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une vraie, une nouvelle induction dont la règle principale est qu'elle doit être graduelle. Au lieu de s'élever d'un bond aux plus hautes généralités, elle doit monter un à un tous les échelons de la généralisation. C'est là le caractère distinclif qu il assigne à cette méthode encore à trouver avant lui, excogitanda^ et qui est peut-être toute sa découverte ' . Il n'aurait fait alors qu'indiquer une manière de mieux pratiquer l'induction \ mais il pensait avoir obtenu bien davantage. Ce que n'avait point fait XOrganon d'Aristote, le sien venait l'accomplir, et d'imposants témoignages o.nt confirmé ses espérances. « Après que les hommes, dit Reid, eurent travaillé a la recherche de la vérité pendant deux mille ans avec l'aide du syllogisme, lord Bacon proposa la méthode de Tinduction comme un instrument plus puissant. Son Novum Organum... peut être considéré comme une seconde grande ère dans le progrès de la raison humaine^. »
Cette opposition entre le syllogisme et l'induction, entre Aristote et Bacon, est comme une phrase faite partout répétée. Il faut savoir si elle est vraie, et avant de distinguer de l'induction la méthode inductive, rappeler ce qu'est l'induction même.
Tout le monde sait que c'est une conclusion du particulier au général, et l'on sait également que cette
« Voyez ci-dessus, liv. Il, ch. Il et IV. Cf. De Augm., V, iv; Sov. Org., 1 , 69 et i 05; Cogit. et Vis., XIV , t. ï, p. 270, et t. Il, p. 32, 63 et 375.
> Account of Arislot. Log,, cb. VI, secl. ii ; înquiry into ihe hum. mind, ch. VI, secl. xxiv. Cf. les noies de Hamillon , ReiiTs Works, p. 712, et Tagarl, Locke*s writings, p. 338.
3i0 EXAMEN DE LA PHILOSOPHIE DE BACON.
manière de raisonner est hasardeuse et ne doit être employée qu'avec précaution. Reid ajoute qu'elle prouve d'une manière probable et non démonstrative, et que la preuve probable est le fondement de la connaissance humaine, quand celle-ci remonte des phénomènes aux lois de Tunivers , c'est-à-dire à des vérités générales, contingentes de leur nature, puisqu'elles dépendent de la volonté du Créateur du monde. Mais cette raison qui a sa force, qui frappait Descartes et Leibnitz *, et dont l'équivalent ne se rencontre pas dans Bacon, ne touche pas essentiellement à l'originalité de sa méthode, et il reste à demander, puisque l'induction est un raisonnement , si même avant Bacon, la logique ne connaissait pas quelque raisonnement de cette forme. Apparemment elle en connaissait, ou l'on aurait dit faussement que Socrate faisait grand usage de l'induction, et Aristote l'aurait à tort comprise au nombre des arguments réguliers et placée sur la môme ligne que le syllogisme^. Nul n'ignore que le syllogisme ordinaire part d'une proposition plus générale que sa conclusion -, cette pro-
* ÈTzar[<ùyn ^i Ti àiro t«v xaô' &ai9Twv «ri rà xad' 5}.eu fçc^cç. Top,, \, xii, 4. Hsec es. pluribus perveniens quo vult appellator inductio , qux grece irtx'^ùiyr, nominatur; qua plurinium est uses in sermon i bns Socra tes. (Cic, Top., X.)
' 11 y a , comme on Ta remarqué , un peu d'équivoque dans Aristote, qui tantôt oppose le syllogisme à Tiiiduction, âvnxfi- Tat Y, iTTa-yw-yti tw o«v.ci^iau.â), tantôt fait de celle-ci une sorte de syllogisme, le syllogisme par induction, 6 il iTzar^tû-^r,; au/yçifiou.'.;. L'induction peut sans doute, quant à sa forme, rentrer dans la définition générale du syllogisme ou plutôt du raisonnement, et Haniilton dit en ce sens : « LMnduction est toujours un syllogisme V ( Loc, çU.) Mais alors le syllogisme est un genre dont
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position est son principe, et c'est pour ce motif que le syllogisme, qui prend son principe comme il le trouve, qui le reçoit et ne le crée pas, a été de tout temps déclaré impropre à l'invention des principes. Et comme Tinduction, tirant une conclusion plus générale de propositions moins générales, était le contraire du syllogisme, il a paru qu'elle devait être le moyen de trouver les principes. C'est en effet ainsi qu'Aristote en a parlé, et Bacon semble le répéter sous une autre forme, quand il dé(;rit l'ascension graduelle de l'induction aux axiomes V.
