CHAP. IL — DE L*ORDRE ENCYCLOPÉDIQUE
Sophie universelle*, mais il sortit peu du inonde de Tabstraction, et pour trouver une collection plus positive des connaissances humaines, il faut aller jusqu'à rimmense recueil que composa Vincent de Beauvais. Le Spéculum majus de ce protégé de saint Louis renferme trois miroirs distincts où se réfléchissent la nature, la science et l'histoire '. Quant à la première, le tableau même de la création nous offre Tordre dans lequel il faut l'étudier , et l'hexameron de la Genèse contient le vrai dénombrement de toutes les parties de l'universelle réalité. Cette idée ne manque ni de nouveauté ni de grandeur. Pour le contenu de son livre, Vincent de Beauvais doit beaucoup à Isidore de Séville; mais son ordonnance est à lui.
La dialecti<iue , qu'on appelait la science des sciences, et la théologie, à peine séparable de la dialectique, conduisaient le moyen âge à une sorte de science universelle ou du moins à une vue universelle de la science. Les Sommes philosophiques ou théologiques ressemblaient donc à des encyclopédies, au moins par la généralité des principes et la diversité des questions. La plus célèbre, celle de saint Thomas, étonne encore par retendue d'esprit, d'instruction et de mémoire qu elle suppose, et il est impossible de la lire, sans y acquérir des notions sur toutes les parties des connaissances humaines au treizième siècle.
^ Magna de naturis philosopMOy imprimé en 1474, et PhHo* Mophia tninor^ sive lib, de elem. phil.^ inséré dans les Œuvres de Bède.
* Spéculum quadruplex; 7 vol. in-foL Argent., 1473. Le quatrième 5pecti/um (morale) D*es>t pas de Vincent de Beauvais.
ne EJcAMË^ bB LÀ PtiiLOsoi^Hie bE ËÀcoif.
Celui qiie ses contemporains appelaient â bon drdit h dottèHr iifitvërsisl ftVait disséminé son saVoir dàrts vingt Volumes divert, hiais il ii'avait pas tetité d'embrassel* d*utt seul toiip d'tëil Fetisemble et Tordre des scientes, qtioiqu'il n'eût i-ien ignoré de ce tjtie son sièéte poùtâit cônnattfe. Plutôt cjue Albert le Grand, le ttioihé singUliel^ qui a le |)remier illustré Ife notti de Bacon , devrait , pour sa manière d'envisager les scleticesj êtfe dite dllpfès de son illustre hmiionyme, et qUôiqUëRogei- n'ait pû^ Visé à l'universalité, il au- 4^it pu, pût tes Vues générales el par lé lour de son èspritj exercef utie influence philrt*;o(ihiqUe qui hâtât le l'éveil dil seizième èièclé. Mais fietl hé jprouvè mieux au treizième et ém suivéhts W préfrt^tidêWtice de la foutlilfe sttr le ti-^vdil et le génie, uh hhmme tel qbe le prettiiër Badofl JiUt se rtionlfet- et dist)araître sans làisSet* de traces après lili.
Cette tetldatice â l'utiiversalitê, qui èighale \à philosophie scohstique , lui Venait de ée qu'elle se limitait peu, nott dé ^ qu'elle aspirait â l'ordonnance de Fertsemble. Bacott h'a éoîi testé aU finisse ni l'étendue, ni la portée de ses principes et de ses recherches. C'est le choix de ces |)rlneipes^ éVst resj)rit de ces recherches, c'est là confusion dans la généralité qu'il attaque. QUdiqUe sa philosophie stiit ericore foH générale, il travaille plus à se restreindi^ qU'â s'étendre. Toute détermination, le mot l'indique, est une limite, et le dessein dé Bacoti A surtout été dé déterminer les otjels et les méthodes des sciences. Il n'est encyclopédique qu'autant que son dessein l'y oblige, et si sa vlîe se porle au loin, c'est plutAt en av-ant de lui
CËAP. ÎI.-DÈ LÔftMË ÈPJCVCLDfrÊIitÔDÉ. âgî
qu'autour de lui-, dlé embrassé tout l*àvenîr des sciences. La graiideur de sa philosophie est surtout en perspective.
L'idée d'Uit prôgi*amihê encyclopédique naissait de son sujet môme, et la critiqué des sciences eti comprenait la revue. Mais voici ou sa véritable origifialité cotnmence. Partant, comme toils les philosophes, de rehchâînement de nos connaissailces ou môme du principe de l*uhité de la science, il a songé le premiei* à classer les sciences suivant les tacultés de Tesprit humain , pensée en elle-ménîe ingénieuse et philosophique. On a eu tort de lui en disputer la propriété. Il n*y en a point trace dans T œuvre ignorée de Christophe de Savigny , et l'encyclopédie d'Alstedius a bien le mérite de commencer par une sorte de tableau psychologique, sous le nom ahexilogie , mais ce n'est point la division de Ëacon, et l'ouvrage a paru postérieurement à la première édition anglaise du traité de V Avancement du Savoir '.
