‹ Bacon, sa vie, sons temps, sa philosophieChapitre 93 sur 112 · CHAP. I — PRÉDÉCESSEURS ET GONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

CHAP. I — PRÉDÉCESSEURS ET GONTEMPORAINS

qu'il est peu porté à faire, et le moine persécuté était venu trop tôt pour attacher son nom i une réforme effective. Il faut franchir un long espace de temps pour voir se lever le jour nouveau qu'il avait de loin salué.

L'expérience est nécessaire à la vérité des sciences ; mais l'expérience ne suffit pas. Sous l'empire de la physique d'Aristote, même commentée et appliquée par des médecins arabes, l'expérience avait langui longtemps. Avec la kabbale, avec les travaux de Tal-* chimie et de la magie, avec toute cette vogue des sciences occultes qui précéda ou accompagna la renaissance, une curiosité superstitieuse multiplia les recherches expérimentales. Cependant de la découverte empirique d'une foule de phénomènes, on ne dériva point une science proprement dite. On avait surpris les secrets de la nature sans apprendre à la connaître. Tant il est vrai que ce qui importe aux sciences, c'est une curiosité bien dirigée, une bonne méthode d'expérimentation et l'art de généraliser sûrement! De ces chercheurs, égarés tout à la fuis par rimagination et le charlatanisme, la plupart ne montrèrent d'autre mérite que celui d'apercevoir la vanité et l'impuissance de la scolastique, en ce qui touche la philosophie naturelle. Plus érudits qu'observateurs, beaucoup ne surent que ce qu'ils avaient compilé dans les livres. Paracelse, i qui Bacon donne par ses attaques une certaine importance, semble avoir, ainsi que Corneille Agrippa, possédé un savoir propre, que ses bizarreries systématiques ont rendu mystérieux et stérile. Aussi Bacon l'aocuseH-il d'avoir

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éteint le flambeau de la nature. Les sophistes ont déserté Texpérience, dit-il, Paracelse Ta trahie; il a corrompu les foiltaines de la science ; il a compliqué par mille artifices toutes les difficultés, tous les ennuis de Texpérimentation dont les sophistes sont ennemis, dont les empiriques sont incapables. Ainsi et plus vivement encore parle- t-il des alchimistes, de tous ces charbonniers qui ont entrepris de fonder la philosophie sur des distillations '. Il ne parait étranger à aucun de leurs travaux \ leurs noms reviennent fréquemment sous sa plume. Mais il avait aperçu que leurs expériences conçues dans un esprit de chimère et guidées par des spéculations sans base, ne les mettaient point sur la voie de la vérité, et il ne fait grâce qu'à Severinus% digne d'un autre maître que Paracelse. Dédaigneux dans ses jugements sur ses devanciers, il croit ne rien leur devoir, et il ne leur doit guère en effet que l'exemple du mépris pour la science contemporaine. A cet éveil de la critique, premier signe de raison et de liberté, que Ton peut apercevoir dans Roger Bacon, puis dans Raymond LuUe et ses successeurs *, aux prétentions des sciences occultes à qui la discipline scolastique avait longtemps fermé le champ des recherches aventureuses, vinrent bientôt se joindre et Tesprit de la réformation qui devait secouer le joug d'un enseignement presque constamment sanctionné par l'Église, et l'esprit de la renaissance qui, en retrouvant le goût de la beauté

« Temp, part, masc, 11, 7-9. Cf. De Augm,^ IV, ii, 5, et A'op. Org., n, 48, 1. 1, p. 212, et t. H, p. 205 et 345. * Médecin danois, né en 1540, mort en 1602.

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antique dans les lettres et dans les arts, ne pouvait manquer de briser comme des œuvres de barbares les idoles du moyen âge. Voilà les quatre causes antérieures à Bacon qui commencèrent à ébranler Védifice de récole.

A répoque où Bacon parut, cent cinquante ans s étaient écoulés depuis la découverte de Timprimerie, et ce grand événement , contemporain de la fin de Tempire d'Orient, avait changé le goût littéraire avant de modifier Vesprit philosophique. La forme des sciences avait commencé à paraître grossière avant que le fond en fût discrédité. Une pédanterie d'humanistes avait supplanté la pédanterie des scolastiques; et le renouvellement des études classiques était devenu le signal d'un mouvement libérateur de Tintelligence. Bientôt la réformaUon introduisit un principe d*aiïranchissement dans un ordre d'idées à la fois plus élevé et plus pratique. Sans tendre a une complète émancipation de la raison humaine, elle y avait travaillé, en renversant et en fondant des institutions par le raisonnement. La philosophie qu'elle trouva établie, ayant vécu sous l'empire du clergé, paraissait à Luther une partie de l'ancien régime ecclésiastique. La guerre lui fut déclarée comme à Téglise ; saint Thomas pâtit pour Rome et Aristote pour saint Thomas. Des érudits et des critiques de toutes sortes secondèrent ce mouvement , les uns pour remplacer par le règne du bel esprit la domination de la dialectique, les autres pour instituer un platonisme littéraire sur les débris du péripatétisme. En même temps, les progrès de la richesse et du luxe introduisirent