La sensation et la mémoire, au dire d'Aristote, donnent à l'bômme TexpéMence. Plusieurs souvenirs constituent une expérience, et l'expérience en générai commence la science et l'art. D'un grand nombre de notions expérimentales se forme une conception générale qui s'applique à tous les cas semblables. Ainsi se compose par exemple la science de la médecine, et par suite l'art de guérir. L'expérience est la connaissance des choses particulières, et l'art suppose celle du général. Les hommes d'art passent pour plus sages que les hommes d'expérience, parce que les uns connaissent la cause, Umdis que les autres l'i-
le syllogisme proprement dit est l'une des espèces, et l'induction ou syllogisme renversé est Tâutre. ( /»r. Annlyt., I, i, 8.) La définition spéciale de Tinduction se troaveaa livre II, x^iii, 1 et 2. (Cf. Sec An,, I, i,3, et xviii, 1; Topic, l,viu, i et 2, XII, 2; Elh. Nie , VI, m, 3.) Ce point de la doctrine, ou plutôt de la terminologie aristotélique, ne parait pas avoir toute Timportahce <tue lui attribue M. Gratry dans sa Logique. (Lit. IV, ch. 1, t. Il, p. 29.)
* Voyez ci-dessus, p. 241, et surtout CogiLti Vis,^ XVIII, t. Il, p. 387.
gnorent, et la sagesse est chez tous les hommes en raison du savoir. La science, cet intermédiaire nécessaire entre l'expérience et Tart, est donc la connaissance de l'universel, ou plutôt il n'y a de science que de l'universel. Nous ne pouvons apprendre que par induction ou démonstration. La démonstration se tire de principes universels^ l'induction, de cas particuliers. Or il est impossible de connaître les principes universels, autrement que par l'induction. La sensation n'atteint et ne donne que des choses particulières^ la science ne s'acquiert donc point par la sensation. Mais l'induction a besoin des choses particulières, car l'universel se forme évidemment de la réunion de plusieurs cas particuliers, et l'induction ne les tient que de la sensation. Il n'y a donc point d'induction sans la sensibilité, et comme il n'y a pas d'universels sans induction, ni de science sans universels, la sensation sert et importe a la science^ elle y contribue, mais elle n'est pas la science et elle ne la donne pas ^
On pourrait demander aux disciples anglais et même écossais^ de Bacon en quoi, jusqu'ici, sa doctrine diflère pour le fond de celle d'Aristote. Il y a même entre eux ce rapport que l'un et l'autre ont été accusés d'avoir ramené (oute la connaissance à la sensibililé. Et ce reproche, Aristote le justifie à un certain point, lorsqu'après avoir reconnu que toute connais-
< Met., 1, 1, 4 , etc.; Sec, i4n., I, xviii, i, et xxxi, i-7; H, XIX, i-7.
* Notamment D. Stewart, Fhil, qf mind., part. II, ch. IV, sect. II.
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sance suppose des notions antérieures, il se demande si les principes immédiats, sans lesquels on ne peut rien savoir démonstrativement, sont innés, et se prononce pour la négative. La sensibilité, ajoute-t-il, innée chez tous les animaux, a chez quelques-uns le pouvoir de persister dans la sensation, après Tacte même de sentir, en sorte que la raison se forme par la persistance de la sensation, et que c'est là ce qui constitue l'animal raisonnable ou Thomme. Ainsi le principe de la science vient de Texpériencc, la connaissance des principes vient uniquement de la sensation. En résumé, Tinduction nous fait connaître les principes, et c*est ainsi que la sensation elle-même produit en nous Tuniversel.
11 est impossible de ne pas se rappeler, à propos de la sensation persistante d'Aristote, la sensation transformée d*un métijphysicien français. Plus d*un passage a la vérité des œuvres du philosophe grec dément ou aflaiblit ce qu'on vient de lire. Mais il a le premier comparé Tàme a des tablettes où rien n'est écrit, comparaison qui nous a valu la fameuse table rase^ et il est allé jusqu'à positivement articuler que la raison nait de la persistance des sensations*.
Bacon, heureusement pour lui, ne s'est point posé la question formelle de l'origine interne de nos con-
* De Anim,, 111, iv, u. rivt<Td*i Xv^^v U rti; t«v roioûruv (aioAavcasvfciv) ucvvi;. (Sec, An., Il, xix, 5.) Au chapitre même où il combat toute innéilé dans les principes, on trouve cependant des passages où, comme dans celui-ci, il dit que Tftme est tô 8v napà Ta rt'.tXk^ 5, et deux assertions aussi différentes que les suivantes : ùc... iu.'srf t^toi;. . . àpx'*)*.* t«i9ni(AVi;, 5, et V6Û(... îi;ta-
5i4 EXAMEN DE LA PHILOSOPHIE DE fiACON.
