DAIMS LE DÉCOR, LE PORTRAIT
Dans un ouvrage d’un intérêt qui se double de documentations anecdotiques, M. Charles Moreau-Vauthier a défini avec justesse quel était Fart méticuleux du portrait et il a dit au cours de son travail cette vérité nettement exprimée : « L’art du portrait est de tons les temps. Si d’autres genres subissent les fluctuations de la mode et disparaissent pour renaître, le portrait demeure sans interruption. En effet, de toutes les illusions que l’art engendre par sa magie, aucune ne nous touche de plus près. C’est, grâce à lui, notre propre image qui nous est rendue. Le portrait satisfait la vanité de ceux-ci, l’affection de ceux-là ; les uns aiment à s’y reconnaître, les autres à y retrouver ceux qu’ils ont aimés. »
On n’a pas exagéré quand on a dit que € Fart du portrait était la pierre de touche du talent et du génie même ».
« Qu’un maître se conforme à la réalité et il ne diminuera pas son talent. »
bagatelle LT QUELQUES VISAGES
Le critique qui exprima cette vérité était le traducteur d’un simple constat. A ce titre, l’histoire de Velasquez nous fournit 2 anecdotes :
Lorsqu’il peignit le • portrait du pape Innocent X, comme il voulut un jour mettre sa toile au soleil sur la terrasse du Vatican, pour en faire sécher les couleurs, les braves gens qui traversaient la place crurent voir le pape et saluèrent le portrait.
Un autre jour, Philippe IV entre dans l’atelier du peintre et s’étonne d’y voir l’amiral Pareja, qu’il croyait en mer.
« Que faites-vous là ? lui demanda-t-il ? »
Il lui fallut un peu de temps pour se rendre compte qu’il adressait la parole à un portrait.
La veuve d’un artiste passait des heures de contemplation devant le portrait de son mari. On la trouvait assise dans son fauteuil devant le chevalet qui supportait Pinnocent défunt ; elle le mêlait à la conversation en un manège attendrissant finissait par étonner le visiteur lui-même, le gagner à Pimage chère. L’image dans son cadre prenait une existence de plus en plus réelle et le visiteur s’en allait troublé ».
Le Portrait (T Erasme, par Holhein, les Syn-
dics de la Halle aux draps, par Rembrandt, et toute ]a grande théorie française : Au XVIP siècle, Richelieu, par Philippe de Champaigne ; Bossuet, par Rigaud ; au XVIIP, le Fabre d'Eglantine, de Greuze ; Voltaire^ de Houdon, Jean-Jacques Rousseau, par La Tour, et, au XIX® siècle, Charles Garnier, par Baudry, Alfred de Musset, par David, Gérome, par Chaplain, les bustes admirables de Jean- Paul Laurens, Dalou, Victor Hugo, Puvis de Chavannes, par Auguste Rodin.
Le portrait tombe de nos jours à l’article commercird parce que le choix est difficile, ^abondance sans goût et qu^’un artiste si grand soit-il appartient à la collectivité qui paie et ne reste pas dans l’ombre heureuse d’un potentat, qu’il soit Charles-Quint, Philippe II, Philippe IV, Charles I®‘‘ ou Louis XIV.
Il est trop facile de croire que la seule peinture aimée doit reproduire exactement la nature. Ace compte-là, pourquoi y aurait-il des peintres ou des sculpteurs qui, en somme, et selon cette tradition, ne nous offrent que des copies de ce que nous admirons, vivant, regorgeant de force, de santé, de joie profonde ?
Une méthode plus rationnelle plus philosophique et, pourtant, faite pour plaire à nos névroses, à nos enthousiasmes, à nos désirs, de redevenir sains, au cœur d^une humanité hâtive et brùleuse de rêves^, devait illuminer certaines âmes d’artistes.
A côté du réalisme né de Tobservation des choses, c’est-à-dire la traduction des formes vues, la souplesse, les groupements, les attitudes, requérant la volonté laborieuse du peintrë, il y avait le symbolisme de l’idée qui mène les êtres dont la souffrance se lisait sur les visages et dans les yeux angoissés, autrement que par les contractions des muscles ou des méplats savamment notés. Il y avait la force psychique qui les poussait vers Tabîme, la guerre, Tamour, la vie ; il y avait la grande âme invisible, oiseau largement éployé audessus de nos grouillements ; il y avait, surtout, la poésie éternelle qui se dégage des moindres faits et des actes les plus communs. Cette poésie devait se mêler à la clarté du ciel, se fondre en baume de paix et de ferveur dans le soleil qui inondait les paysages et les choses... A ce sen-
timent impérieux, soupçonné par les hommes, les artistes ont obéi...
