‹ Bagatelles moralesChapitre 9 sur 13 · X PREFACE · texte numérisé non relu

X PREFACE

Je connais, d'ailleurs f son style ; et, en un mot, je suis sûr de mon fait... Je me ferais sans doute honneur de cette Lettre, si elle était de moi : il y a des choses charmantes et de la meilleure plaisanterie. » L'abbé Coyer ne se défendit pas trop vivement de Vattribution de la Lettre au docteur Pansophe, que Voltaire ne jugeait pas indigne de lui, mais on ne tarda pas à savoir que Borde, de l'Académie de Lyon, en était l'auteur. Voltaire lui écrivit, le 1 5 décembre iy66 : « Vabbé Coyer me jure qu'il n est point l'auteur de la Lettre au docteur Pansophe. C'est donc vous qui l'êtes^ Il ny a certainement que l'un de vous deux qui puisse l'avoir écrite. )^

Voltaire faisait donc grand cas du talent de l'abbé Coyer et lui reconnaissait un charmant style. Nous nous inclinons devant Vopinion et le jugement de Voltaire, en remettant au jour le meilleur ouvrage de l'abbé Coyer.

Ce littérateur aimable, plein de bon sens et de malice, mourut à Paris, le i8 juillet 1782.

P.-L. Jacob, bibliophile.

LE

NTENDRAi-JE toujoufs déploier la décadence du siècle? « Les arts, les sciences, le goût, les talens, les vertus, tout Is'affoiblit, tout tombe. » Voilà ce qui se dit et s'imprime. Les étrangers ne nous croiront que trop sur notre parole. S'il n'y avoit que les vieillards qui fissent l'éloge du passé, on ne s'alarmeroit pas sur le présent, mais le cri devient général : « Où sont ces citoyens illustres, ces génies en tout genre, qui élevèrent la France au-dessus des nations? » Toujours citer nos pères ! Nous les valons bien, nous valons mieux.

« Voyez, me dit-on, dans la capitale, tous les monumens qui l'embellissent : à qui les doit-elle ? » Et moi, je dis : « Jetez les yeux sur les plans que nous Bagatelles morales. i

formons : hôtel de ville, qui changera sa barbarie gothique en beauté romaine; un grenier public, où l'abondance et l'architecture se donneront la main; des salles de spectacle mieux entendues et plus noblement construites ; une colonnade, où, à l'exemple d'Athènes, nous placerons les statues de nos grands hommes; ce centre de la ville élargi et aligné, ces fontaines décorées qui verseront leurs eaux dans de grands bassins, ces quais continués qui iront chercher la Seine à l'autre extrémité de Paris, ces ponts débarrassés de maisons, ce boulevard poussé au midi pour enfermer la ville dans un jardin continu. Voilà ce que nous projetons depuis que nous occupons le théâtre; et fussions-nous encore le reste du siècle à projeter, ce ne seroit pas trop pour de si grandes choses. Le temps amènera tout, et nous trouverons des Mansards et des Perraults : ils sont trouvés, ils s'essayent tous les jours sur les palais de la finance, bien supérieurs aux hôtels des princes dans le dernier âge. Donc, l'architecture publique aura la même supériorité.

i( Mais, lorsque le génie de l'architecture prenoit un si grand vol, la peinture s'élevoit aussi haut. On a vu sous le même règne plus de trente peintres d'une grande réputation. »

Que veut-on dire? Manquons-nous de peintres? Entrons dans le Salon où l'on expose les ouvrages de chaque année : que de pastels ! Eh ! qu'importent

les batailles d'Alexandre OU les victoires de Louis XV, objets que nous connoissons assez? Ne vaut-il pas mieux nous montrer des personnages grotesques et nouveaux? On aime à deviner, on aime à rire : « Quel est l'inconnu représenté dans ce portrait ? Comment se nomme ce bouffon qui grimace ? » Voilà ce qui s'appelle tirer les citoyens de l'obscurité. Qu'on ne croie pas cependant que nous abandonnions l'histoire : elle se promène sur les équipages. Cette envie de louer les pères aux dépens de leur postérité s'étend à tout : Corneille, Racine, Molière, Quinault, Lulli ! Voilà de beaux noms, j'en conviens; cependant il n'en est pas moins vrai que nous nous sommes ouvert sur nos théâtres des sources de plaisir qu'ils ne connoissoient pas : les contes des fées mis en action, les comédies pathétiques, les feux d'artifice, les bouffons lyriques, les marionnettes mêmes, ennoblies pour le boulevard. D'ailleurs, ces pères du théâtre étoient-ils de vrais génies?Copistesde Sophocle, d'Euripide, de Plaute, de Térence, dramatiques très surannés avec lesquels nous ne lions pas connoissance. Nous tirons tout de notre propre fonds, et ce fonds est inépuisable. Qu'on interroge le sénat comique : il répond que son embarras est de régler les rangs entre les auteurs qui se battent pour occuper la scène.