naissances, et même il admet une certaine anticipation de la raison qui doit précéder l'interprétation de la nature, une prénotion générale, sans laquelle aucune question ne pourrait être comprise, aucune solution reconnue;, et il semble comprendre le Menon mieux que n'ont fait Aristote et saint Thomas *. On ne saurait donc, sans injustice, Taccuser d'avoir tout réduit à Tempirisme et dérivé de la sensation toute la raison. Mais, à cela près, sa description de la formation de la science diflRfere peu de celle d'AHstote. Il est vrai que, jugeant du péripatétisme par la scolastique et de la scolastique par ses fruits, il a vu le syllogisme et Tinduction décrits par Aristote, mais également stériles, Tun dominant, l'autre dédaignée ; il s'est persuadé que l'un avait été pris pour seule méthode scientifique, que l'adtre, mal enseignée, avait été mal comprise -, et ce double reproche , grâce a lui, pèse encore sur la mémoire de la scolastique. Il n'est pas exact qu'elle ait tant parlé d'une méthode syllogistique. Pour elle, comme pour tout le monde, le syllogisme n'était qu'un mode démonstratif d'exposition plutôt qu'un procédé de découverte, mais elle en abusait et s'oubliait dans les détours infinis de la déduction. Quant à l'induction , elle en négligeait l'usage, moins par cireur de logique que parce qu'elle demandait à l'autorité, non à l'observation, les principes immédiats de la science. Or, cette autorité était au fond celle d'Aristote , et « le prince des
' De Ang.i I, inil., V, m, t. I, p. 37 et 263: Aoi?. Org,, pnef,, 5, t. H, p. 7. Cf. ArisU, Pr, Anal., Il, xxi, 7; Aquin., Summ.t I, q. SA, a. 3.
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philosophes, le génie de la nature, dit Malebranche, au lieu de faire connaître, par des idées claires et distinctes, la véritable cause des effets naturels , établit une philosophie païenne sur les idées fausses et confuses (les sens ou sur des idées trop générales pour être utile à la recherche de là vérité '. » Voilà là juste critique. C'est la tendance métaphysique d'Aristote plutôt qu'une théorie fausse ou incomplète de Tînduction qui égara si longtemps Tesprit humain hors de la voie des découvertes ; et quand Bacon s'en prend surtout à VOrganon et aux vues du Stagirite sur la méthode, Texpérience et la recherché des principes, lorsqu'il prétend tout réduire au remplacement de sa logique par une autre, il ne se montre ni juste, ni exact, ni pénétrant, ni même original ^
> Rech,, VI, V. Voyez tout ce chapitre sur la physique d'Aristote, et aussi le Jugement de M. Henri Martin sur la méthode des anciens. ( PhU, spir, de la nat,, part. I, ch. IX, t. I, p. 114ii8.)
* Consulter le jugement, sévère dans sa Justice, de M. Barthélémy Saiut-Hilaire sur Bacon, en ce qui touche la logique. (Préface de sa traduction de XOrganon, 1. 1, p. cxi-cxxii.)Jo^ seph de Maistre a entrevu qu'Aristote s'était mieux entendu luimême que Bacon. Mais distinguant ensuite deux inductions, il attribue à Bacon celle d'Aristote et réciproquement, et dit de la dernière qu'il prend pour le syllogisme tout le mal possible. M. Gratry relève cette méprise, sans pouvoir s'empêcher de dire que M. de Maistre a jugé Tinduclion de Bacon avec le coup d œil du génie. Le vrai, c'est qu'il n'y a l)as dMnduction de Bacon. {Logiq.y IV, i; t. Il, p. 35.)
On a coutume de prendre pour type du raisonnement parfait le syllogisme catégorique, c'est-à-dire une conclusion du général au particulier. Du particulier, n'est-il donc possible de rien conclure régulièrement? Soit donnée pour majeure une proposition qui énonce un fait d'expérience, la log'queinlerdirat-elle d*abord d'en inférer la possibilité générale du fait, ou, ce qui revient au même, les propriétés que le fait suppose dans le sujet ? Si un certain homme est mort, est-il téméraire d'en conclure qu'il pouvait mourir, et, par suite, que l'homme en général n'est pas nécessairement immortel ou qu'il n'y a pas contradiction entre l'humanité et la mort? C'est un principe trivial de logique que de l'acte a la possibilité, abactu ad posse, la conséquence vaut. Ceci ressemble fort, si je ne me trompe, à une conclusion plus générale que son principe. La conception générale de mortalité est rattachée à la perception d'une mort particulière, et appliquée, en vertu d'un seul exemple, à tous les êtres qui se rencontreront avec les mêmes caractères spécifiques, soit comme une propriété qui leur appartient, soit comme un accident compatible avec leur nature. On peut appeler cette inférence une induction, en tant qu elle va du particulier au général. Seulement on remarquera qu'elle a les formes extérieures du syllogisme, quoiqu'il fût malaisé de la composer uniquement avec les sensa-