Le symbolisme et le réalisme si ardus en littérature, se mêlèrent, s’unirent pour un but de vérité essentiellement limpide et donnèrent à des pages de mystère et de beauté, l’impression attendue et durable par quoi s’éternisent les œuvres.
Parmi les musées d’horreurs que sont quelquefois les Salons, il faudra essayer d’excuser la laideur de maintes pages pour mieux aimer les tendances de la peinture morderne qui veut être le reflet « d’une autre vie ».
Et le portrait s’est ressenti profondément des théories nouvelles.
Mais on peut aisément se rendre compte de la mauvaise direction des études, de la piteuse interprétation des jeunes rapins éblouis par la facilité de certaines écoles quant au paysage. Ce qui semble, à première vue, avoir frappé l’imagination des artistes même arrivés à la quarantaine, est la violence d’un impressionnisme mal compris.
L’horreur la plus flagrante est tolérée par un public vraiment débonnaire, et, sous prétexte d’interprétations spéciales de la nature (ah ! elle a bon dos la nature !), les peintres, sans aucun scrupule, ont inondé les deux Salons de couchers de soleils, d’aubes et de midis, d’une hardiesse inutile, d^’une extravagance de lumière ,et de couleurs qui tiennent de l’hystérie, des cauchemars d’éthéromanes ou de fous ! On ne me reprochera pas, j’imagine, de rétrograder dans les opinions que je porte sur les tentatives littéraires ou artistiques, mais, sincèrement, la mesure est comble ; ... A voir les « dégueulandos» jaunes et bleus de ces messieurs, c’est à regretter avec une douce ironie les dessus de pendules, les paravents coloriés et les bons vieux chromos de famille qui verdissaient avec le temps.
Les portraitistes sont gens irritables. On connaît la rigueur de David pour Récamier dont le portrait resta inachevé parce qu''elle avait fait attendre l’artiste.
Il demeure acquis ce fait que les gens qui font exécuter leur portrait ou leur buste sont
insupportables, critiquent à tort et à travers sur des questions de détails alors qu’ils ne comprennent rien à l’ensemble d'une conception esthétique.
Wliistler, le célèbre peintre ang'lais, eut un procès avec le mari d’une dame fort connue sur la Riviera, dont il avait fait le portrait. Le millionnaire trouva la note du peintre trop forte en raison du temps dépensé par ce dernier. Whistler, en grand seigneur qu’il était, lui fit cette réponse fameuse : « J^ai mis huit jours pour brosser cette toile, mais il y a trente ans de travail pour arriver à ce résultat ».
Appelé à juger un de ses collègues à Paris, le même Whistler, regardant une série de portraits qui rappelaient sa manière, s’exprima ainsi : « Ah ! certes, voilà qui est bien ; vous faites le portrait comme on fait le portemonnaie ».
Et puisque je parle des peintres, Yon Menzel, qui mourut il y a 3 ans et que Ton appelait « la petite Excellence », n^était pas tendre pour les femmes.
« Elles ont la manie, disait-il, de s’entendre traiter comme des êtres supérieurs ! Une artiste
dramatique très fêtée alla le trouver pour demander une esquisse d’elle au maître.
— Qui êtes-vous? dit celui-ci.
— Ernestine Wegner, artiste.
— Connais pas ! Que désirez-vous?
— Excellence, faire faire mon portrait.
— Je ne fais pas d’affiches de théâtre ; allez-vouF-en ! ! ! ».
Yon Menzel n’avait aucune considération pour les grades et pour les rangs sociaux. Le feld-maréchal Wrangel lui reprochait un jour de n’avoir pas embelli les femmes dans le tableau du couronnement du roi de Prusse.
« Feld-maréchal, lui dit Menzel, je ne connais rien aux choses de guerre et je ne m’en mêle pas. Faites-en autant pour l’art ! ».
Voilà des mots.
En France, Henry Becque en sema quelquesuns.
Le génie excuse tout.
La peinture du portrait est le monument le plus rare qu’aient dressé les artistes.