Veut-on apprécier au juste les talens du théâtre? Qu'on examine le degré de chaleur qu'ils répandent

dans le public. Le Prince de Salerne a eu des représentations sans nombre; l'Oracle ne finissoit pas, et on le conjuroit de parler encore. Molière ne vit pas autant d'empressement pour le Tartuffe et le Misanthrope. Lorsque Epicharis a voulu paroître, tous les bureaux d'esprits, esprits de qualité surtout, l'ont annoncée magnifiquement ; la ville et la cour ont soupiré pour la voir. Heureux qui a trouvé place! On douta parmi nos pères si Athalie pourroit soutenir le grand jour.

L'Opéra, depuis Lulli , a-t-il gagné ou perdu? Il a gagné sans doute. Quel est ce trouble universel ! Tous les visages changent, tous les yeux s'allument, toutes les voix s'élèvent, je n'entends qu*un cri... « Avez-vous lu? C'est un cynique atrabilaire, un frénétique, un monstre! O terre! ô ciel! qu'il soit banni, qu'on le mette en pièces!... — Expliquez-vous, qu'a-t-il fait? je tremble pour la patrie... — Il a écrit que nous ne chantons pas bien... » Rien ne marque autant la sublimité des talens que cette sensibilité extrême, cet enthousiasme général.

Non, non, ne craignons pas de rougir en rencontrant nos aïeux dans la carrière de l'esprit. Opposons-leur avec sécurité nos fabulistes, nos romanciers, nos faiseurs de caractères, nos satiriques, nos orateurs, nos savans. Point de détails ni de discussions : elles ne sont pas faites pour une nation qui pense à la hâte. Mais il est des règles

sûres pour juger en gros entre deux générations. Il y a plus d'esprit, plus de lettres, plus d'érudition, plus de science, dans celle où il se trouve plus de libraires, plus d'écoles publiques, plus d'académies, plusde cerclesdesavantes. Or, tous cesmagasinsd'esprit ont doublé, triplé de nombre. Sous Louis XIV, il étoit assez ordinaire que le fils du laboureur cultivât la terre, que celui de l'artisan ne connût que ses mains ; aujourd'hui ils disputent de religion, figurent au barreau ou prononcent aux spectacles : nos terres et nos manufactures en soutirent un peu, qu'importe? L'esprit a gagné l'État. Il a fallu donner une académie à chaque province; bientôt chaque bourgade aura la sienne. Lorsque la reine des académies appuya son trône sur quarante colonnes, elle crut que ce petit nombre cadreroit avec tous les siècles, elle ne prévoyoit pas la fécondité du nôtre : que d'apprentis frappent à sa porte ! Elle avoit des idées qui n'étoient propres qu'à décourager les talens ; elle disoit que l'éloquence devoit persuader et toucher, la poésie instruire et plaire. Combien d'orateurs et de poètes n'osèrent se produire! Ils ont vécu trop tôt. Nous leur apprendrons à se chamarrer de figures, de métaphores, d'antithèses et d'agrémens de toute espèce ; à persuader indépendamment des raisons, à plaire sans créer des idées. On se désabuse avec le temps : des imaginations gigantesques compa-

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roient l'éloquence à un torrent qui entraîne tout avec grand bruit : nos ruisseaux qui murmurent sous des fleurs ont bien d'autres charmes. La poésie étoit un feu divin qui embrasoit les âmes : nous avons laissé éteindre ce volcan terrible, et nos artificiers tirent des fusées sur le Parnasse. Il me semble voir Bossuel ou Corneille à l'ouvrage : quelle agitation! quel tourment! quelles convulsions! L'âge d'or revient parmi nous, nous accouchons sans douleur, notre prose coule doucement, et nos plus jeunes poètes font des vers de sangfroid.