1 IHm ftdn Eneielùpédie ou M mté et lu tktim (Êè ttnéé ité arts et sciences^ SaTigny ne fail (|ue se eônfbrner à la tradition de rantiquité en rattachant tout à la philosophie. Voyez Tahtêaudb accofnplis de tous les arls libéraux, etc. Atlas in-fol., fntiÈi îum. AUtedin», tié en Nassail ^etê là fin du quinzième siècle, a publié une Scientiamm omnimn Sncyclopœéiai dont It première édition est, dit-on, de 1610. Dans Fédition de Lyon, 1619, Celle qtie j'ai eu soiis les yeiix, Elacon est au nombre des auienrs citéS; L'outrage est uiie encyclopédie méthodique, <fn une suite de traités lort étendds qui pentelit intéresser comme dates de la science. Quelques divisions et quelques définitions m*ont paru asse]( remarquables. Consulter, touchant le^ dite^ses encyclopédies, la Bilflwtheea reAliê pMloâ&pkica de Lf-^ penius, t. 1^ p. 436* et lit préface de la 7* édition die ÏEntffelo^ pœdia Britannica,
Le principe de division, inventé par Bacon, offre au moins l'avantage d*étre naturel et stable. Il n'existe point de science en soi ; les sciences n'ont d'absolument réel que leur objet; elles ne sont essentielles qu'au sujet, pour parler comme l'école. Elles appartiennent, suivant Aristote, à la catégorie de l'avoù-, c'est-à-dire que la science est dans le savant. On n'a donc, pour fonder une classification, que le choix entre l'objet et le sujet. Si tout ce qu'on peut cx)nnaitre était connu, la classification des sciences d'après leurs objets serait la plus parfaite ^ car par ellemême elle donnerait déjà la science. Mais puisqu'elle l'anticipe, elle la suppose-, elle est donc, non-seulement difficile à rendre bien compréhensible pour celui qui ne possède pas la science encore, mais elle est aussi sujette à toutes les erreurs, exposée à toutes les variations, qui sont dans la destinée d'une science en travail. Si au contraire on se tourne du côté de Tesprit humain, et que l'on cherche dans le petit monde un exemplaire du grand, une inspection attentive peut avoir bientôt fait la revue de toutes les forces de l'intelligence et de leurs divers emplois, et il en peut résulter un dénombrement exact des diverses branches de la connaissance. La science est plus que la connaissance -, c'est la connaissance réfléchie, systématique, méthodique; elle est un produit à la fois naturel et artificiel de l'esprit , et elle vaut ce qu'il vaut lui-même. Rien donc n'interdit de rechercher si parmi les facultés qui le constituent, chacune n'aurait point sa part spéciale, sa destination, sa tâche, dans le travail du savoir universel, et ne donnerait pas
GHAP. II. — lœ L*ORDRE ENCYCLOPÉDIQUE. S89
sa marque à la partie de l'œuvre qu'elle est chargée d'accomplir. De même que pour mesurer tous les objets matériels, les géomètres ont youlu un éta* lou de mesure qui fût une grandeur réelle et sensiblement invariable du monde que nous habitons, il pourrait être utile de trouver dans la décomposition de l'esprit humain en quantités fixes, le principe stable d'une division du monde mobile des sciences. Ce système permettrait de classer plus aisément, plus naturellement, certaines portions du travail intellectuel de l'humanité, qui ne sont pas les preuves les moins éclatantes de son excellence, mais qui peuvent difficilement figurer sur l'atlas scien<^ tifique. Les arts et les lettres n'ont point un objet au même sens que l'astronomie ou la zoologie en ont un; et la faculté de l'art en général, cette faculté que dans notre orgueil nous appelons créatrice , joue un tel rôle dans l'activité spirituelle de notre espèce qu'il serait fâcheux de l'exclure ou de l'admettre par artifice. Gomment faire cependant, si l'on passe en revue les objets de la nature pour dresser le dénombrement des connaissances de l'esprit? L'/liade d'Homère n'est ni la stratégie, ni la morale, quoiqu'elle peigne les mœurs des hommes et chante les combats. Ce n'est pas de ses objets évidemment, c'est de l'inspiration d'où elle est née qu'elle emprunte sa valeur immortelle dans le trésor de l'humanité. Voilà quelques raisons pour chercher les sciences de l'homme dans ses facultés.