Là réside un signe de notre époque, une halte dans l’histoire de l’art dont il faut tenir compte. Le clacissisme conventionnel est représenté par
M. Carolus Duran, bien net, dont un humoriste a pu dire non sans justesse :
« M. Carolus fit beaucoup de portraits. Il commença par en brosser de très louables, mais les dames qu’il portraicturait se plaignaient de n’avoir pas assez bonne mine sur la toile. M. Duran comprit. Et il se mit à peindre des visages immuablement roses, des lèvres éternellement purpurines, des yeux glacés de sucre et des gorges en bonbon à la framboise ».
Après sa “ Femme au gant ” de très grande allure, M. Carolus Duran avait dit tout ce qu’il avait à dire Le monde l’a perdu. Faible comme un homme adulé, il est tombé au commerce et à la notoriété officielle.
Le portrait classique est aussi représenté par M. Donnât qui aggrave un beau dessin par la pâte rembrunie des bitumes et des terres d’ombre, dont on a dit d’ailleurs tout le mal qu^’il convenait de dire. Des maîtres s’en sont chargés, plus autorisés que moi.
Et voici sur M. Donnât, un petit souvenir que je veux consigner.
Au Salon de Monte-Carlo en 1904, M. Donnât, portraictureur officiel, avait envoyé un singulier
tableau qui ne manquerait pas de charme s^’il était autrement traité.
Sur un fond de bitume et terre d’ombre, cbiqueté, moucheté, selon la tradition du maître, se détache une poupée habillée de vagues oripeaux, et c^èst tout. Par une fantaisie que Ton ne saurait pardonner à un membre dePInstitut, la figure a l’air de chair pulpeuse et jeune et les yeux dont on est en droit d’attendre la luisante sottise faïencée, ont des semblants de regard.
N’allez pas croire que l’artiste ait recherché à faire étrange, ce qui eut été intéressant pour un homme de son âge ; non ! M. Bonnat que ne retenait aucun tableau de marque, ministre à fixer en une attitU(ie plaisante ou grande dame à l’air hautain, s’est plu à rire d’un bon gros rire bourgeois et amuseur pour une fois, a laissé couler, de sa palette, quatre ou cinq couleurs sur le dessin flou et imprécis d’une marionnette.
Monte-Carlo fait magistralement les choses à son ordinaire. C’est une oasis où vont se reposer et chercher un peu de consécration tous les artistes. M. Bonnat qui préside aux destinées de cette manifestation des Beaux-Arts devait ^utre chose à l’Exposition annuelle,
La poupée de M. Bonnat ! La poupée qui ne solliciterait les vers d’aucun poète ! Mais il eut fallu que les critiques les plus sincères, mûris par trente Salons, fussent tombés en enfance pour jouer un instant et prendre plaisir avec ce petit fantoche.
Est-ce rivalité de salons, est-ce oubli volontaire nous n’avons pas de Bonnat, ici. Félicitonsnous de la rareté du fait.
Mais regrettons que l’on n’ait pas fait figurer Gavarni à cette exposition.
G^est une lacune, car Gavarni fut la joie de nos pères et silhouetta avec goût les jolies filles dont la jupe se retroussait un peu vite sur des chevilles délicates et des petits pieds que chaussait l’escarpin fleuri d^un ruban.
Ce dessinateur qui, pendant des années, illustra une époque où il était permis de sourire vite et de fronder avec à-propos, conserva, à travers les pages de son œuvre, le sourire simple d’un passant à peine ironique qui regarde défiler la vie.
Il ne jugea pas sévèrement ; il écouta les propos galants, les mots d’esprit, la friponnerie des petites lionnes et les campa à la promenade,
au théâtre, au seuil de la loge du concierge où Ton potine, aisément, dans une atmosphère de joliesse qui ne condamnait pas le temps présent, mais notait son heure bonne ou mauvaise, grâce au frais minois de celles qui recevaient d’autrui toutes les confidences.
Et puisque Joseph Prudhomme rode à travers les salles de Bagatelle, pourquoi Daumier n’est-il pas représenté dans cette galerie ?
Il n’y aurait pas eu irrévérence que je sache !
Mais hélas ! où sont les héros de ces maîtres? Partis en marge de Phistoire que Ton ne lit guère ! Et les folles d’à présent, venues du quartier Latin ou de Montmartre, ne reconnaîtraient plus la Lorette, au chapeau coquet, si faussement sentimentale et si chère, cependant, à une jeunesse qui valait la nôtre...
On a oublié aussi Whistler et Toulouse- Lautrec... C’est plus grave !