CHAPITRE IV
D6 U métkod« inânetivé.
Nous sommes entraînés bien loin hors du cercle de la logique. Bacon a évidemment exagéré le sens du mot Organon en comprenant sous ce nom toute la méthode. L'ouvrage d'Aristote, auquel on a donné ce titre, n'embrasse pas un sujet d'une telle étendue ^ aussi ne mérite-t-il pas tous les reproches dont nous avons vu qu'on l'accable. Seulement Arisloie s'y est exprimé sur Tinduction avec trop de brièveté. Ce qu'il en dit est insuffisant, un peu obscur, mais Sans erreur essentielle. Sa logique en général est irréprochable, et pour la condamner, il faut qu'on l'ait prise pour ce qu'elle n'est pas. Au fond, la logique n'est pas vrai** ment un Organon^ si l'on entend par là un art métho* dique d'acquérir la connaissance'. Quoique l'on ait abusé des formes qu'elle détermine, ces formes n'en sont pas moins son objet propre *, et comme étant une de ses formes, l'induction n'est qu'un argument dont son office spécial n'est point de vanter et de diriger l'emploi. Les modernes, et c'est en général depuis
1 Kant, Lojiqufy Introd., I, p. 5 delà tradaction.
Bacon, ont considéré la méthode comme une partie de la logique, mais elle n'en est point partie nécessaire. C'est tout confondre que d'exiger d'une science ce qu'elle ne promet pas. Distinguons bien la théorie de la logique et l'art de la méthode. Quant à Tune, Bacon n'a su que déclamer contre Aristote \ quant à l'autre, il a mieux vu qu'Aristote la nécessité d'une science appelée plus tard par les Allemands Mélhodologie. Il en a donné les règles, quoiqu'il ait ignoré ou négligé la partie purement philosophique de la doctrine tnéme dont il prétendait jeter les fondements. Nous distinguerons donc ce qu'il faut distinguer, l'induction qui doit appartenir à la logique seule, et le procédé inductif ou la méthode des sciences inductives, qui est le fond du baconisme et qui seule nous occupera désormais.
Les Anglais ont pris Bacon au mot. Ils ont cru que l'induction était tout une méthode et même toute la méthode des sciences. Newton lui-même semble quelquefois tout ramener a ce qu'il appelle argumen- ^tum induciionis^ . Reid et son école ont fait de ce mot un emploi presque illimité, et Bacon n'a jamais plus raison que lorsque Reid l'interprète. Malgré des autorités si fortes, il nous reste à déterminer les caractères et la valeur de la méthode inductive, et surtout à examiner si l'induction seule est le procédé et le caractère de l'investigation scientifique.
Quand l'énumération est complète, Vinduction,
Reg.phU., IV, Princip. math., 1. 111, ioil. Cf. Oplic, 1. Ilf, ol. gén.
Schol. gén
comme opération, est formellement régulière, et sa validité a pour mesure la certitude de nos perceptions. Dans ce cas toujours rare, la conclusion qui ressort d'un dénombrement d'individus ou de faits particuliers n'en diffère que comme la somme diffère de l'addition , et quoique ce soit là l'induction parfaite, compléta induciio des logiciens , Whately , après Bacon, répète qu'elle est ordinairement puérile \ Cependant elle n'est pas toujours sans utilité, et il y a, par exemple en statistique, des faits dont la sommation est instructive. Mais l'énumération complète n'est pas la condition de toute induction. L'incomplète donne lieu à des conclusions qui , pour être irrégulières, ne sont ni mensongères ni frivoles. L'anatomie comparée tout entière repose sur des inductions incomplètes.
Ainsi les inductions ont une valeur supérieure i leur régularité. La règle fondamentale qui veut que les termes ne soient jamais pris dans la conclusion plus universellement que dans les prémisses, ne serait-elle donc qu'une règle du raisonnement formel et non de la pure raison, en telle sorte que l'intelligence humaine n'y serait point assujettie? On a vu que la conclusion de l'acte à la possibilité dérivait du particulier le général, en conservant la validité d'un axiome. Autre exemple : il n'est pas nécessaire de comparer plusieurs triangles pour savoir qu'un triangle ne peut avoir plus d'un angle obtus. C'est une propriété générale qui , indépendamment du théo-
» Elem.ofLog., I. IV, ch. I. § 1.
