LÀ PHILOSOPHIE DE BACON CHAPITRE I
Objet, limites et caractère de la philosophie de Bacon.
Rien n'est vaste comme le champ où se meut la pensée de Bacon. Chacun de ses ouvrages a, ainsi que son génie, quelque chose d'encyclopédique, et il semble, dès le premier abord , que sa philosophie ait pour toutes limites celles du savoir humain. Aussi , lorsqu'on la veut définir, éprouve-t-on quelque embarras à la saisir, et ne sait-on quel nom lui donner. On est entraîné même à se demander si c'est bien une philosophie, et si Ton doit l'appeler ainsi. Son regard s'est étendu sur les sciences en général ; leur marche et leur but ont incessamment fixé son attention; mais il n'en a point enseigné une, et il ne les a pas enseignées toutes : qu'a-t-il donc fait ?
<c Pour moi, dit-il, je ne suis qu'un trompette, je n'engage point le combat. » Et son clairon pacifique appelle les hommes à s'unir pour marcher en-
semble à la découverte ie la nature. II se conipare sans cesse aux Français qui conquirent Naples , et dont Alexandre Borgia disait qu'ils étaient venus la craie et non les armes à la main, n'ayant qu'à faire les logements et à marquer les portes, non à les briser *.
Faut-il prendre à la lettre une déclaration si modeste? A Vépoquf où Bacon parut, la philosophie scolastique, quoique partout en déclin, comprenait encore toute une science de Dieu , de l'homme et de la nature. Tel était l'empire où commençaient à se faire entendre , depuis le début du siècle, tous ces bruits orageux avant-coureurs des révolutions. Bacon a pu pareourir les diverses parties d'un sî vaste domaine ; il ne s'en est approprié aucune. Sur la Divinité, sur f àme humaine, il dit quelques mots, et il tie pense pas que la science soit réduite à se taire ^ mais il aime mieux laisser parler la théologie sacrée. C'est également à la religion qu'il renvoie , avec la tbéodicée, une partie de la morale. Sa métaphysique s'attache peu à ces conditions générales de l'être qui avaient si longtemps absorbé la curiosité bruyante de» écoles. Quant à la logique proprement dite, il n'ajoute rien à celle qu'on enseignait avant lui, et ne se pique que d'en limiter les prétentions et Tem-
^ De Aug.f IV, i, 1. 1, p. 203. C'est là que cilant en grec un vers d'Homère, Il se campare aax hérauts, messagers des Dffox el des tiooines. L'altaaioii uu not d*Âiexandre VI sur les Français qui ont conquis rilalie col gesso^ revient souvent. Cf. /(/. IH, VI. Nov. Org., I, 3o. Eedarg. PhiL, § 2, t. I, p. 202, t. ï, p. U, 4i8; Ed. LoagmaR, t. I, p. ie9.
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p)oi. Cépen(iant il parle sans cesse d'une philosophie naturelle^ il répète ce nom devenu classique dans son pays. « Je conçois, dît-il, une philosophie naturelle telle, qu'au lieu de se perdre dans les fumées des subtiles et sublimes spéculations , elle travaille efficacement à soulager les maux de la vie humaine '. » Examen fait, fl semble que, sous ce nom, il ait surtout compris l'ensemble des sciences physiques. Ce sont eHes dont il a particulièrement célébré la dignité originelle et la grandeur future, dignîias et augmenia; c'est à elles que se rattachent nombre d'essais spéciaux qui jïrouvent au moins une savante curiosité. Mais là ne sont pas les vrais monuments de sa renommée-, et il se serait, comme philosophe, borné à de vagues généralités, si dans sa revue des sciences, les touchant sans les approfondir toutes, il ne s'attachait à marquer leur objet en indiquant les moyens de l'atteindre ^ si, considérant la philosophie dans son histoire , ou pour mieux dire dans ses produits , il n'eût observé qu'à titre de science universelle ou de science des sciences, elle avait mené l'esprit humain à de médiocres résultats , et ne s'était recommandée depuis des siècles par aucune grande ou utile découverte. Jugeant de l'arbre par ses fruits, 11 a donc entrepris la critique de l'art même de savoir, c'est-à-dire de l'art de découvrir; aussitôt il a vu se
« De Aug., ÎT, n, 6, Cf. Nov. Org,, I, 96.» l. I, p. i J6, et II, p. 5S. La philosophie natarelle est même âetenne en Angleterre la philosophie par excellence. Aussi Newton , après avoir énuméré les propriétés de la matière, les appelle-t-il toHmph'ilosophix fandamentam. (t^rincip,, m, t. Hl, p. 5.)
manifester la cause d'une longue impuissance, et, condamnant Tart enseigné jusqu'à lui et qui n'était autre que la logique du syllogisme, il a conclu à la nécessité d'une méthode nouvelle, qu'il a cru trouver dans une logique de l'induction. Ainsi les sciences sont une philosophie de la nature, et la philosophie de Bacon est une philosophie des sciences.
Mais quelles sont les limites de la philosophie des sciences P On pourrait les porter fort au delà de la ligne où Bacon s'est arrêté, faire paraître ainsi sa doctrine insuffisante, et l'accabler à son tour d'une masse de desiderata. Mais lui-même il déclare qu'il n'apporte point une théorie complète^ universelle'. On ne peut lui réclamer ce qu'il ne promet pas, ni lui opposer des exigences qui n'étaient pas nées de son temps. Ce serait s'armer contre lui de progrès qui lui sont dus peut-être, et c'est assez que sur les questions qu'il n'a pas approfondies ni résolues, il n'ait point produit d'erreur grave et nouvelle. S'il n'a pas tout affermi, il n'a rien fait pour ébranler aucune vérité fondamentale, et nulle saine doctrine ne doit le tenir pour adversaire, quelque abus qu'on ait pu fsdre de certaines conséquences imputées à ses principes.
Il faut donc, pour bien juger sa philosophie, la circonscrire dans le cercle de ses intentions. Une fois admis qu'il est loin d'avoir tout dit, on trouvera rarement qu'il a mal dit. Si je ne cherche pas dans ses livres une psychologie ou une théodicée, j'aurai peu de reproches à faire à ce qu'il y écrit sur la théodicée
* Nov, Org., I, 116, t. II, p. 69.