU en retendant à tous lés cas possibles. â'^On pourfti pratiquer ensuite là translation dé Vexpériencé, c*éslâ-dire qU'oH pourra emprunter soit à la nature, soit à Uil art quelconque, un procédé qui se transporté
« Venâlio Panîs, be Àttgm, f , n; i. t, p. 253, Cl", bé Sapienda tvUr,, VI, t. m, p. 599. Il y a aussi là quelque jeu de mots. La rcnatio Panis était aussi inventio Cercris^ c'est-à-dire paniSy seu reram utiiium ad yitam et cnltum inventio, qualis fuit segetum, p. 400.
par analogie dans un art différent. A"" Après cela vient la compulsion de l'expérience : c'est l'art de la pousser à l'extrême, de forcer jusqu'à leurs dernières limites les propriétés qu'elle manifeste. 5° L'application de Texpérience fait servir une expérience déjà faite à une autre. 6* Là combinaison de l'expérience réunit des expériences diverses pour les employer à un résultat qu'aucune d'elles prise séparément n aurait donné. 7* Enfin il y a les hasards de rexpérience\ C'est aussi un procédé expérimental que de tout essayer, que de multiplier sans exception les tâtonnements, que de tirer au sort les résultats, en ne tentant une chose que parce qu'elle n'a pas été encore tentée. Telles sont toutes les formes que peut prendre l'expérience. 11 faut par elle chercher la lumière plutôt que le succès, et savoir que l'expérience qui ne réussit pas n'est pas toujours la moins utile.
Quand les faits particuUers auraient été ainsi régulièrement recueillis, il se pourrait qu'on découvrît déjà plus d'une chose utile, sans passer par l'intermédiaire d'une généralisation successive pour redescendre de là aux opérations de la science active. Mais il vaut mieux cheminer ainsi, il vaut mieux monter et puis descendre. L'échelle des propositions va des axiomes infimes aux axiomes suprêmes. Les premiers diffèrent peu de l'expérience nue ; les seconds sont des notions abstraites et générales sans solidité Entre ces deux extrêmes sont ces axiomes moyens, ces vérités solides et vivantes, d'où dépen-
^ Sortes experïmentA, De Augm., V, ii; 1. 1, p. 361.
dent toutes les choses humaines et la fortune même de l'humanité. Après cela, les extrêmes généralités-, à la bonne heure, pourvu qu'elles ne soient pas de libres abstractions et qu'elles soient retenues dans la vérité et limitées par les propositions moyennes. Ce ne sont pas des plumes, mais des plombs qu'il faut attacher à l'esprit humain.
Une nouvelle espèce d'induction est donc à imaginer \ non pas celle qui procède par énumération, elle est puérile et ses conclusions sont précaires. Celle qui servira à l'invention et à la démonstration des sciences divisera la nature par une exclusion légitime de tout ce qui doit être rejeté de l'ordre des faits qu'on étudie, puis, après un nombre suffisant de faits négatifs, conclura sur les affirmatifs. Cette méthode n'a pas encore été essayée, si ce n'est par le seul Platon qui, dans l'examen des définitions et des idées, emploie à quelque degré cette sorte d'induction.
 mesure que l'induction donne naissance à des propositions générales, il faut les mettre à l'épreuve et vérifier si elles dépassent la sphère des faits sur lesquels elles s'appuient, et au cas qu'elles la dépassent, s'assurer qu'elles indiquent, qu'elles préjugent avec certitude des vérités nouvelles.
Voilà qui suffit pour donner une idée de la partie destructive de la nouvelle logique, en montrant tout ce qu'elle doit remplacer : car il s'agît d'une logique, non d'une philosophie. Nous regrettons de ne pou-
* Excogitanda est. Nov, Org., I, 105, p. 62 et suiv. Cf. De i4ti^., V,n; t. I,p. 249-270.
voir ajouter tout ce que Bacon répond d'avance aux objections qui pourraient ébranler sa confiance, et dissiper ce vent d'espérance qui s'élève d'un continenl nouveau^. Un seul point, il est fondamental, ne sau-» rait être omis. Un doute peut se produire : la méthode indiquée ne convient-elle qu'à la philosophie naturelle? Non, elle s'applique également aux autres sciences, aux sciences logiques, éthiques, politiques. La logique vulgaire n'a-t-eÛe pas réglé toutes choses
Sar le syllogisme ? La nouvelle qui procède par l'inuction embrasse tout ^.