«M KlAMEN DE LA raiLOtOPBIfi DB BAGOU.
rème de régaliié des trois angles du triatigle a deux droits, peut se conclure de Tinspection d'un triatigle unique'. Cependant comme cette yérité toutintuitire ne frappe (ifts Tesprit immédiatement^ comme elle s'obtient par un peu de réflexion, Tacte qui nous la auggère parait tenir de Tinduction. Généralisons la question» Il s'agit, dans l'induction, de trouver les caractères communs des objets particuliers. Faut-il en conclure que l'induction parfaite des logiciens soit Tunique moyen de constituer les genres et les espèces, ou en d'autres termes, que la faculté de l'induction soit identique a la faculté de définir? Les logiciens ne semblent pas le croire ^ tous traitent de la proposition, de la définition^ de la formation des idées de genre et d'espèce^ ayant de traiter de l'induction ^. Cependant toute proposition qui attribue à un être Une prôpricié générale^ est eoraparahle à l'induction, en ce sens qu'elle suppose comme celle-ci la faculté de trouver le général dans le particulier'. Sans cette (Saculté, le syllogisme qui repose sur la définition, serait impossible) et si cette fi^rulté ne procède que par induction, toute la connansance humaine est ori-^ ginairement inductive.
Quoiqu'on l'ait soutenu^ on prouverait avec peine que toute proposition générale exprimant un juge^*
A Cf. fr. Anùl., Il, m, 6 M 7.
* Voyez, enlre astres, le cbaj^itre II (De formandis jadioiis IniuiiiTis et notionibus a posteriori) et le chapitre III de la sect. Il de la 2* partie de la Logique de Wolff. Là logique de Port-Royal et celle de Whately suivent le même ordre.
• Sec, Anal. y I, x, 5.
«MAP. IV. -tt LA MtttlODE f^miOtltH. ttt(
Rienl de déflfiitioti ou Autre, est inférée de la comp&« raison des ca^ particuliers. Lorsque je porte un juge-^ ment de définition, lorsque j'attribue expressément ou mentalement à un être oomparable à d'autres une propriété commune, un caractère spécifique, je sup'^ pose nécessairement qu'il y a au monde une telle ehose que les essences, et que tout être existe dans de certaines conditions immanentes. Est-ce Texpé* rience particulière qui me la appris P Aujourd'hui et dans la pratiqué, l'expérience particulière, plusieurs fois répétée, me sert à vérifier ou à redresser les ap^ pHoations du principe. Mais ce n'est pas à elle que je demande de me prouver que j'ai raison de le conce* voir, et que la réalité a des lois correspondantes à celles de la connaissanee. Les jugements universels en vertu desquels je prononce, dans les cas particuliers» qu'il y a cause ou essence, sont d'ordinaire impli-» eites^ et ne paraissent pas avoir été jamais autres. Il est douteux que la première fois qu'il a Caractérisé spécifiquement les objets, l'homme se soit formellement avoué à lui-même le principe abstrait de la peN manence et de la communauté des caractères spécifiques* Il ne s'est pas dit : <( Il y a desesiences; donc, etc. * Ce principe restant implicite et comme •fiseveli dans le fond de la raison qui l'applique sans l'exprimer, il s'ensuit que le jugement ou l'acte par lequel je caraêtérise un objet de la connaissance ne lient de l'induction que ceci : à propos d'une expérience particulière, je conçois un jugement qui implique, qui suppose quelque chose de plus général. Si nous remontons au plus simple des jugements, à
3S6 EXiUifEN DE LA PHILOSOPHIE DE BACON.
celui qui est compris dans la pure perception, « j'éprouve alors une sensation de laquelle ;> conclus sans raisonnement, sans comparaison d'idées, qu'il y a quelque chose d'extérieur'. » Or si la perception est une conclusion^ est-ce celle d'un syllogisme? Non sans doute*, la logique alors nous oblige de la tenir pour inductionnelle. Et en eflet nous avons vu les philosophes de la perception étendre le nom d'induction à ce jugement perceptif qu'ils distinguaient pourtant de tout autre ^. C'était détourner peut-être le mot de son sens propre ; mais le rapprochement n'était point faux, s'il tendait seulement à rappeler que dans ce jugement comme dans l'induction , une sensation particulière qui révèle sa cause ou les caractères de son objet, suscite dans l'esprit une connaissance plus générale que celte perception même. En ce sens, le particulier enfante le général.
Mais on pourrait dire en sens inverse que le jugement compris dans la perception ou la perception elle-même n'est que l'application d'un principe général implicite, et elle prendrait alors des analogies avec la déduction. La perception n'est une faculté de vérité que si les lois générales de la causalité et de la substance sonl véritables. L'esprit humain est conçu dans rhypothèse de la vérité de ces deux lois. Une main divine a coordonné les formes des choses et les moules de l'esprit. Elle a mis là les figures et ici la géométrie. Mais à ce point de vue, tout change de