Lorsqu'on peut arriver par des routes faciles, estce un mérite de s'embarrasser dans des sentiers épineux? Étoit-il fort nécessaire de distinguer V imitation du plagiat^ Boileau , pour s'approprier l'or d'Horace ou de Juvénal, le tiroit de la mine et le travailloit ; nous le prenons tout fait. On estimoit des pédans qui pâlissoient sur Homère et Démosthène : nous nous amusons quelquefois avec cette antiquité devenue françoise, sans nous donner le pénible ridicule d'être hérissés de grec. Cherchoit-on une science , on fouilloit laborieusement dans les sources pour l'embrasser tout entière : les journaux, les dictionnaires, les almanachs, nous la donnent en découpures; en prend qui veut et d'un air désoccupé. Il n'y avoit alors que les gens de qualité qui sussent tout sans avoir rien appris ;

le privilège n'est plus exclusif : on court les bureaux d'esprit, les jolis soupers, les spectacles, et on est étonné de se trouver auteur. On étoit persuadé que pour faire un livre il falloit avoir quelque chose de nouveau à dire ; tous les jours nous en voyons éclore qui étoient déjà nés. Cette surabondance de science reflue sur le sexe. Il n'écoute plus, il parle, il disserte, il prononce, il compose.

Mais un mot décide. Qui donne le prix des lettres et des sciences à nos anciens? Le public, direz-vous. Moi, je m'en tiens au jugement des gens du métier : or, les gens du métier, les auteurs (excepté trois ou quatre qui tiennent au dernier âge et qui y ressemblent trop pour n'être pas suspects), tous se couronnent les uns les autres. Apprenons à juger d'après les vrais connoisseurs. En général, l'esprit de l'autre siècle manquoit d'une qualité essentielle : il n'étoit pas subtil, il ne saisissoit que les grands traits; le nôtre s'attache aux petits : nous disséquons les vertus, nous analysons les sentimens ; nous fendrions un cheveu en quatre. On ecrivoit, et il ne falloit, dans le lecteur, que du bon sens pour comprendre : la finesse est devenue nécessaire; souvent l'auteur ne s'entend pas lui-même, il se devine. On n'empioyoit la métaphysique que dans les disputes d'école : nous l'appliquons à d'autres usages; elle peint les mœurs, elle se fâche

OU s'attendrit dans les passions, elle embellit nos comédies et nos chansons.

Parmi les reproches qu'on nous fait, un seul me paroît mériter attention. On dit que nous mêlons les styles; que La Fontaine dans ses fables étoit toujours naïf, Rousseau dans ses odes toujours sublime, et que nous sommes sujets à détonner. Un distillateur ordinaire fait des liqueurs simples qui n'ont qu'un goût; un grand artiste en compose qui ont tous les goûts; ils éioient rares chez nos pères, ces grands distillateurs d'esprit; ils sont fréquens parmi nous : être bel esprit n'est plus une distinction.

Esprits vulgaires, vous objectez que cette fièvre épidémique peut préjudicier au commerce; que Carthage n'avoit point de lycée, Athènes point de douane. L'une et l'autre avoient tort. Le commerce est le nerf de l'État, comme l'esprit en fait l'ornement ; il s'agit de les concilier, et c'est ce qui nous réussit. On croit nous fermer la bouche quand on dit que nos pères donnèrent naissance aux draps d'Abbeville et de Sedan; qu'ils perfectionnèrent les manufactures de soie; qu'ils coulèrent des glaces plus belles et plus grandes que celles de Venise ; que nous leur devons les dentelles, les tapisseries des Gobelins, le fer-blanc, l'acier, la belle porcelaine; qu'en même temps on vit naître les Compagnies des deux Indes; que la mer fut couverte de vaisseaux marchands, et que tout cela fut exécuté

en six ans : c'est quelque chose. Mais compte-t-on pour rien l'exercice d'un commerce plus noble et plus fructueux? Les gens en place trafiquent de leur autorité, les grands de leur protection, le sexe de ses charmes, nos romanciers de leurs phrases. Cette dernière branche est plus considérable qu'on ne pense. On fait des ballots d'esprit pour la Hollande, la Suisse et l'Allemagne; on en fait aussi des pacotilles pour l'Amérique. Ce commerce est tout gain, parce qu'on ne donne rien pour tirer beaucoup.

D'ailleurs, ne sait-on pas que l'industrie augmente le commerce en élevant les choses au-dessus de leur valeur ordinaire ? Un diamant travaillé est d'un autre prix qu'un diamant brut. Nous avons au moins doublé l'industrie du siècle passé. C'est surtout dans le commerce intérieur du royaume qu'elle se rend sensible : tous les comestibles se sont tellement perfectionnés que sur nos tables une moitié vaut ce que valoit un tout, et au delà. On n'avoit pas alors, dans les caves publiques, le secret de faire des vins de Bourgogne avec le raisin d'Orléans, et même sans raisin. Une Compagnie célèbre a donné de si bons ordres pour améliorer le café et toutes les denrées orientales que nous lui passons 5o pour 100, au lieu de lo qu'elle gagnoit autrefois. Tous les arts, ceux qui nous habillent, ceux qui nous logent, ceux qui nous meublent, ont multi-