Bacon ne s'est point borné à de vagues recom-^ .mandations touchant Vemploi de Tinduction. Il a entendu donner à sa méthode inductive la nouveauté et la certitude'. Ses interprètes h*ont peut-être pas toujours montré à quelles conditions, par quels moyens, il a cru atteindre ce double objet : son système, dans ce qu'il a de technique, pourrait bien être plus original qu'ils ne l'ont pensé. Mais je n'affirmerais pas que ce qu'il a de technique et d'original eût autant de valeur et d'efficacité que Bacon l'imaginait.
1 fd.ib,^ Il4,p.68.
' Apb. 120-127. p. 72-78. Bacon revient souvent sur ees idées. Mais il faut surtout conférer avec ees passages ce qu'il dit de la connaissance sensible, du syllogisme , de rexpériencé et de ntiducUon) datis fes Cû^H. et P'is., HIV M XV» t. Il, p* 347.
' Alia omnino via inlellectui apeiiatur .. intentalaet incognila. Prxf. Methodus plaiie alia... inlroduceilda. Sov. Org. I, ioO, p. 60; cf. {\^ bt 1^8, p. 67 et •??. Ce poifli est parfaitement traité par M. Lesiie Ellis dans la préface générale de la nouvelle édition de fcîacon. T. 1, p. 2i-4tt.
CHAP. rV. — MÉTHODE DES SCIENCES. 243
Ses vues générales restent la preuve la plus populaire (le son génie.
n faut nous reporter à sa définition de la métaphysique. La forme en est Tobjet, et la forme est la différence vraie. Mais ces mots tout scolastiques ne désignent pas la forme et la différence de la scolastique ' . La forme d'une chose naturelle n*est pas ce qui la réalise, ce qui lui donne Tôtre, comme on Tentendait d'après Aristote. C*est là une fiction de Tesprit humain, qu'il faut oublier ou proscrire. Dans le langage de Bacon, la forme ou la différence véritable est la nature natvranfe ou qui produit la nature phénoménale , la source (T émanation d'où provient ce qui est l'objet de Texpérience. C'est l'essence même de la chose, le dedans du dehors, ipsissima res, la cause immanente du phénomène, une abstraction toutefois ou du moins une conception de la raison que le réalisme de Bacon ne craint pas de poser comme quelque chose d'effectif dans la nature. Cette forme-là n'est point hors de notre portée, comme celle des scolastiques^ il faut la connaître , pour en déduire de nouvelles natures, après l'avoir induite d'une nature donnée, pour tirer de nos découvertes une sorte de création, pour employer, comme on dirait aujourd'hui, les forces de la
* Pour les scolastiques, la forme fait passer Tétre de la puissance à Tacte et du genre à Tespèce . elle est ainsi la différence spéciOque. feacon détourne un peu de leur sens ces expressions usitées pour rendre dQS conceptions qu*il croit plus réelles. La natura naturans est Une expression connue des scolastiques, Chauvin, Lexic, phil, et reprise par Spinoza ; elle est opposée à natura naturata, Nov, Org, U, i, t. ii, p. 83.
« fd.iô., 15eti7, p. i04 etHS.
nature à maîtriser la nature. Deux opérations doivent en eflet être possibles : reproduire et diriger le processus latent des mouvements naturels et le schématisme latent des corps en repos.
Cest Tapplication de cette maxime vraie : connaître, c'est connaître par les causes '. Des quatre causes, Tefficienté et la matérielle n'ont rien de stable^ elles changent dans tous les objets. La finale égare la science. Mais la cause formelle est Tunité dans des matières différentes, le principe stable dans ce qui varie. Sans doute, il n'existe dans la nature que des corps individuels, produisant des actes purs individuels, mais ils les produisent d'après une loi ^ \ et cette loi est l'objet de la science, c'est elle qu'on appelle la cause formelle, dont les autres causes ne sont que les véhicules. Elle doit être telle qu'étant posée, la chose donnée en résulte infaiUiblement. Tant qu'on l'ignore, la science et la puissance sont également imparfaites. Comme elle est une dans les corps les plus différents, on peut, quand on la possède, produire des effets divers, inconnus, ce que le cours des choses, ce que l'empirisme industrieux, ce
* Recle ponitur : vere scire esse pcr causas scire, Id, iô. 2, p. 85. Citation d'ane doctrine péripatéticienne. Met, I, i. 12 et 11,1, 5.