1 Royer-Oollard, Frag, théor,, I; Reid, trad., t. lU, p. 403. * Id, f^,XS, t. IV, p. 438.
face. C'est le général qui précède le particulier. L'un est à priori^ l'autre survient à posteriori; et tel peut être le sens d'une opinion de Turgot dont la profondeur semble avoir échappé à Condorcet et même à Slewart*. Il disait que nos idées les plus abstraites précédaient quelquefois nos idées particulières, et s'il n'entendait point par là nous accuser d'erreur, il était, sans y songer, sur la voie de la doctrine des idées de Platon,
Ainsi l'induction et la déduction semblent se rejoindre au sommet de la connaissance humaine *, et la théorie qui vient d'en être esquissée nous apprend peut-être pourquoi l'induction, même imparfaite, est si fréquemment la forme sous laquelle nous semblons appréhender la vérité. Là où elle ne nous a point paru seule, elle n'était pas seule en effet. Il y a d'autres principes de connaissance, d'autres notions implicites ou explicites, qui concourent avec elle , qui ajoutent à sa valeur, qui compensent ses irrégularités, et rapprochent de la certitude les conclusions qui semblaient d'abord avoir pour base unique l'acte très-défectueux du procédé que la logique nomme inductif.
On jugerait ce procédé à l'œuvre , si le temps nous permettait d'emprunter un exemple mémorable aux écrivains qui ont le plus récemment traité ce sujet, MM. Ck)urnot, Gratry, Apelt. Si nous montrions par quelle induction féconde l'observation d'une seule
« Condorcet, ffc de Twgot, OEuntcs, t. V, p. i09; D. Sicwart, PhU. o/'^fmrf,. part. U, ch. II, secl. iv.
SSt EXAMEN DE LA PHILOSOPHIE DE BA€0!f.
planète a révélé à Keppler la marche de toutes, on verrait combien d'actes divers de l'esprit viennent s'unira la constatation du plus petit nombre de faits, pour donner à une conclusion téméraire en logique pure la validité d'une de ces grandes lois des mouvements célestes, sans lesquelles Newton ne découvrait pas le système du monde. On serait surpris de voir une vérité générale, une immense vérité, porter sur si peu de base. On serait surpris et comme eBrayé; ear il semblerait que le doute se cache dans les fondements même de la plus parfaite des sciences de la nature. Il faut donc que l'induction ne soit pas, comme forme argumentative, tout le fond de la démonstration scientifique. Car si toutes les sciences étaient exclusivement induetives ainsi qu'on le dit, comment concilier la certitude que nous aimons à leur attribuer avec ces règles logiques de l'induction aujLquelles l'investigation scientifique peut si rarement se conformer ?
L'induction a été, depuis Bacon, élevée à la hauteur d'une méthode. L'Angleterre a donné le nom de sciences induetives aux seules sciences dont elle semble faire cas. Nous ne contestons rien. En rappelant que les inductions scientifiques supposent cependant certains principes naturels ou rationnels, nous ne rechercherons plus s'ils sont eux-mêmes primitivement des inductions de l'expérience , ou s'ils sont bien véritablement d/irtort dans l'esprit de l'homme. Disons seulement qu'ils sont pris comme tels, et décidons encore moins s'ils sont objectivement vrais et les lois réelles de l'existmce, C'est le fond même de la
CHAP. IV— BB LA l^THODE INdUGTlVB. S»«
philosophie, et quelque doctrine que l'on adopte, que tout soit à poitêriori et vienne de Texpérienee , eomme le veulent M. Auguste Comte et M. Btuart Mill , même ces principes dont Textenfiion semble égale à celle de toute expérience possible-, ou biea qu'il y ait A priori dans l'expérience même un expé* rimentateuF donné, qui ait ses règles dans sa nature et des cadres préformés où se placent et se disposent les faits observés, expérimentateur qui s'appelle l'esprit humain, Yintelledua ipte de Leibnitz; il restera toujours que le champ de Tavancement des sciences est le champ de Tobservation, de Texpérience, de rinduction, car même ce qui serait à priori dans l'esprit humain ne pourrait être reconnu pour tel qu'à l'aide d'une recherche attentive et d'une rigoureuse méthode. Cela est si vrai, que le procédé par lequel nous rapportons ces notions premières eu ces lois de la connaissance aux objets de nos contemplations, a lui-même paru semblable ou tout au moins analogue au procédé inductif. L'esprit, en prenant sur lui de soumettre à ces généralités suprêmes tous les faits possibles, a tellement paru généraliser de son chef que des philosophes ont cru reconnaître encore là le caractère fondamental de l'induction. Ce langage était à un certain point autorisé par les paroles d'Aristote sur l'invention des principes, et par celles de plusieurs de ses commentateurs, lorsqu'ils appellent inductive une méthode de division qui remonte du particulier au général pour arriver à la définition. 3aeoi> avuit entrevu cette méthode supériitire qui , toute platonique qu'elle puisse être, n'avait pac