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plié leurs profits. Ce n'est plus la matière qui coûte, c'est la façon : qu'un procureur écrive, qu'un avocat plaide, qu'un médecin fasse une ordonnance, la matière est la même qu'anciennement, mais la façon est d'un prix décuple. Nous avons de vieux citoyens qui se souviennent d'avoir été riches, et qui se plaignent d'être pauvres sans avoir perdu un sou de leur revenu. C'est leur faute : pourquoi manquent-ils d'industrie au milieu d'une nation où il y en a tant? Il en est une qui sre présente aux plus stupides et qui passera sans doute de la capitale aux provinces : cent louis prêtés dans un grand besoin peuvent doubler en moins d'un an. Si cette espèce d'industrie manque aux gens de qualité faute de matière première, en voici une autre. Vous avez besoin, Marquis, d'une somme: appelez un marchand , achetez à son mot de la dorure, de la soierie, du saxe; vendez ensuite à moitié de perte, l'autre moitié vous reste : le marchand croit vous duper, il est votre dupe.

Il n'est pas surprenant qu'avec tant d'habileté nous soyons plus riches que nos pères. Un artisan en bas de soie les eût étonnés, une bourgeoise en diamans les eût fait gémir ; nos meubles valent mieux que les maisons qu'ils nous ont laissées ; qu'un financier eût bâti un des palais que nous voyons, on l'auroit taxé ou dépouillé. Paris n'avoit point d'équipages : le roi, ses généraux et ses ministres

allèrent à cheval à la conquête de la Flandre ; aujourd'hui, grâce à notre opulence, il n'est commis des vivres qui ne se rende à l'armée en chaise de poste. On respiroit dans les champs un air de simplicité qui ne donnoit pas grande idée de la nation. La table du grand Turenne étoit servie en assiettes de fer, et le marquis d'Humières fit une chose extraordinaire lorsqu'à la tranchée devant Arras il fit voir de la vaisselle d'argent.

On ne connoissoit l'or qu'en monnoie; il n'étoit employé qu'à établir des manufactures, qu'à construire des ports et des flottes, qu'à élever des monumens, qu'à circuler dans l'État. Nous le fixons, nous le travaillons, pour la magnificence ; il se transforme en cent petitsmeubles qui distinguent la bonne compagnie ; il enrichit nos étoffes, il brille sur nos voitures et dans nos appartemens; il a même passé aux antichambres : un laquais de l'autre siècle qui auroit tiré une montre d'or eût été arrêté comme un voleur.

Devenus plus riches, il est naturel que nous répandions davantage. Chez nos pères, la beauté sans fortune manquoit d'habit; chez nous, elle est couverte de pierreries. Chez eux, un cadet de famille étoit obligé de vivre d'une lieutenance ; chez nous, qu'il se fasse connoître d'une douairière surannée, le voilà dans l'abondance. Chez eux, les gens de livrée, après avoir vieilli dans le service,

se croyoient heureux s'ils se retiroient avec un petit nécessaire ; chez nous, ils parviennent : le portier d'un homme en place aura un portier à son tour.

Nos avantages sur eux se précipitent en foule au-devant de ma plume. Leurs hommes d'État n'occupoient qu'une place, et ils pensoient faire beaucoup s'ils la remplissoient bien. Leurs évêques ne venoient que rarement se former à la cour ; leurs prédicateurs ne savoient pas orner l'Évangile ; leurs médecins, sans équipage, n'avoient rien de joli dans le propos. Leurs chirurgiens ne parloient pas latin. Les dames titrées étoient maladroites à se fabriquer des grâces, et les bourgeoises n'empruntoient d'elles que de faux agrémens : les petits maîtres mêmes avoient un air gauche. La nature étoit ingrate : le grand Condé naquit général; on s'étonna, il fut dans toutes les bouches. Nos petits seigneurs naissent capitaines et colonels, à peine en parlons-nous.

J'ai entendu cent fois vanter les Talon : les Bignon, les Lamoignon, les Séguier : ils regardoient les magistratures comme des objets de la plus noble ambition; toute leur fortune n'étoit pas trop pour y monter. Notre âge est plus avisé : nous ne destinons les grandes sommes qu'à l'acquisition des places de finances; quand tout sera financier, le bonheur sera universel, nous y tendons. Mais enfin quelle fut la gloire de ces héros de Thé-

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mis? On vit naître de leurs travaux le Code de la marine, celui du commerce, les Statuts pour les manufactures, l'Ordonnance criminelle et civile ; ils réformèrent les lois. Encore un pas, ils faisoient un très grand mal : ils détruisoient la chicane ; elle a bien augmenté de forces; les détours du labyrinthe se sont multipliés sous notre génie; l'art d'éterniser les procès est trouvé, tout le monde le voit; mais ce que tous les yeux ne voient pas, c'est que la chicane, au degré où nous l'avons portée, est un bien plus grand que la réformation des lois. On ne guérit efficacement les passions des hommes qu'en les tournant contre eux-mêmes. Les citoyens comprendront enfin que demander justice c'est se ruiner. On dit plus que jamais qu'il est plus sage de se laisser dépouiller d'une partie que de perdre le tout; cent propos pareils qui annoncent le dégoût des procès : on ne plaidera plus.

