‹ Bacon, sa vie, sons temps, sa philosophieChapitre 94 sur 112 · CHAP. I. — PRÉDÉCESSEURS ET CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

CHAP. I. — PRÉDÉCESSEURS ET CONTEMPORAINS

Telesio dont il veut bien convenir qu'il a bonne opi-' nion ' . Mais celui qu'il cite le moins et qu'il pouvait le mieux connaître, était Jordano Bruno venu jusque dans l'Université d'Oxford, ce sanctuaire des superstitions philosophiques, pour y professer le mouvement de la terre autour du soleil et l'immutabilité de la substance qui pense, rendue par la mort à Dieu en qui elle vit^. Quoique ni l'une ni l'autre de ces doctrines n'aient gagné Bacon, on peut supposer qu'il n'avait pas négligé de voir et d'entendre ce messager de la renaissance philosophique italienne.

L'Italie du seizième siècle a, par ses plus célèbres penseurs et au nom de doctrines fort différentes, rappelé l'esprit humain à la liberté, à la nature, à l'observation et souvent même à Texpérience. C'est à rilalie du seizième siècle et dans ce pays à Telesio que Bacon a été le plus redevable. Ce fait nous paraît établi. L'inspiration générale qui l'anime est un vent qui venait de par delà les Alpes. Mais les écrits de ses devanciers sont presque oubliés, et les siens, quoique peu lus sur le continent, sont cités tous les jours. Il semble aujourd'hui que lui seul ait eu les pensées que nous ne cherchons pas ailleurs que chez lui. Au moins lesa-t-il eues avec plus d'esprit qu aucun autre, et il n'a pas conçu une seule vérité sans en apercevoir la fécondité. Cependant il ne re-

* cDe Telesio autem bene senlimus. » De Prlncip,, 18-Kâ, t. III, p. 127-149.

* Bacon De nomme qu*une fois Bruno, sans aucun détail. (Voir Hist, nat. et exper,, Monit.^ t. Il» p. 258, et ci-dessus, 1. 1, cl, p. 16.)

cueille pjn» les fruits qu'U en e«përe. U aeneRçe te récolte et i^e 1^ fait piuj. ^ tourpie ji^vtoMr de$ qp[)^sti(»w et des systépies plutôt en e^itîqu^ qu'en inventiMir. DjBins la physique, il n'a guère qu'une idé^ juste, la né/Cjes$i|té d'pqe histoire desjt^riptive, piiis d'vaja hifi* tpire injductfye. U ferme les yeux aux découvertes déjà fiâtes, §ux entreprises déjà Cormélss par cejjx qui n'^yaiept pas attendu si&s conseils. Il ignore par exentple que JLéQQJStrd de Yippi a parfaitement coqapris ce qup doit être l'expérience scientifique » et qu'aux mêmes vues Galilée a joint les plus çwv^jpeants exemples ' . Dans la métaphysique, il dénonce la scolastique plutôt qu'il ne la remplace. C'est une remarque juste de M. Hall^m qMe BacoB, toujours heureux, toujours judicieux, souvent profpnid d^s ses jugements sur le p^onde moral, sur \^ hommes, sur la marche de l'esprit h^maip» est loin

> l\ pouvait rignorer qaapt ^ Léonard de Vinci, dont les écrits, quoiquMI fût mort depuis 1519, étaient restés manuscrits et le sont encore. Dans une analyse intéressante que Venturi en a faite, on Ut ces citations: o M est bien vrai que la nature commence par le raisonnement et finit par l'expérience; mais nMmporte, il nous faut prendre la route opposée. — L'interprète des artifices de la nature, c*esl Texpérience... Il faut la consulter, en varier les circonstances, Jusqu a ce que nous en ayons tiré des règles gjénérales; car c'est elle qui fournit les vraies règles. Mais à quoi bon ces règles?... Elles nous dirigent dan» les rechercbefi de la nature et les opérations de Tart. » {Mémoire lu à la première classe de Tlnstitut, Paris, 1797.) Quant à Galilée^ il enseignait depuis (|uio2e ans, quand parut la première édition du De Augmentis, et Bacon a co|Ibu 8e9 travaux. (Kov. Org,, U, 39, 90; t. Il, p. 169, 191; Glob. intell,, VI et VII; Them, cal., 3; t. 111, p. 25,39, ^, 44,82.)