échappé à Aristote-, mais pour rinduction prise au sens ordinaire des logiciens, il n'en a trouvé ni cherché les principes. Oserons-nous dire qu'il n'était pas dans son génie de chercher le principe d'aucune chose ? Une crédulité de bon sens caractérisait ce grand esprit plus propre à comprendre les sciences d'observation que les sciences de définition. Or, quoique cette distinction sépare les sciences physiques des sciences mathématiques, les unes et les autres s'unissent pour composer les sciences physicomathématiques dont le cercle s'étend chaque jour. Les unes et les autres échangent leurs procédés, et si l'induction joue toujours un rôle assez restreint en géométrie, la déduction n'est étrangère à aucune science. C'est une observation excellente d'un écrivain qui, avec des principes de philosophie contestables, a cependant porté beaucoup de justesse et de pénétration dans ces questions de logique et de méthode * , que le fondateur de la philosophie induclive, en insistant sur l'art de s'élever par l'expérience aux axiomes moyens, et éventuellement aux plus généraux, paraît avoir ignoré cette part du procédé scientifique qui consiste à féconder ces axiomes par la déduction, et à marcher, le fil de la dialectique en main, à des conséquences spéculatives qui peuvent se trouver les vérités les plus importantes de la science. Elles n'ont besoin pour cela que d'être vérifiées par l'observation et l'expérience, à peu près de la même
1 M. Stuapt MiU . Syst. of Logic, \, II, ch. IV, §§ 6 et 7. el J. m, ch. X, § 8, el cb. XIK, § 7; t. 1, p. 290, 292, 524, 579.
GHAP. IV. — DE LA MÉTHODE INDUCTIVË. 361
manière que le sont les conjectures inductives dans récole de Bacon. La déduction rend ainsi aTinduction autant que celle-ci lui a prêté, et Ton pourrait hésiter a décider laquelle des deux a le plus servi a Tastronomie, à Toptique, à la mécanique surtout. Bacon n'a point prévu cette partie de l'avenir des sciences, et peut-être avant que Newton eût paru, était-il aussi difficile de la prévoir que de faire une poétique avant Homère.
Voilà donc une première exception à la prétendue universalité de la méthode inductive, et nous la constatons d'autant plus volontiers que l'autorité n'est pas suspecte. C'est un des plus habiles et des plus sagaces interprétés de la philosophie de l'empirisme qui, éclairé par la science moderne, nous signale cette grande lacune dans la méthodologie de Bacon.
Les mathématiques sont l'instrument le plus ordinaire et le plus puissant de la méthode déductive dans les sciences, et nous ne nous étonnerons plus en conséquence de la manière dont Bacon a parlé des mathématiques. D'abord elles ne sont pas à ses yeux une science essentielle, une science par elles-mêmes, apparemment parce qu'elles n'ont point d'objets efiectifs dans la nature; aussi les place-t-il i un rang secondaire et se montre-t-il peu touché de leur titre et de leur caractère de science exacte. Il laisse douter s'il se rend bien compte de la nature du raisonnement en matière nécessaire et de la force du mot démonstration. Il confond la preuve apodictique avec la preuve morale, et ne paraît pas exiger pour les choses de la science une autre certitude que pour les cboscG
5dt EXAMEV DE LA PHILOSOPHIE DE BACON.
de la vie. Lo1*squ'on le voit classer, comme décrivant les propriétés des nombres et des figures, les mathématiques pures dans Thistoire Batqrelle, on ne peut avoir de plus frappante preuve de la tendance empirique de son esprit*, et Ton serait porté à lui en faire un reproche, s'il n'avait point par la exercé sur réoole britannique une influence plus salutaire peutêtre qu'il né l'eût fait par un plus rigoureux rationalisme.
C'est d'ailleurs un point assez malaisé que d'établir philosophiquement le vrai fondement des mathématiques. Cependant on s'accorde assez, avec Aristote et Platon, aies regarder comme une science théorétique' et à reconnaître que l'expérience qui les confirme n*en est pas plus le fondement qu'elle n'en est la méthode. On aurait de la peine à résoudre même l'arithmétique et la géométrie en un empirisme raisonné, à moins d'appeler empirisme l'observation de l'évi4ence.
On ne saurait proscrire absolument l'induction des mathématiques. Mais, ainsi qu'en métaphysique, ce serait forcer le terme d'induction que d'appeler de ee nom cette intuition du général dans le particulier qui est le procédé primitif et fondamental de la science. L'induction propreipent dite a, selon Laplace, donné le binôme de Newton. Un écrivain contemporain qui nous parait de tous les Allemands celui qui a le mieux connu l'induction, attribue à ce procédé
< De Aug.^ III, VI » Paraseeve ad hUt* nat.^ V, (. (^ p. |^p, «i t. 11. p. 254.
