CHAPITRE I
Des prédécesseurs et des contemporains de Bacon.
Nos remarques sur les limites de la pensée de Bacon ou sur les vides de ses théories laissent subsister notre admiration. C'est assurément un esprit vaste, un esprit original et novateur. Cependant cet esprit vaste s'est renfermé dans une simple question de méthode. Cet esprit original et novateur n'a rien inventé de considérable, quoiqu'il ait plus servi peutêtre que par des découvertes, en reprenant et en développant une méthode oubliée, en étalant aux yeux les moyens de la féconder ; en annonçant tous les fruits qu'elle pouvait porter. Il est très-vrai, comme en conviennent ses admirateurs les plus éclairés ', que
* « Ayant Tère de l'apparition de Bacon, divers philosophes ont marché dans la droite Toie, et Ion peut douter qtt*aueune importante règle pour la recherche de la vérité se rencontre dans ses ouvrages, dont on ne pût indiquer une trace dans ceuit de ses prédécesseurs. Son grand mérite est d>voir coneentré
rinduction était connue avant lui, qu'il n'en a pas retrouvé la théorie, qu'il n'y a même rien ajouté, qu'il a moins renouvelé l'induction que changé la marche des sciences, en les rappelant à l'induction. L'expérience et l'observation n'étaient pas et ne pouvaient être une découverte '. Mais les remettre en honneur ne pouvait venir que d'une haute initiative, et au moment où Bacon l'a conçue, c'était une pensée pleine d'avenir.
Ce n'est pas que l'idée d'un grand changement
ces faibles et éparses lumières et fixé TatteDlioD des philosophes sur les caractères distinctirs de la vraie et de la fausse science. » (Voyez tout le passage, D. Stewart, Life of Reid^ sect. U; Reid*s Works, p. 12.) «Ce nest pas d'avoir introduit le raisonnement d'induction comme procédé nouveau , comme procédé inusité, qui fait le mérite de la philosophie de Bacon.» (Herschel, Study of nat. phiL, part. II, ch. III, 105.) «Nonseulement il n'est pas vrai que Bacon ait inventé la méthode inductive, mais il n'est pas vrai qu'il ait été le premier homme qui l'ait correctement analysée. » (Macaulay, L, Bacon, p. 124.) « Ceux qui objectent à Timportance des préceptes philosophiques de lord Bacon qu'une grande partie de ces préceptes a été pratiquée de temps immémorial, ceux-là confirment plus leur utilité qu'ils n'atténuent leur originalité. » (Hallam, Europ, LU., t. m, ch. 111, sect. II. Cf. Playfair, Encycl. brit., 1. 1 , Dissert. III, p. 470 ; Morell, Crit, and hist, view ofthespec.phH,, 1. 1, part. 1, ch. I, sect. i, p. 80-84, 2« éd., Lond., 1847 ; H. Martin, PhiL spir, de la nat,^ part. I, ch. IX, 1. 1, p. 121 ; Cournot, Ess, sur les fond, de nos conn.^ ch. XXIV, t. II, p. 545.)
* « Celui qui découvrit le premier que le froid convertissait l'eau en glace et que le chaud la convertissait en vapeur, suivit les mêmes principes généraux et la même méthode qui firent découvrir ensuite à Newton la loi de la gravitation et les propriétés de la lumière. Ses Begulx philosophandi ne sont que les pures maximes du sens commun. » (Reid, Inquirffj introd., sect. 1, Works, p. 97.)
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dans le monde des sciences appartint à lui seul. Contre Tautorité du moyen âge, le cri de l'indépendance avait retenti avant qu1l le répétât. Remontons jusqu'à ce moine franciscain du treizième siècle qui par la singulière coïncidence des noms, semble un aïeul en même temps qu'un précurseur de Bacon. VOpus majus de Roger contient le germe du Novum Organum de François. Ce rapprochement a frappé les meilleurs juges *. Le premier Bacon admirait FÂristote de Fantiquité, mais comme le second, il méprisait fort Taristotélisme moderne, et quoique disciple des Arabes, particulièrement d'Avicenne, il n'attendait rien de la méthode scolastique. Il attribuait la langueur de l'esprit humain à quatre causes, l'autorité des exemples, le respect de la coutume, la complaisance pour les opinions du vulgaire, et l'orgueil de la fausse science : telles sont les idoles qu'il voudrait renverser. Une réforme lui paraît donc urgente. Elle doit commencer par une étude plus profonde des langues, sans laquelle l'ignorance se perpétue et les doctrines sont défigurées par de mauvaises traductions. Le second moyen d'arriver au vrai doit être cherché dans les mathématiques. L*op tique ou l'art de voir est le troisième. Mais le principal est l'expérience , cette maîtresse
« D. Stewart, Dissert., part. 1, ch. 1; Works, t. I; Hallam, Europ. lit*, t. I^ch. Il, 52; Cousin, /oiim. des Sat^ants, août 1848; Whewell, Phtios, of ind. se, t. Il, 1. XII, ch. Vil, A. 3; Jourdain, Recherches, etc., not. R, p. 572, 2* édit.^ et Gb. Jourdain. Dict, des se. phil., t. 1. Cr. De Gerando, Hist, camp., part. I, ch. XXVll, t. IV, p. 559; Ronsselot, PhiL dans le moyen dge, t. III, ch. XX; Hauréaa, PhiL scol., ch. XXIV, t. Il, p. 380.
37ft HISTOIRE DE LA PHfLOSOPHIE DE BACON.
des connaùsanceê spéculatives. Car Texpérience seule prouve ou vérifie les propositions scientifiques, atteint et manifeste des faits qu'aucun raisonnement naurait pu révéler, enfin puise dans le passé et le présent la prévision de l'avenir. A ces traits, il est difficile de de pas reconnaître la méthode inductive. Roger Bacon énumère quelques-unes des découvertes qui déjà sont dues à cette méthode, et c'est par là que ses ouvrages sont d'un grand intérêt pour l'histoire des sciences ; mais il indique en bien plus grand nombre les recherches qui restent à faire. Il attend beaucoup du temps ^ il compte sur les progrès du savoir, et il présage le jour où le travail accumulé des générations révélera ce qui est caché ; car a plus les hommes sont récents ', plus ils sont éclairés, et les savants de son temps ignorent bien des choses que saura le vulgaire des étudiants dans les temps futurs. »
Ces vues sont les mêmes que celles du second Bacon, et peut-être trouverait-on dans le premier, avec moins de largeur et d'éloquence assurément, une sagacité et une précision qui l'eussent rendu le plus propre des deux aux travaux réels des sciences. L'éloge très-bref que Tun accorde à l'autre prouve qu'il avait en gros aperçu la tendance de ses recherches, sans avoir apparemment lu ses écrits avec suite, ni assez profité de ses idées, pour reconnaître qu'il lui dût quelque chose ^. C'est du reste un aveu
* Recentlores, lard-venus.
* H met Roger Bacon au rang de ceux qui saisissent les applications noufelles des inventions^ < rerum inventarum extensiones prehendunt. » {Temp, part, masc,^ \\, 8; t. 11^ p. 547.)