Ce n'est pas tout. Nous avons banni une foule de préjugés qui tourmentoient nos aïeux. Ils croyoient que la protection ne donnoit pas le mérite; que pour être marquis il étoit nécessaire d'avoir un marquisat ; qu'avant que de galonner, il falloit avoir des habits; que les dettes du jeu n'étoient pas les seules dettes d'honneur; que les offres de service dévoient signifier quelque chose ; qu'un citoyen n'épousoit que pour lui ; qu'une duchesse se déshonoroit aussi facilement qu'une bourgeoise.

Ils prenoient au tragique cent choses qui nous amusent : la liberté réciproque dans le lien conjugal, les inclinations d'arrangement, les conquêtes bruyantes des hommes à bonnes fortunes, la profusion d'un traitant, la mollesse d'un militaire, la frivolité dans les grandes places, le talent d'être méchant avec esprit, l'art de donner des ridicules, les plaisanteries sur la religion.

Nous avons de la religion plus qu'ils n'en avoient. Le Sage dit que « la langue parle de l'abondance du cœur ». La religion n'est-elle pas le sujet de toutes les conversations, le propos le plus à la mode? Il est à craindre qu'on ne se rouille sur les habits de goût, les vernis, les boîtes émaillées ; dissertations vraiment intéressantes pour un cercle. Les filles de Port-Royal parurent tout à fait singulières lorsqu'elles commentèrent le catéchisme; aujourd'hui, curés et évêques sont aux prises avec des nonnes ou de riches bourgeoises qui leur développent, une gazette à la main, le sens de l'Écriture et des Pères.

11 est tout simple qu'avec plus de religion nous ayons plus de vertu. Nos pères avoient peut-être plus de bonne foi dans le commerce, plus de vérité dans l'amitié, plus de fidélité dans leurs promesses, plus d'entrailles pour les malheureux, plus d'amour pour le bien public; vertus de paganisme, disent fort bien nos prédicateurs : vertus qu'admiroient Athènes

et l'ancienne Rome. Mais nous avons plus de vertus chrétiennes : ce sont les seules bonnes. « Heureux ceux qui sont doux et traitables! » dit l'Évangile. On nous croiroit pétris de cire et de miel. « Heureux ceux qui ont soif de la justice!') Notre langue s'attache à noire palais à force de l'appeler. (( Heureux les pauvres ! » Nous faisons mieux, nous endurons la faim sur des tas de blé, et, quoique, pour l'honneur de la nation, nous nous couvrions de soie, d'or et de pierreries, nous nous refusons cent choses nécessaires. « Heureux ceux qui pleurent ! » Nous regardons tout autour de nous, et, sortant de notre caractère national, nous oublions de chanter et de rire.

Il est une vertu que tous les fondateurs d'ordres religieux appellent à juste titre la vertu des anges : c'est le célibat. Nos pères en connoissoient bien peu la sublimité. Colbert osa encourager le mariage, et il fut généralement applaudi; on exempta de la taille pour cinq ans les gens de campagne qui s'établiroient à vingt ans, et pour toujours un père de famille qui auroit dix enfans. Nous avons abrogé ce règlement profane. Si nos laboureurs se marient encore, c'est en moindre nombre, et ils craignent de multiplier. Cet amour du célibat fait encore plus de progrès dans les villes. On y voit quantité de vierges de trente ans et de garçons de cinquante. On ne marie que les

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aînés, de peur que la nation ne périsse tout à fait ; encore faut-il qu'ils aient un nom à soutenir ou quelque maniement de deniers publics.

Enfin, plus j'accumule nos avantages, plus j'en découvre, et je ne finis que parce qu'on finit même de louer un Crésus à sa table. Si j'osois dire que nos pères avoient de plus belles perruques, des habits plus élégans, des meubles plus recherchés, des équipages plus lestes, une danse plus légère, un meilleur ton de complimens, on me lapideroit. Il y a mille bouches et autant de plumes qui publient que leur architecture étoit plus noble, leur pinceau plus fort, leur éloquence plus mâle, leur poésie plus naturelle, leur commerce plus florissant, leurs entreprises plus vastes, leur génie plus élevé, leurs héros plus grands; et on n'interdit pas le feu et l'eau à ces mauvais citoyens, qui nous arrachent nos lauriers pour en couronner des ombres qui ne s'en soucient pas !