» Hep,, VU, 5Î2-530; MtL, VI, i; Scç, Anal., I, xu, 43, et XHI, IS.
GHAP. IV.^DE LA l^THODE INDCGTIVE. 868
la loi des coefficients du binôme à exposants entiers positifs donnée par un des Bernouilli ', et nous avons vu comment il était applicable à certains théorèmes de géométrie. Néanmoins Tinduction fondée unique* ment sur la répétition de cas semblables ne peut être admrse qu'avec précaution et en désespoir de démonstration par les mathématiciens, lors même qu'il ne faudrait pas. l'accuser d'avoir égaré Fermât dans un certain théorème sur les nombres premiers^. Bacon cependant, avec ses principes, aurait été fort empêché d'expliquer autrement que par elle Texistence et la validité des mathématiques, et l'on ne peut être surpris que négligeant tout ce qui en fait une science en soi, il les considère plutôt comme un appendice de la science. A ce titre au reste, leur importance ti'a pas tardé à se manifester avec édat dans le champ des découvertes. En diminuant leur valeur, il n'avait pas déprécié leurs services. Il avait même annoncé avec assez de justesse les progrès que les sciences appliquées leur devraient dans l'avenir. Bans se douter de ce que serait l'analyse, il en prédisait les merveilles. C'est une de ces vues heureuses dont ses ouvrages sont semés, et qui permettent d'en extraire
* ApeU, Thear, der Induct.y 5, p. 54.
< Enler en a défiiontré riReuclitudt ; mais il p%nM que Fermai D*ayait jamais doDoéaaproposiMon qoa pour une ?érité soupçonnée. ( Voyez la Notice de M. Brassine.) Ce soupçon devait cependant reposer sur une induction tirée d'un certain «ombrt dt cas. Il en est de même d'aae salle de nombres prt<roiers annoncée pour une certaine formule où x est successivement i, â, 3, etc , ce qui ne s'est vérifié que jusqu'au quarantième terme.
564 EXABfEN DE LA PHILOSOPHIE DE BACON.
tant de citations admirables et supérieures encore à la doctrine qui les remplit. Peut-être même, en insistant avec excès sur le côté qu'on pourrait appeler utilitaire des mathématiques, les a-t-ilplus efficacement recommandées à Testime de sa nation. C'est peut-être un bonheur que cette foi un peu exclusive, un peu superstitieuse, dans l'expérience aux dépens des spéculations géométriques, ait prévalu en Angleterre, s'il faut en juger par quelques esprits éminents *. Qui sait si elle n'a point contribué à pousser Newton qui aurait pu consumer son génie dans les recherches pures de l'analyse abstraite, à faire de cette analyse Finstrument des immortelles découvertes qui ont le plus approché l'esprit humain du secret de Tordre du monde ?
Il est rare que les hommes de génie s'enferment avec une logique étroite dans le cercle de leurs principes. Leurs vues débordent leurs systèmes, et Bacon surtout a pensé à mille choses qu'il éclaire en passant et qu'il néglige. Tandis qu'il semble méconnaître dans les mathématiques le caractère et l'excellence d'une science abstraite, ailleurs il aperçoit et signale d'un mot la vraie méthode de l'abstraction, et même il y croit reconnaître l'induction dont elle a en effet quelques caractères. Dégoûté d'Aristote comme trop spéculatif, il revient inopinément à Platon. La méthode syllogistique ne sert point à trouver les principes, et il les attend de l'induction, deux choses qu'il a pu rencontrer dans Aristote, mais qu'il tourne
1 Voyez Macanlay dans son ^ssai nir Bacon^ p. 103-107.
contre lui. Voyant la méthode inductive un peu négligée par le maître, tout à fait négligée par les disciples, ne leur trouvant pas d'autres principes que des généralités hypothétiques en dehors de toute induction régulière, il se tourne vers Platon et soupçonne que ce poète et ce railleur pourrait bien être le seul qui, en cherchant les idées, aurait mis la main sur la bonne méthode. Il s'est servi, dit-il, de Tinduction pour tout, et non pas seulement pour obtenir de prétendus principes Ml y a en effet une méthode dans Platon et même une méthode qu'on a quelquefois appelée inductive, quoique le nom de Tinduction logique ne se trouve pas dans ses œuvres^. C'était, dit-on, le procédé favori de Socrate. Pour trouver la déGnition, comme parle Bacon, ce qui n'est pas moins que trouver l'essence des choses, Platon dit qu'il faut commencer par les sens , que dans leurs impressions il y a ce qui ne va pas plus loin qu'eux, il y a ce qui provoque l'intelligence, ce qui par la perception de l'unité dans le multiple, nous donne l'instruction véritable, le procédé qui nous élève à l'être '. C'est le procédé dialectique ^ qui de son point de départ, ou de la base donnée par l'expérience, s'élance au principe en élaguant toutes les diversités et en dégageant de plus en plus l'unité. Or il y a certainement, à s'en
1 Nov. Org., 1, 105; CogU. et Vis., XH ; t. H, p. 63 et 368. Cf. ci-dessus^ 1. II, cb. lU.
* Du moins dans V Index 6i' k%i.