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de montrer la même sagacité, lorsqu'il étudie le monde de la nature, et ne réussit guère alors qu'à témoigner de son admiration et de son éloquence. C'est sans doute pour cette raison que le grand observateur Harvey, qui avait été son médecin et qui faisait cas de son esprit et de son style, ne voulait pas accorder qu'il fût un grand philosophe, a II écrit sur la philosophie comme un lord chancelier, disait-il en raillant ' . »

Il est du moins fort douteux qu'il eût le génie des découvertes. Ses ouvrages purement scientifiques ne peuvent guère être lus que par curiosité. Il ne les donnait au reste pour la plupart que comme des compilations. Il glanait ça et là des faits et des idées, et consultait les livres au moins autant que l'observation. Ses expériences, souvent bien conçues, sont obscurcies par certaines idées à prioHy qu'il conserve de la physique des écoles tout en la dénonçant à la raison. Ses théories sont souvent en dissonnance avec ses critiques. Il méconnaît les faits, quand d'autres les lui révèlent, et saisit mal leurs exemples et leurs leçons. Trop peu géomètre pour comprendre Copernic et surtout Keppler, il répond à Toby Malthew qui l'entretient des travaux de Galilée : (( Je souhaite que vous engagiez les astronomes de l'Italie à cesser de nous amuser avec leurs fables et à serrer d'un peu plus près les expériences du ressort des sens ^. » Ce conseil manquait d' à-propos. Les

* MaUam, Mur. IU.,%. Ul ch. HI» sect. u, 75; i. Anbrey, livts, t. Ij, p. 5Si. Cf. Plajfair, DiucrL 111; Encycl. britatm.

* Malthew lui recommande de Bruxelles une pertoime qui,

académies, qui se formaient de son vivant en Italie, n'en avaient pas besoin, inspirées quelles étaient par le génie tout pratique de Galilée : ce qui n'excuse pas celle des Z/nc^i d'avoir refusé Bacon, lorsque son nom fut présenté ' .

Au seizième siècle, on chercherait vainement en Angleterre des noms comparables à ceux qui illustraient l'Italie. Bacon trouvait autour de lui peu de modèles à suivre. Son pays s'ouvre rarement au mouvement du dehors. Cependant un historien de la philosophie a relevé d'un injuste oubli un écrivain presque italien, qui pourrait avoir pris de bonne heure en Angleterre l'initiative attribuée à Bacon ^. Un curé du diocèse de Trente, forcé par la liberté de ses opi-

ayant appris à Florence que Galilée a répondu à son traité sur le flux et le reflux, Ta empêché de publier sa réponse à cause d'une erreur sur les marées de FOcéan. Ce doit être Thomas While, catholique comme Matthew, et connu plus tard par de nombreux écrits philosophiques. Il se rend en Angleterre avec les ouvrages imprimés ou manuscrits de Galilée. (Lett. du iA avril 1619; Works, t. VI, p. 217.) C'est à cela sans doute que Bacon répond par la lettre où sont les passages cités dans le texte. ( /(/., t. V, let. 174.)

' Cette académie fut fondée à Rome en 1603, pour l'étude Magni naturse libri, et cessa d'exister en 1630. On lit le nom de Bacone Francesco da Verulamio sur une liste de trente-huit noms présentés et non admis, parmi lesquels plusieurs sont étrangers Les statuts semblent exclure les protestants, et Bacon lui-même ne connut peut-être pas sa candidature. ( Giom, Arcad., XL., Variet., t. XIX, juillet 1823; Odescalchi, Mem. ist, crié., Rome, 1806.)

* Ce fait curieux a été mis en lumière par M. De Gértndo, dont le chapitre sur Bacon est un des meilleurs chapitres. ( tiisi, cowp., part. Il, t. II, ch. X.)

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