CHAPITRE m
De l'indaction.
L'ordre encyclopédique dont Bacon a tracé le tableau avait pour but principal de mettre en lumière la puissance universelle de la méthode ou de Tart d*iriterpréter la nature. Mais ce but, Bacon nous laisse ignorer de quelle manière il a cru l'atteindre. Si en effet la méthode inductive est universelle, quel rapport a-t-elle avec la poésie ? Si la logique est une science, comment Vinduction peut-elle servir a l'établir, et en est-elle le principe ou le fondement ? Les mathématiques sont-elles aussi, comme les sciences naturelles, des sciences inductives, et d'où vient qu'elles passent pour appuyées sur des vérités nécessaires ? Autant de points sur lesquels Bacon garde le silence. Enfln la philosophie a des parties qu'il ne supprime pas, mais qu'il effleure : il y a des sciences métaphysiques, entre autres une théologie naturelle. La raison, il en convient, aurait, même sans consulter la foi, beaucoup à nous apprendre sur Vessence de Pâme, sur l'origine de ses facultés et de ses idées. L'homme intérieur fait partie de celte nature universelle qu'il nous enseigne à interpréter. Est-ce encore
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ici la méthode <)e Tinduction qui doit seule guider nos recherches ? On soutient aujourd'hui que l*expériepce , l'observation , l'induction sont des procédés psychologiques, et les seuls propres à fonder la science de l'esprit humain sur de soUdes bases. Cette idée est même donnée comme une conséquence de la philosophie baconienne. Je yeux n'en rien contester à Reid, à Stewart , ni aux habiles interprètes qu'ils ont trouvés parmi nous. Mais cette idée, si elle est venue à l'esprit de Bacon, y est restée confuse. Il est loin d'avoir assez profondément analysé sa méthode pour nous la montrer dans son essence, et nous faire reconnatlre et saisir en eHe un souple et puissant ressort capable de tout soulever et de tout mouvoir. Sous ce rapport, sa classification encyclopédique ne sert qu'à nous faire soupçonner l'insuffisance de l'instrument qu'il nous propose, pour percer des galeries praticables dans la mine immense des connaissances humaines.
}/l9dS cet instrument lui-même, l'a-t-il bien connu et fidèlement décrit ? Sa méthode a-t-elle toutes les vertus qu'il lui prête ? De l'aveu général, il a créé la philosophie de Texpérience. Ce n'est pas à Hobbesou ji Gassendi que je le demande*, ce n'est pas à d'Alembert et à Voltaire -, ce n'est pas même à Reid ou à Stewart : c'est l'avis de Leibnitz et de Kant. Le monde savant n'a eu pour Bacon, depuis deux siècles, que des paroles de reconnaissance. Ne soyons pas seul à être ingrat. Oui, la nature n'est qu'un grand fait. Tout fait est en lui-même ou dans ses conséquences, ses effets ou ses relations, susceptible d'observation.
L'expérience, c'est ce qui nous arrive au contact des faits. Si l'attention se porte sur ces faits et sur ce qui nous arrive, l'expérience attentive, c'est l'expérience observatrice. Si, guidée et appuyée par l'observation et l'expérience, la réflexion soumet de plus en plus les phénomènes au contrôle de la raison, si elle les dirige à la fois et les suit, s'y montrant à la fois supérieure et fidèle, l'expérience, l'observation, la raison, deviennent méthodiques-, la science est constituée. Mais quel est l'acte propre de la raison dans la science ? ou plutôt, comment la réflexion met-elle à profit l'observation et l'expérience ? Quelle est en un mot sa manière d'opérer? On nous répond : l'induction.
Donnons acte à Bacon de la réponse : « L'analyse et la philosophie naturelle, dit Laplace, doivent leurs plus importantes découvertes à ce moyen fécond que l'on nomme induction. Newton lui est redevable de son théorème du binôme et du principe de la gravitation universelle'.» Ce témoignage suffirait à la gloire de Bacon.
Mais Bacon a été amené par la critique à l'idée de sa méthode. Il a accusé les sciences de s'être égarées jusqu'à lui ; l'expérience n'était qu'un empirisme sans règles; la raison n'était que la réflexion dans le vide. Il fallait une méthode qui fût le lien de la raison à l'expérience, de la réflexion à l'observation -, cette méthode était l'induction, non pas celle des anciennes logiques, cette mala induciio toujours stérile, mais
1 Esî. phïl. sur let probabilUés, édit. de 1810, p. 243.