» Mâdr.jt«... içpôç oùaiaiv, /fcp., Vil, 52S, 523. Cf. Id, VI, 509, Phédon el Parménide, passim.
* ft ^iaXt<T.xf. aid;*o;, Rep,, VII, 533.
m fiXAMEN m LA raiLosoraifi db bacon.
tonir aux expressions seules, quelque apparente ani^ logieelitre cette méthode et eelle que décrit Bacon 4 ou celle que donne Aristote en Topposant à la méthode ordinaire de la dirision qui va du général au pariiCtH lier, ou celle enfin que ses commentateurs ont nommée quelquefois synthétique, quelquefois inductive '. Toutes ces analogies Tiennent d'un trait qui leur est commun, commencer par le particulier pour trouver le général. Mais une grande diffiSirence subsiste : avec la dialectique de Platon, avec Hi seconde mé* thode d' Aristote, on dépasse le physique pour tki* teindre le métaphysique, tandis qu'arec Tinduction réglementée par Bacon on doit s'arrêter à la dernière limite du monde des phénomènes, sous peine de n'at^ teindre qu'à des généralités spéculatives, à de pures idéalités, et de passer du rôle de naturaliste au rôle tant attaqué d'intellectualiste^. Bacon qui redoutait si fort cette dernière épitbète n'a donc pas suivi sa pensée jusqu'au bout. Il s'était probablement formé une idée non moins superficielle de la dialectique platonicienne que de la logique d'Aristote, et en di^ sant qu'il s'éloignait de celkM^i et qu'il se rappro-> chait de celle^là^ il ne prouve pas qu'il ait pénétré le
1 G*est pur la oofllbinaiBoti ded chapitre» V et XUI dit ïïvtê II des Derniers Analyttque$y qu'on peut se former une idée des deux méthodes de division iudiquées par Aristole, et Hamillon a bien échiirei la distinction entre Vuot et i*âutre, distinotioa assez obscure dans le texte. Discus, ofphkL^ p. 17^, ov Ftag^ ment s, trad. par M. Peisse^ p. 360^
* Suprema 111a et generalissima (quae babentur) DOtlonalia sunt et abstracta^ et nU habent solidl. (iV<n^. Org.t I, 101, t. Il, p. 62.)
CltAl». iV.^bË LA HËTHODË MDtJfiTlVtf. M7
sens intime des deux théories auxquelles il fait allusion. Deui choses étaient à démontrer, d'abord que l'induction des logiciens n'était pas applidable aux sciences expérimentales, puis que la dialectique de Platon était applicable même aUx sciences expérimentales. Ni Bacon ni personne n'était alors en état de résoudre cette double question *, et même aujourd'hui posée aux plus habiles, elle ne i^cerralt Ui une solution prompte ni une solution identique.
Il faut se garder d'imaginer qu'en d'autres temps les grands esprits eux-mêmes aient vu, dans les principes ou les doctrines qu'ils empruntaient au passé, tout ce qu'il est facile à nos esprits médiocres d'y apercevoir maintenant. L'étude des systèmes et des méthodes a permis d'en faire ressortir toutes les conséquences, et l'on ne se trompe plus guère sur la portée d'un principe. Bacon est louable d'avoir entrevu qu'il y avait une méthode dans Platon, et dans cette méthode un mérite réel et une valeur scientifique. Mais il ne suit pas de là qu'il Tait entièrement saisie, utilement pratiquée, et surtout appliquée à la philosophie morale. La preuve, c'est que parfois il semble l'accepter dans ses formes absolues, et la suivre jusque dans les excès qui Font égarée. Il n'a rien de commun avec la secte éléatique, le néo-platonisme ou certaines écoles de l'Allemagne moderne*, et cependant tel passage de ses œuvres pourrait être interprété dans le sens de la doctrine de l'identité universelle et, comme on dit, du panthéisme. Cela montre qu'il ne se rend pas compte de tout ce qu'il avance*, les plus habiles se hasardent par instants^ il
ne faut pas prendre des aperçus pour des principes, et l'expression peut aller plus loin que la pensée.