' Corpora individua edeilTia actus puros individuos ex lege. Kov. Org, U, 2, p. SA. Ce passage est contraire au réalisme de Técole; mais il suppose un principe commun des phénomènes semblables dans les individus. Ce principe est une forme et une loi. Actes purs^ ce terme de scolastique signiûe ici les manifestations actuelles des propriétés des êtres ou ces propriétés mêmes.
que le hasard n*a jamais produit. Comme on connaît vérilablement, on opère librement.
La forme posée, le phénomène suit. Comme l'une, l'autre décroit ou disparait. La forme est ce qui tire une chose donnée d'une source d'essence commune à plusieurs et plus connue de la nature que la forme elle-même. Voici donc la règle : trouver une nature qui soit convertible en une nature donnée, et qui soit cependant la limitation d'une nature plus connue, son véritable genre'. Je traduis littéralement, expliquons ce langage obscur. Il s'agit de connaître la cause ou la loi de production d'un phénomène déterminé , en telle sorte qu'on soit maître de le faire naître dans un objet connu qu'il modiCe, dans un des corps de la nature qui passe ainsi d'un état neutre et général à un état particulier et voulu. Ce que nous disons d'une forme peut se dire de plusieurs-, et celui qui en connaîtra plusieurs pourra de même les réunir dans un corps composé. Il pourra le constituer avec toutes ses propriétés, puisqu'il en connaîtra la source.
L'analyse qui nous la révélera n'est pas, comme on le pense bien , la décomposition par le feu , mais par la raison aidée de l'induction véritable, de l'expérimentation comparative. Ici il ne faut pas invoquer Vulcain, mais Minerve.
On devra cependant observer l'agrégat dans ses moindres parties. Faudra-t-il pour cela admettre des atomes, des atomes qui supposent le vide et une ma-
» Nav. Org. Il, 4, p. 83.
tière stable? Non, maïs il faut aller jusqu'aux particules réelles, telles qu'on les trouve dans la nature, et ne pas craindre la division qui tendra à rendre les objets de la science de composés simples, d'incommensurables mesurables-, car elle limite, elle définit l'infini, et la physique a son terme dans les mathématiques.
Après que la métaphysique aura trouvé la cause formelle, et la physique les causes efficiente et matérielle, l'interprétation de la nature n'aura plus qu'à tirer de l'expérience des axiomes ou vérités générales, et de ces vérités des expériences nouvelles. Ici se trouve la garantie de la certitude de la méthode. Des deux opérations qui la constituent, la première seule, qui sert à l'autre de fondement, est étudiée dans le Novum Organum, Elle réclame le concours du sens, de la mémoire et de la raison. On a vu comment le sens et la mémoire doivent s'unir pour former un répertoire d'histoire naturelle en se souvenant toujours de la règle : ne rien imaginer, ne rien supposer, mais découvrir ou trouver ce que la nature fait ou éprouve ' . Puis le rôle de la raison commence. C'est proprement le rôle de l'induction.
En quoi consiste le procédé de l'inducb'on ? — Quels sont les auxihaires de l'induction ?
Pour expliquer le procédé. Bacon prend un exemple, la recherche de la forme du chaud, on dirait aujourd'hui, de la pâture de la chaleur. Mais on serait effrayé de l'appareil technique, du luxe d'opérations
1 Neque flngendum, neque excoglUnt^um, sed mvenlenciunf nqod nalura faciat ant ferat. II, iO; t. 11, p. 9i.
qu'il étale pour arriver en définitive à une notion encore vague et incornplétement vraie. Reiparquez que c'est Titinéraire d'un voyage à la recherche de l'inconnu . Il faut essayer beaucoup d'inutile pour être certain d'avoir tout essayé, et si le formulaire trèscompliqué qu'il prescrit n'est pas Infaillible, c'est du moins un moyen d'assurer la inarche dans une voie nouvelle, en substituant une lenteur piéthodique à une précipitation hasardeuse.