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une élégance de mœurs qui ne va guère sans une sorte de sensualisme pratique, et qui cherche le plaisir partout, même dans les idées. L'aversion de toute contrainte, le mépris des sciences de collège, Tamour des nouveautés, des libres conversations, des témérités spirituelles , se répandit dans les classes supérieures , et particulièrement dans la société italienne. Ce fut là qu'éclatèrent d'abord les tentatives les plus hardies d'un goût perfectionné, d'une frivolité savante, d'une incrédulité dédaigneuse , enfin, d'une imagination toute spéculative. Bacon, si sévère en général pour ses devanciers, et qui traite si mal cet infortuné Ramus, un des plus habijes chefs de rinsurrection directe contre Aristote, ne peut disconvenir que des essais de quelque importance aient été entrepris pour la régénération des sciences, et que des systèmes entiers du monde et de la nature, renouvelés de Pythagore, d'Heraclite, de Parménide, d'Ëpicure, aient commencé à prendre la place de la physique de l'école. Parmi ses précurseurs, Telesio est celui qu'il distingue. Il le reconnaît pour lèpre* mier des hommes nouveauœ^ .

En Italie, dès l'aurore du seizième siècle, la rébellion contre la dictature d'Aristote avait pris la forme de l'averroïsme, et les écoles de Padoue et de Venise, en puisant la doctrine péripatéticienne dans le Grand Commentaire du médecin de Cordoue, l'avaient ren-

• ' t Novorum hominum primum agnoscimus, » et en anglais, /Af best of ihe novellisls. ( De Princ, aiq, Orig,j 52, t. III, p. 149. ClNov. Or9.,I,il6,n,37,etfiii^Jfa/;r.,part.ni, HpnH.,i.U, p. 09, 166, 258; Gen.pref., éd. Loogman, 1. 1, p. »i.)

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due plus hétérodoxe et plus téméraire sans la rendre plus persuasive. Mais sous Tinfluence des Médicis, et grâce à Marsile Ficin^ le platonisme se releva dans Florence, et, suivant le même exemple, la plupart des novateurs travaillèrent a la restauration de quelqu'une des doctrines de l'antiquité, rendues plus accessibles par la renaissance des lettres grecques. Après les péripaléticiens panthéistes, Pomponat et Césalpin, que Taurellus avait combattus sans rien établir, le premier auteur ou rénovateur de système est en effet, comme le veut Bacon, BernardinoTclesio. On dit qu'il reprit la doctrine de Parménide , non qu'il me paraisse avoir pénétré la profonde métaphysique dont Platon ne parle qu'avec un religieux respect; mais c'est à la physique de l'Ëléate que sont empruntés les deux principes que Telesio donne au monde, les deux agents qu'il donne a la création, le chaud et le froid'. Sa cosmologie manque de vérilé, et se fonde sur une interprétation des faits très-hypothétique. Quant a la nature humaine, il appuie sur la sensation un spiritualisme assez mal conçu, et rien de solide ni de complet ne doit être demandé à cet écrivain qui u pDurlant fondé une école et une académie. Mais il accuse tous ses prédécesseurs d'avoir inventé le monde physique au lieu de l'observer. Affectant pour ainsi dire la sagesse et la puissance de Dieu, négligeant les êtres réels pour les êtres abstraits, ils ont

* Arisl. , Met, , I, v , i i . — Voye» />« i?eft<m Natumjuxla propha principie, proem., In-^*», Netp., 1370; ou DeBem. Telesio (lit.), parCbr. Bartholomess, Paris, i 849.

écouté ce que dictait leur raison propre, propria ratio dictavit^ plus que les révélations des sens, quœ sensus paiefecerii. Ils ont manqué de cette pénétrante inspection des choses dans laquelle l'esprit manifeste à la fois sa force et la nature. Or, telle est Vidée même que Bacon n'a fait que développer et rendre plus applicable et plus pratique, quoiqu'il n'ait guère plus que Telesio réussi à la suivre avec fidélité dans l'étude et l'explication des phénomènes. Aussi adresset-il à la cosmologie de ce dernier des critiques fondées, mais qu'il aurait pu retourner contre lui-même. Les autres savants italiens, que l'on nomme d'ordinaire avec Telesio, Patrizzi, Bruno, Campanella, diffèrent de lui par une tendance mystique ou hermétique dont il est exempt'. Patrizzi s'appuie sur des axiomes, Bruno sur les idées, Campanella sur l'observation. Aucun d'ailleurs n'arrive au vrai système du monde, quoique tous le cherchent par une meilleure voie, et que la plupart acceptent l'hypothèse de Copernic. En hasardant sur la constitution de l'univers d'arbitraires conjectures, ils s'accordent à reprocher au péripatétisme sa préférence pour la spéculation métaphysique sur la contemplation de la nature, et les censures, violentes parfois, que tous, et notamment Patrizzi, dirigent contlre Aristote, rappellent ou plutôt annoncent celles de Bacon.

Celui-ci les cite peu cependant , à Texception de

^ Patrizzi, mort en 1597, à soiiante-hnlt ans ; Bruno, brûlé en 1600, à cinquante ans; Campanella, mort en 1639, à soixante et onze ans. (Voyez ci-dessus, p. 303, et Nov, Org.^ I> 4 i6; t. Il, p. 69.)

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