Toutes ces observations prouvent que bien que Bacon n'ait pas usurpé sa renommée de grand et utile serviteur des sciences, il subsistait comme un nuage sur ridée première qu'il se formait de la méthode ^ Il a laissé beaucoup à faire aux métaphysiciens, et il n a pas non plus dispensé la philosophie naturelle de toute recherche ultérieure des moyens d'agrandir son domaine et d'assurer, d'effectuer même ses découvertes. Toutes les questions ont pu être reprises après lui et creusées à une plus grande profondeur. Mais ce serait une injustice, ce serait faire succéder le dénigrement à l'engouement que de ne pas admirer la sagacité qu'il a portée dans le détail des moyens de varier et de vérifier l'expérience pour instituer la science inductive. Cette idée, à elle seule, est grande et juste, quoique les philosophes puissent lui reprocher de n'avoir pas saisi le principe de ses recherches. On pourrait dire que toute la différence entre l'induction des logiciens et celle de Bacon, c'est que la même opération logique est considérée par les premiers dans le sujet qui la conçoit, et par le second relativement aux objets auxquels elle s'applique. L'essence de l'induction est ce qui intéresse la philosophie pure-, l'emploi et la vérification de l'induction sont ce qui importe à la marche des sciences. Bacon s'est borné à ce dernier point de vue, moins occupé de définir son procédé que de donner des recettes pour le mettre en œuvre.
Quant à ces recettes, ou a pu les trouver minu-
lieuses et pédantesques. Aucun savant de renom n'a probablement observé, dans Tétude des phénomènes, toutes les formalités de cette procédure scientifique. En l'exposant plus haut', nous avons indiqué des lacunes qui la rendent peu sûre et même peu praticable. Bacon voudrait par exemple que Von réformât certaines conceptions générales qui servent de principes aux sciences^, et il n'en donne guère les moyens, ou il les montre au terme si lointain d'une longue exploration des faits, qu'il nous condamne, en attendant, à chercher dans les ténèbres et à marcher au hasard. Ou s'il nous trace un itinéraire pour ainsi dire abstrait dans le domaine de la nature, il n'en fait connaître qu'une bien faible partie -, de dix opérations annoncées, il n'en décrit qu'une. L'appareil compliqué qu'il construit sous nos yeux ne peut servir de son aveu qu'à faire la premih^e vendange. Notre guide ne nous conduit qu'au seuil de la science. Enfin, on n'a pas assez remarqué l'importance excessive qu'il attachait à ce qu'il nommait l'histoire naturelle -, c'est la base de toute l'affaire, c'est la matière première de la philosophie*, écrit-il. Il voulait qu'une description générale de la nature, fait à fait, phénomène à phénomène, fût l'œuvre collective et le préalable nécessaire de l'interprétation scientifique *, il voulait, en un mot, fonder sur une histoire complète une philosophie définitive. Il a donc
* Voyez ci-dessus, liv. II, ch. IV.
« Nov. Org., I, 15, 16; t. U, p. il.
• Dé Augm,y II, m; 1. 1, p. 417; Parasceve, praf., et a. 2 et 5; t. Il, p. 234,237; éd.Longman, t. i, p. 3S4 et 419.
laissé son œuvre inacheyée, et ce qu'il recommandait pour le succès de sa doctrine n'a pas été accompli. Il faut tenir compte de ces points importants qu'on a trop négligés ^ si Ton veut ne pas prononcer trop légèrement sur l'insuffisance de sa doctrine, et surtout bien s'expliquer la confiance qu'il portait à l'infaillibilité d'une méthode plus neuve et plus complète dans sa pensée qu'elle ne nous le paraît aujourd'hui dans ses livres. Nous n'entendons pourtant pas absoudre cette confiance de toute illusion. Son système fût-il exposé dans tous ses détails, lié et suivi dans toutes ses parties, continuerait, suivant nous, de méritera peu de chose près les critiques que nous nous sommes permises, enhardi par de légitimes autorités. On resterait en droit de remarquer qu'il a toujours oublié de faire la part et de réclamer le secours de cet instinct de la raison, de cette rectitude naturelle de l'esprit, qui conduit, sans formulaire, à prendre les moyens de rendre clairs et sûrs les résultats de l'expérience. En ce genre, la nature peut suppléer l'art, et aucune théorie de l'art ne remplacera le jugement, rintelligence , le tact nécessaire pour tirer parti de l'art lui-môme. « Le principe des principes, dit Leibnitz, est en quelque façon le bon usage des idées et des expériences ^. » La comparaison de la
> Voir^ pottf le développemetit de cette remarque, la préface du ParascevCj par M. Spedding^ dans Tédition Loogman, t. I, p. 369.
' I^ouv. EssaiSy IV, xii. G est en termes pratiques la grande pensée d*Aristote : Où^iv àXîiOianpov tv^i/,cTai lîvai iict^twii»; r, vcûv. Sec. AnaL^ H, xix, 8.