On doit donc, une forme étant donnée à déterminer : 1® Dresser une table d'existence et de présence, c'est-à-dire la table de tous les faits où se manifeste la propriété qu'on étudie en des matières d'ailleurs différentes *. â° Dresser une table d'absenoe ^ans les plus proches^ c^est-à-dire la table de tous les cas où des faits analogues w manifestent pas la même pro^ priété^. Ce seront comme autant de faits négatifs, instantiœ negativœ, à opposer aux faits positifs de la première table. 3** Presser une table des degrés ou comparative, dans laquelle soient notés tous les ots où la propriété est en plus ou en moins. Ces tables facilitent a l'intelligence la comparaison des fait? *. Puis arrive l'induction.. Il s'agit, avons-nous dît, de trouver la forme -, savoir, une nature telle qu'elle paraisse ou disparaisse, croisse ou décroisse avec une nature donnée, en d'autres termes la limitation d'une
* Tabula essenliap ei proesenliye... insUnM» cgnvenien^es, Id,
ib., «. il, p. 92 et 91,
' Tabula declinationis sive absentiae in proximo. Loc, ci(, ' Tabula gracluuin sive comparativa. A. i3, p. iO\,
Comparentia jns^anliarum ad intollecluni. A. iî>»P» H4,
nature commune, ou bien encore la loi de Tacte pur qui constitue une nature simple-, nous dirions aujourd'hui plus brièvement qu'il s'agit de trouver en quoi consiste le phénomène général ' . Il faudra commencer par exclure toutes les causes qui d'après les tables ne se trouvent pas avec le phénomène en question ou qui se rencontrent sans lui. Ces causes ne sont pas les natures simples cherchées. C'est ce que Bacon nomme pratiquer l'exclusive ^. Cette réjection opérée, les fondements de l'induction sont posés. On remarquera sans doute que cette réjection suppose que Ton ait
< Ces définitions de Bacon sont composées de termes scolastiques, entendus dans un sens particulier. Pour les bien expliquer, supposons que la forme ou le phénomène général à étudier soit la chaleur, le fait de chaleur sera la nature donnée^ liée dans son existence et son degré à la nature cherchée ou à la chaleur en elle-même, dans sa cause ou son essence, forma calidi. Celle-ci est ce qu'il y a d'identique dans les faits généraux de chaleur, la chaleur étant considérée comme une, les corps chauds comme différents, Itmtatio naturx magis cornmunis. Enfin, une chose, en tant qu'elle est chaude, est une nature simple, c'est-à-dire que l'on ne considère en elle que le simple fait de chaleur. La réalisation de ce fait ou Vacle pur de chaleur suppose une loi, c'est-à-dire quelque chose qui fait que la chaleur est comme elle est et qui la définit; c'est la forme, ou l'essence de définition. Ce langage paraîtra tout rempli d'abstractions réalisées; mais de notre temps môme, à cette question : qu'est-ce que la chaleur? on aurait, dans les cinquante dernières années, répondu successivement que c'est une abstraction, un fluide, un agent, un principe, une propriété, un phénomène, une cause de phénomènes, etc. 11 y a encore bien des mots dans la science. On commence à dire que la chaleur est un mouvement, et l'on doit remarquer ce que Bacon dit : Natura cujus limitatio est calor videtur esse motus. {Nov. Org, II, âO; t. 11, p. Ii9.)
* Facere exclusivam.
déjà les noti(ms de certaines causes possibles, de certaines natures simples. Or ces notions ne peuvent être certaines et bien déterminées dès le début. On les suppose telles ici ; mais dans le fait il faudrait, pour agir avec assurance , avoir suivi dans toutes ses parties et dans toutes ses applications la méthode dont nous n'avons encore que les commencements. Ce qui est dit dépend beaucoup de ce qui reste à dire, et des notions même élémentaires, pour être déûnitivement rectifiées, exigeraient que le cercle entier de la science eût été parcouru. Toutefois il faut bien commencer, c'est-à-dire risquer Terreur. Tout embrasser à la fois serait une confusion d'où la vérité aurait plus de peine à sortir que de Terreur même. Après examen des trois tables, il sera donc utile, dans une recherche donnée, de lâcher la bride à Tintelligence ou à la raison, et de tenter une première interprétation de la nature affirmative^ ou du phénomène positif. Observez que ce n'est qu'une permission donnée à Tintelligence, une interprétation ébauchée, ce que Bacon appelle une première vendange '.
Cette induction doit être traitée comme une hypothèse. Elle a besoin d'être contrôlée, complétée, rectifiée. Ici viennent les auxiliaires de l'induction. Bacon en annonce neuf, savoir et textuellement : les prérogatives des faits, les adminicules de l'induction, la rectification de l'induction, la variation du mode de recherche, suivant la nature du sujet, les prérogatives des natures, les limites de la recherche ou la
1 Vindemia prima (A. 20, p. 1 JO).
sj/nopMe de toutes les natures en général, la déduction A li| pratique, le préalable à la recherche, Téchelle ascendante et descendante des axiomes.