N a beau dire, l'astrologie est une vraie science. L'univers en sera convaincu par la merveille des merveilles. Les hommes seront changés en femmes, et les femmes en hommes. Ce sera le premier août de l'année courante qu'arrivera cette étonnante métamorphose, jour de la conjonction des cinq planètes qui se cherchent dès la naissance du monde, sans avoir pu encore se rencontrer.

Les anciens ont prévu ce grand événement, ils ont été siffles : les rieurs vont être pour eux. L'Egypte l'avoit gravé sur un obélisque en caractères hiéroglyphiques : un forgeron donnoit son marteau à une femme, et la femme lui tendoit sa quenouille. Thaïes de Milet, qui avoit connoissance de cet hiéroglyphe, après y avoir appliqué les calculs astronomiques, s'écrie: « Les hommes fileront donc, et les femmes forgeront. » Anaximandre, persuadé par son

Papolell"; rrîO'-a''$. 3

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orgueil qu'un homme étoit plus qu'une femme, exprime cette transformation en termes algébriques : «Alors, dit-il, la quantité négative sera changée en quantité positive, le moins en plus, et le plus en moins. » Le divin Platon ne se contente pas d'annoncer ce prodige, il en décrit encore les préludes : « La nature, ce sont ses paroles, commencera son ouvrage par la partie la plus difficile; avant de changer les corps, elle changera les idées et les inclinations. »

Ouvrons les yeux, suivons la nature, et nous apercevrons les progrès qu'elle a déjà faits. Ne voyons-nous pas que le goût de la parure se perfectionne dans les hommes? Autrefois les dames étoient seules à leur toilette: aujourd'hui le magistrat quitte Bartole, le guerrier Polybe, l'abbé les Docteurs de la loi, pour y voler. Respectons la nature : c'est un avant-goût de leur prochaine transformation qui les mène; ils vont à l'école, et ils professent déjà avec distinction dans les cercles : paroli aux rubans, aux pompons, aux aigrettes, à toutes les modes. Ils vont plus loin, ils exercent cet art avec une patience qui m'impatienta beaucoup l'autre jour. J'avois à parler à un juge de vingt-cinq ans, je voulois du particulier; on l'habilloit; il me convint d'essuyer tout le spectacle, qui consomma plus de temps qu'il n'en falloit pour rapporter mon affaire; je crus qu'il étoit assigné chez

une duchesse pour faire assaut de frisure et d'odeurs. Un parfumeur m'assure qu'il débite de l'eau de miel, de l'ambre, de la poudre à la maréchale, autant pour homme que pour femme. Les hommes se flattent-ils d'être hommes encore longtemps?

Ne voyons-nous pas que la minutie les amuse, que la minauderie leur devient naturelle, que la tracasserie les gagne, que le caprice s'empare de leur être? Nous poussons jusqu'aux vapeurs: je lirai dernièrement mon flacon pour un seigneur à qui son intendant rendoit des comptes ; et, si toutes ces altérations ne se montrent pas encore si sensiblement dans les hommes du peuple, c'est que ces masses grossières ne sont pas si dociles au ciseau de la nature. Le temps amènera tout.

Que désormais notre surprise cesse donc en voyant des individus mâles, en boucles d'oreilles, faire de la tapisserie, donner audience dans leur lit à midi, interrompre un discours sérieux pour converser avec un chien, parler à leur propre figure dans une glace, caresser leurs dentelles, être furieux pour un magot brisé, tomber en syncope sur un perroquet malade, dérober enfin à l'autre sexe toutes ses grâces. Une puissance supérieure l'a voulu : les goûts sont changés ; et comment ne le seroient-ils pas, puisque les idées le sont, puisque les facultés de l'âme sont attaquées?

On ne peut plus le dissimuler, le bon sens dans

les hommes tourne en saillies, la mémoire en magasin de menus propos, l'imagination en feux d'artifice. Ils parlent, ils écrivent si légèrement, qu'ils semblent n'avoir rien écrit, ni rien dit, ou, s'ils disent, ils disent trop. Ce qui n'est qu'un peu difforme est à faire horreur; ce qui est médiocrement bon est délicieux; ce qui n'est qu'ébauché est du dernier parfait; en bien ou en mal, ils escaladent tous les superlatifs : ils sont enchantés, comblés, furieux, sur des choses qui n'auroient pas causé la moindre émotion dans leurs aïeux, mais seulement dans leurs aïeules.