GHAP. !▼. — DE LA MÉTHODE INDUGTIVE. 871
valeur respective des faits, le discernement entre ce qui est principal ou accessoire, stable ou accidentel, l'esprit de ressources, la fécondité de vues, d'expédients, d'explications, la sûreté dans le dioix des généralisations, la puissance de rapprochement entre des phénomènes distants entre eux, la sagacité de distinction entre des phénomènes voisins, toutes ces qualités du savant, qui sont les conditions de la science , ne peuvent s'enseigner dans les livres, et Bacon prétend vainement, c^mme tous les inventeurs de méthode au reste, avoir trouvé une baguette divinatoire qui égalise tous les esprits. C'est au moins une grande exagération, et je doute que la méthode ait de ces vertus magiques. Lavoisier a fait beaucoup d'honneur à Condillac en le remerciant de l'avoir aidé à découvrir la chimie moderne, et dans les hommages que les savants ont rendus à Bacon^ il est entré quelque chose de cette modestie, qui est de bonne grâce chez les hommes supérieurs. C'est d'ailleurs un penchant naturel que de savoir beaucoup de gré à ceux qui décrivent et louent éloquemment le métier qu'on fait , et l'on croit leur devoir le talent de le remplir, lorsqu'on leur doit tout au plus les sentiments de confiance et d'ardeur avec lesquels on s'y livre.
Il faut rappeler en finissant que la méthode des sciences doit être applicable, d'abord à la philosophie naturelle, puis à la philosophie morale, c'est-à-dire à la rec/ierche det phénomènes et de leurt causes^ ^ en
1 DéGnition de Lapltce.
distinguant ceux qui sont du ressort de Tobservation externe de ceux qui dépendent de Tobservation interne.
Or dans la philosophie naturelle, je doute que notre siècle offre un plus grand nom que celui de Laplace , et voici le jugement de Laplace : « L'induction, Tanalogie, des hypothèses fondées sur les faits et rectifiées sans cesse par de nouvelles observations, un tact heureux donné par la nature et fortifié par des comparaisons nombreuses de ses indications avec Texpérience : tels sont les principaux moyens de parvenir à la vérité... Cependant l'induction, en faisant découvrir les principes généraux des sciences, ne suffit pas pour les établir en rigueur. Il faut toujours les confirmer par des démonstrations ou par des expériences décisives... Le chancelier Bacon adonne pour la recherche de la vérité le précepte et non l'exemple. Mais en insistant avec toute la force de la raison et de Véloquence sur la nécessité d'abandonner les subtilités insignifiantes de Técole pour se livrer aux opérations et aux expériences, et en indiquant la vraie méthode de s'élever aux causes générales des phénomènes, ce grand philosophe a contribué aux progrès immenses que Tesprit humain a faits dans le beau siècle où il a terminé sa carrière'. » Voilà, jusqu'au commencement du nôtre, le jugement de la science sur la méthode de Bacon, et en voilà presque l'exposition et l'apologie, puis qu'un aussi grand géomètre que Laplace n'a pas cru nécessaire d'ana-
1 Essai phil, sur les prob., p. 242 et suiv., éd. de 1819^ on p. xtij de Tintroduction à la Théorie mathématique.
lyser cette méthode plus sévèrement ni de la rendre plus rigoureuse et plus complète.
Quant à la philosophie morale, j'ai déjà dit que ceux qui ont surtout aspiré à l'assimiler à la philosophie naturelle, ont, de Reid à Jouffroy, reconnu Bacon pour leur guide et mis toute leur gloire à faire de sa méthode une nouvelle application.
Voilà donc ce qu'en se plaçant au même point de vue que Laplace et Reid (et la prétention n'est pas si humble), on devrait penser de la valeur de la méthode de Bacon. C'est un devoir d'ajouter qu on peut se montrer plus exigeant que ces maîtres renommés. Nul doute, que même pour l'esprit et la direction de leurs recherches métaphysiques, les Écossais n'aient dû à Descartes et à ses successeurs autant pour le moins qu'à Bacon, et que l'on n'ait de notre temps, en Allemagne et en France, déterminé plus rigoureusement les procédés de l'observation interne et mieux éclairé la marche de la philosophie proprement dite. Et quant à la philosophie des sciences, ce champ des triomphes de Bacon, non-seulement on a pratiqué avec succès des procédés dont il n'avait pas .donné la théorie, mais ce n'est pas sans motif, sans nécessité même, que dans nos deux pays des savants et des critiques ont entrepris de reprendre sur nouveaux frais les questions que Bacon n'avait souvent que légèrement touchées, et non contents des solutions qui suffisaient à d'Alembert et à Laplace, ont voulu former un système plus satisfaisant et mieux démontré de la méthodologie scientifique.