Voilà un catalogue redoutable. Des neuf articles qui le composent. Bacon n*a vraiment traité que le premier. Par prérojgative des faits, il entend leur valeur relative. Certains faits sont privilégiés en ce sens qu'ils balancent ou surpassent l'autorité d'autres faits, même plus nombreux. Ainsi un fait qui contredît cent autres faits, fùt-^l unique, sMl est bien constaté, peut renverser ou restreindre l'induction assise sur les cent autres faits. Les faits à prérogatives sont distribués en vingt-sept classes, désignées chacune par un titre spécial et quelquefois bizarre. Il serait oiseux de les énumérer'. Un mot cependant de la quatorzième classe, celle des faits de la croix ^ insian-iiœ crucis. Lorsque dans une recherche de philosophie naturelle, Tintelligence s'arrête, faute de pouvoir décider à laquelle de deux ou plusieurs propriétés possibles la cause du phénomène peut être rattachée, on se trouve comme entre plusieurs chepiins; une croix doit montrer quel est le véritable. Des explications qui se présentent, chacune doit fournir une cause qui aura ses effets propres. On expérimente donc, ou i'on observe dans l'hypothèse de telle ou telle cause. Si les effets prévus ne sont pas produits, elle n'est pas la véritable cause. C'est là la preuve décisive ou le fait de la croix, instantin crucis seu decisoria. C'est un raisonnement par exclusion qui prouve la jut-.
« ffl. ib. A, 22-70, p. 125-253,
tesse d*une hypothèse par Ja fausseté de toutes les autres. Bacon en a fait Vapplication à plusieurs questions importantes, celles de Tain^ant, du flux et du reflux de la mer, etc. Citons ce qu'il dit de la pesanteur. La pesanteur s'explique ou par une tendance naturelle des graves vers le centre de la terre, en vertu de leur propre schématisme, ou par la masse même de la matière terrestre qui les attire et les entraîne, comme un agrégat de corps de même nature vers lequel les autres corps se portent par une sorte de amsenstis. Si cette dernière supposition est fondée, les graves seront d'autant plus fortement emportés vers la terre qu'ils en seront plus rapprochés. Voici comment on en jugera par Je fait de la croix. Prenez deux horloges marchant avec une vitesse égale, Tune ayant pour moteur un poids, l'autre un ressort. Placez la première au sommet d'un édifice, la seconde restant au pied, et voyez si le mouvemmt de celle-là se ralentit-, ou vérifiez s'il s'accélère, quand vous placez l'horloge au fond d'une mine. S'il se trouve que la puissance du poids diminue quand on rélève, et augmente au-dessous de ^ surface du sol, il faut accepter pour cause de la pesanteur une attraction venant de la masse terrestre ^
^ Reefpiatar fro causa pondens attractio a massa eorporea terra. (Il, 56, p. 160.) Ce passage a motivé cette supposition de VoUalre : « On voit dans son livre (de Baco»), en termes exprès, cette attraction nouvelle dont Newton passe pour Vinvenienr. » L'expérience indiquée est sans doute conçue dans le sens de la vraie théorie de la pesanteur. Quant à ridée hypothétique d'une attraction terrestre, dont te méj\\Q de Newlon est d'avoir trouvé la loi, non devoir supposa
Les exemples par lesquels Bacon explique remploi des différentes sortes de preuves attestent des connaissances variées, une certaine sagacité dans le choix et la disposition des expériences. Les savants ne liraient pas sans intérêt tous ces programmes de recherches et s'étonneraient avec raison que Thomme qui les a indiquées n'en ait pas accompli quelquesunes. Des vingt-sept classes de faits à prérogatives, les vingt premières sont données comme propres à influer sur la spéculation, quinze en éclairant Tentendement, en Vaidant à conclure, et cinq, désignées sous le nom de faits de la lampe ou de première infm*' matiouy comme servant à secourir les sens, et parmi tous ces moyens d'observation , les instruments de physique tiennent le premier rang. Les faits des sept autres classes sont les plus propres ^ servir dans la physique opérative. Les plus importants sont les faits dits mathématiques ou les procédés de mesure ' . Quoique Bacon soit loin d'avoir aperçu la portée de ces opérations si simples, peser, mesurer, opérations qui ont changé la face des sciences, il les recommande à propos. On doit remarquer notamment ce qu'il dit des faits de lutte ou de prédominance^ c'est-à-dire des moyens de diviser un mouvement composé et de
TexisteDce, elle n*était pas étrangère à Bacon, qui empruntait même à Gilbert celle d'une force magnétique, laquelle opérant à distance, per consensum inler globum terrœ et jwnderosa^murait rendu raison des rapports entre les marées et la lune, entre le soleil et les planètes. Mais sans Tohservation astronomique, sans le calcul et Texpérionce, ce ne sont là que des bégayements avant que Newton ait parlé. (/6id., II» 45; t. Il,p.i85.) 1 /d. i6.,p. 18i.