Critiques impitoyables, en qui la nature n'a peutêtre pas encore tant avancé son ouvrage, ne croyez pas vous soustraire à son pouvoir : il est juste qu'elle commence par les importans de l'espèce; supportons nos frères, bientôt nous leur ressemblerons; nous serons femmes, et, par contre-coup, les femmes se changeront en hommes. Nous en voyons aussi des symptômes trop évidens pour nous refuser à cette créance.

Trois choses surtout avoient paru distinguer notre sexe du leur : Parler peu, penser beaucoup, et dominer. Ces attributs ont passé aux femmes. Elles parlent moins. Dernièrement, dans un cercle, j'en comptai six qui ne desserrèrent les lèvres que pour rire, tandis que deux élégans marquis, pirouettant de l'une à l'autre, composoient un diction-

naire. On remarquoit pourtant, à leurs discours, qu'ils n'avoient pas l'âge de raison : que feront-ils quand leurs organes auront plus de consistance ? L'église, on ne le croiroit pas, est un lieu qui met la langue en mouvement, puisqu'on y voit communément les cavaliers avoir cent choses à se dire. Les dames s'y taisent; mais ce sont les maris principalement qu'il faut consulter en cette matière. Ils conviennent assez généralement que, hors les occasions de demander et de quereller, leurs moitiés n'ont rien à leur dire, et dans les compagnies on s'aperçoit qu'elles gardent le silence, à moins qu'il ne faille corriger les défauts du prochain.

Si elles parlent moins, elles pensent davantage. Les hommes étoient en possession de juger les livres; aujourd'hui, c'est au tribunal des femmes qu'ils prennent de la valeur, ou tout au moins la juridiction est partagée. Ce ne seroit rien : elles sont auteurs; la poésie légère n'est plus qu'un jeu de leur première jeunesse; elles ont embouché la trompette de Milton; elles laissent aux hommes la fabrique des romans, pour donner des modèles de lettres el des anecdotes sur l'histoire ; elles ont même forcé le sanctuaire des sciences. Est-on encore étonné de les voir, la sphère dans une main et le compas dans l'autre, mesurer ou arranger le monde; de les voir anatomiser l'âme ou fouiller dans le sein de la matière pour y trouver des mo-

nades et accréditer Leibnitz? Si elles nous parlent Grâce, Prédestination, si elles commentent saint Augustin, un moliniste de mauvaise humeur nous dit que c'est Vesprit infernal qui les guide. Qu'est-il besoin de recourir à un inconnu ? Il parleroit juste en disant que c'est l'esprit de l'homme qui s'empare de la femme. D'ailleurs, leur jugement devient si solide que la plupart des emplois et des dignités se distribuent à leur gré : excellente qualité pour les mener à la domination.

Elles dominent, en effet : il est de notoriété que nos jeunes gens ne sont que des pendules où les femmes marquent les heures, celles du jeu, du spectacle, de la promenade, des grands et des petits soupers : l'âge mûr ne se soustrait pas à cet empire, ni l'importance des emplois. Une fille de seize ans dit à un homme de quarante : « Au lieu d'examiner dans votre cabinet si ce malheureux conservera sa fortune ou la perdra, regardez-moi tous les jours pendant plusieurs heures » ; il la regarde : « Aimez-moi plus que votre femme » ; il y consent : « Ruinez-vous pour moi » ; il se ruine. Les autels et le notaire avoient semblé assurer aux maris la domination : la nature franchit la barrière et donne aux femmes le premier rôle. On va voir Madame, faire la partie de Madame ■ Madame est servie! le mari peut s'absenter : c'est un personnage qu'on double aisément.

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Cet empire domestique les conduit par degrés au gouvernement des Etats. La nature a bien su ce qu'elle faisoit en inspirant aux législateurs, en vue de la grande métamorphose, de faire tomber les couronnes en quenouille. Le sexe occupe déjà deux trônes en Europe : par les lois, si les conjonctures s'étoient trouvées, il en occuperoit six, et une sage république vient tout récemment de lui déférer le stathoudérat. Aussi les dames ignorentelles aujourd'hui les détails de ménage : ont-elles tort, si la nature les élève au-dessus d'elles-mêmes?

On peut ajouter un quatrième distinctif qui a passé également aux femmes. L'homme n'a jamais voulu être gêné dans ses amours; ou les lois lui ont permis plusieurs femmes, ou il se les permet lui-même. Les femmes, au contraire, attachées à un seul mari, s'y tenoient assez fidèlement; mais, en approchant de leur transformation, elles ont élargi leur cœur et étendu leur liberté.