Mais pour qu'on préfère ce procédé, il faut que ce qu'il suppose soit vrai, et que l'esprit humain partage
iM nonii D» LA vmummm m iaqdn.
inégtlenmit a^ ^MttHflt «nCre les divers olfMa é» 886 travâi». il fMit bi {koanbilîlé d'as»gner à dMieune son onirre, m d'rapitqiief par su natwrek Mture dts soienees qm s'y Hqfqpmte»!. Of c'est ee dont on se entrait répe«ère par aranœ. D*abord Vénuméralkm des faeullés n'est poinl aisée à Cttve. Suivant que IV nalyse t'arrête aux eouleufs trandiées ou Ta p»* fpi'am DnaBMi^ le nondMPe des âwaltés kMdleeta^les dmâniie e» s'aeerolt. Enfin eonuene modes îna^a» mbles et simultanés d'un même e^rit, dies peuvent rentrer ke unes dans les autres, et ne se laiasent pm dîfîser exactement dans lenr apfdioatioii« L'homme pttnie avec tout lu>-ni6me. Son esprit se porte tout entier, armé de toutes pièoes, à chaque obosa quf il Mtreprend. Dans le ooneonrs dtos efiKorts eoasaevé» à «n travail donné, la coopération des foroes résuHe de Tunité do sujet,
AinM, quand Bacon a réduit à trois les facultés, dont il fait dépendre les sciences, divisées par eonsé* quent en trois classes, il n'a pu vofulotr dire el il n'a dit qu'une chose, c'est qu'il ratlacbait chaque sdence à celle de nos facnltés sans laquelle bien évidrasment elle n'existerait pas. Les sciences historiques par exemple dépendent de la memoirs, non que la mé* moire pût suffire pour raconter avec ordre, c'e«t-àdîre dans l'ordre des causes et des effets, les annales de la moindre bourgade. Mais si l'homme ne possé* dait la faculté du souvenir, si le passé ne laissait m* cune trace dans son esprit, toute histoire loi serait impossîMe ; il n'en aurait pas même Tidée. Bucon n'a pas connu toute la poésie, et il a conçu dans un
I restreint Tiaiaginatmi. Mms li ce dtnûer mot désigM la puisaanoa da i# repréiMlMP les d^jets «?«e use vérité qui peint U nadore à Fesfvit, puissanœ indispeMiAllâ à la fiiouhé de créer en ittHant, hmlié agaea rare en oe sent pour être toujMrs ao mok» le eomiiieBeenient d'an talent, la poésie qui comprend a certains égard» tous les arts d'imitation onUiéa par Bacon, n'existerait pas sans cette puîssanoe ^ et l'imagination a quelque droit d'être signalée comme la fa^ eutté des arts, qncéque Tlnstolre ne puisse être écrite sans que T imagination intervienne^ quoique la poésie elle-même pour exister ait liesoin Mcore de la mé* moire. La raison joue également un rêie et dans Tlris^ toire, et dans la poésie. €omme elle préside à Ten^ semble de nos facultés, comme elle a mérité de tout temps le rang d'attribut dislinctif de rbumanité, tim éT humain ne lui êêt étranger i et cependant ce n'est pas une arbitraire distribution des parts que celle qui range dans le ressort de la raison la philosophie et les seienees proprement dites. Sur ce point <m est d'acn eord.
Dans ces limites, la division encydopédlque de Bacon, adoptée et perfectionnée par d'Alembert, pourrait donc être justifiée ^ Seulement, il n'en faut pas phis attendre qu'elle ne promet. C'est un moyen
1 Cbambers, dont lencyclopédie ai servi de modèle à celle des philosophes français, cite peu Bacon et adopte une division toute autre des sciences et des arts. Suivant lut, la connaissance humaine est 1" naturelle et scientifique, et comme telle, sensible ou rationnelle; T* artiGcielle et technique, et comme telle» Interne ou externe; puis réelle ou symbolique, etc. {Cyclopxdiùy or an univ, Dict.^ pref. 2« éd. 2 vol. in-f. Lond. 1738.
d'ordre. Elle n'ajoute rien à la science, et ne peut être donnée comme l'expression d'un système qui touche au fond des choses. C'est pourquoi le principe n'en peut être appliqué aux sous-divisions qui la suivent immédiatement. L'histoire, la poésie, la philosophie ne se divisent pas chacune en elle-même comme elles se divisent entre elles. « La distribution générale des êtres en spirituels et en matériels fournit la sous-division des trois branches générales, dit d'Alerabert; » et Bacon moins systématique n'avait pas même trouvé de principe pour cette seconde classification. 11 se contentait de diviser l'histoire en naturelle, ecclésiastique et civile. I^ philosophie considérée dans son triple objet. Dieu, l'homme et la nature, revenait à une classification usitée, mais suffisante, et que dans tous les systèmes on est tôt ou tard obligé de reprendre. Mais laissant à de plus sévères le soin de relever ces disparates ' , nous ne voyons pas, quant à nous, l'éminente utilité d'une classification régulière au point de satisfaire l'esprit de symétrie. Nous sommes de l'avis de Bacon, il y a dans l'intelligence un besoin de proportion, d'équilibre, d'analogie, d'unité, auquel il ne faut pas tout sacrifier. On est libre d'avancer sur la parole de la raison spéculative, que dans l'ordre absolu tout est symétrique et tout est homogène. Je ne le conteste
' Voir Içs excellentes observations de Dugald Slewart, Di^ sert,, pref. collect,, Works., t. I, éd. de W. Hamilton, 185i; Tracy, Logique^ Disc, prél., Œuv,, t. IH, p i03, not.; De Gérando, Hist. comp, des Syst, dephiL, \U part., ch. X, t. II, p. 30.