savoir quel mouvement prédomine. Il distingue à cette occasion dix-neuf sortes de mouvements physiques, dont trois ou quatre tout au plus, tels que le mouvement d'horreur du vide, seraient aujourd'hui considérés comme des fictions. Quoique toute cette physique offre des traces du jargon métaphysique qui simulait la science pour le péripatétisme de l'école, il est impossible de méconnaître, sous la singularité pédantesque de la forme, un puissant esprit d'analyse, et le commencement d'exécution de cette grande idée, la création d'un empirisme rationnel.
Nous arrêtons ici ce compte rendu de la philosophie de Bacon, qui n'est guère qu'un extrait de YInstauratio Magna. Mais toutes les idées de l'auteur sont développées ou indiquées dans ce vaste ouvrage, inachevé pourtant. Il y manque notamment l'exposition des huit moyens auxiliaires de l'induction à la suite des faits à prérogative, puis les principes de l'art de redescendre des vérités générales à de nouvelles expériences \ c'est-à-dire que le Novum Organum est incomplet. Les quatre autres parties annoncées de YInstauratio Magna sont, -comme on l'a vu, à peine ébauchées. Mais la seule vraiment regrettable et qui manque tout à fait, est la sixième, ou cette philosophie seconde qui devait être le tableau du savoir et du pouvoir de l'homme.
Ce n'est pas qu'on ne puisse dans les nombreux fragments joints à YInstauratio, par insertion ou comme appendice, trouver çà et là des lueurs brillantes qui suppléent à la lumière continue d'un ouvrage suivi. Mais ce qu'il nous importe de connaître , c'est
25i ANALYSE DE LA PHILOSOPHIE DE BACON, la philosophie de Bacon, et non pas tant ses ouvrages ^ ô'est môme l'esprit de cette philosophie, plutôt que ses développehients accessoires et ses applications dernières, ai on là prend littéralemetit et dans ses formes pratiques^ On y ti*ouvera sans iiucun doute de la nouveauté. Quant à là certitude, le procédé indiqué ne k donne pas, il tl'est poitit démonstratif. Comme moyen de varier Texpérienôe, de prolonger Texamen et de ralentir r induction, il peut servir à mieux assurer la validité des conclusions. Mais aucune règle n'est pbsée par Bacon et ne pouvait l'être pour nous guider dans le choix des conceptions graduelles par lesquelles nous devons arriver à la conception dernière de la forme, et bien des choses sont abandonnées au Coup d'œil dé la raison humaine. Bacon n'd point rectifié ou remplacé les notions reçues qu'il condamne , ou ces conceptions scientifiques des choses sans lesquelles toute recherche marche au hasard; Ainsi point de recette sûre^ point de méthode infaillible, et le peu d'usage que l'on a fait des formes techniques d'investigation qu'il recommande en rend l*utilité fort suspecte. Mais si l'on Veut néghgèr les détails pour l'ensemble et se contenter d'une vue générale, on reconnaîtra dans ces pages de VOfgdnurH Texposition encore sco- Iftstique de la méthode des sciences, telle qu'elle est exprimée en termes plus simples et plus modernes par un Sfevant du premier ordre : « La méthode k plus sûre qui puisse nous guider dans la recherche de la Vérité consiste à s'élever par induction des phénomènes aux lois et des lois aux forces. Les
lois sont les rapports qui lient entre eux les phénomènes particuliers : quand elles ont fait connaître le principe général des forces dont elles dérivent, on le vérifie soit par des expériences directes, lorsque cela est possible, soit en examinant s'il satisfait aux phénomènes connus -, et si par une rigoureuse analyse, on les voit tous découler de ce principe, jusque dans leurs moindres détails, si d'ailleurs ils sont très-variés et très-nombreux , la science alors acquiert le plus haut degré de certitude et de perfection qu'elle puisse atteindre. Telle est devenue l'astronomie par la découverte de la pesanteur universelle '. »
* Lapla'ce, Essai philos, sur les probabilités, p. 352» éd. de 1819,