Voilà donc les idées et les inclinations changées dans les deux sexes : le plus fort est fait, il a fallu du temps, mais le changement des corps sera l'affaire d'un moment; je me trompe peut-être, car des connoisseurs prétendent que la nature a déjà frappé les premiers coups. « Il est évident, disentils, que la constitution de l'homme s'affoiblit; ses pieds n'ont plus de force ; il passe sa vie sur un lit, dans un fauteuil, ou dans un carrosse : encore est-

il souvent excédé. S'il en est nombre qui marchent encore, on sent bien que c'est un parti violent arraché par l'infortune; les riches ne marchent plus : aussi a-t-on abandonné la paume, le mail, et tous les jeux qui demandent des pieds et des bras. On ne peut plus supporter le vin, la mesure de nos pères est retranchée de moitié, il faudra taxer l'eau. On devient également incapable de nourritures solides : heureusement les cuisiniers ont imaginé des sublimés de viande et de crèmes; encore deux repas surchargent-ils. Rien de si commun que d'entendre dire à des vieillards de vingt ans qu'ils sont usés, et ils n'ont rien fait; ils sont réduits à payer des mains pour les habiller. Avec tant de foiblesse, comment partir pour la guerre? Le remède est trouvé : on court la poste entre deux draps.

Il y a longtemps que cette foiblesse travaille à dépeupler la terre. Qu'on lise l'histoire : on ne trouve pas la cinquantième partie des habitans qui y étoient du temps de César; et, si la fécondité se perd, ce qu'on remarque surtout dans les premières familles, où à peine compte-t-on un héritier, n'est-ce pas parce que la nature, dans la crise où elle se trouve aujourd'hui, devient équivoque? Il sufhtpour ses vues qu'il y ait encore des moitiés et des quarts d'hommes. Enfin, soit qu'on examine en nous le genre nerveux, qu'on nous me-

sure ou qu'on nous pèse, on trouve bien du déchet d'âge en âge; et, si les anciens Gaulois revivoient, ils demanderoient, à l'étiquette de nos visages, « pourquoi nous portons barbe ». Il leur seroit aisé de nous faire ce mauvais compliment : ils étoient éloignés de plus de dix siècles de la grande métamorphose, et nous y touchons.

Mais, à mesure qu'un sexe s'affoiblit, l'autre prend des forces. Qu'on le nomme encore le beau sexe : Adonis de la nation, ce n'est pas la peine de lui disputer ce titre pour le peu de temps qui lui reste à en jouir; mais qu'on ne le nomme plus le sexe foihle. La Champagne convient que son commerce est plus soutenu aujourd'hui par les femmes que par les hommes : ce vin pétillant ne mousse que pour elles. Les liqueurs, qui ont plus de force, trouvent leur estomac encore plus fort. Menez-les d'un festin à un bal , elles passent la nuit dans un mouvement perpétuel; un robuste artisan en seroit anéanti. Elles sentent si bien la force qui croît en elles qu'elles ont quitté la défensive : elles attaquent. Il est vrai que ce courage mâle n'a encore gagné que le haut et le bas étage ; mais, lorsque le feu est au premier et au cinquième, le milieu de l'édifice n'est pas loin de l'embrasement. Et je ne sais si, en ôtant l'enduit de couleurs qu'elles s'appliquent, nous n'apercevrions pas des signes de force sur leur visage, leur peau s'épaissir,

2b L ANNEE MERVEILLEUSE

leurs traits grossir et la barbe germer. N'est-ce point Tenvie de cette découverte qui engage tous ces gens à lunettes à les observer si curieusement dans les spectacles? Les nuances se frapperont, laissons faire la nature. Si les âmes sont changées, les corps ne résisteront pas à son action victorieuse; je le répète : le premier août, les femmes demanderont des chapeaux et les hommes des cornettes.

Gardons-nous de rire lorsque nous verrons une bourgeoise plaider au Châtelet et son mari monter une garniture; une femme de l'ancienne robe prononcer des arrêts et un président faire des nœuds; une comtesse donner un mandement et un prélat en couches; une duchesse au Conclave et un cardinal demander le tabouret.

Apprenez, rieurs imprudens, que la nature ne fait rien de ridicule, et voici de quoi vous donner du sérieux, mêlé d'une joie respectueuse : apprenez qu'elle se sert de cette transformation pour rendre la liberté et la tranquillité à l'espèce humaine. Aux grands maux les grands remèdes : il y a sur la terre environ quatre millions de héros, dont les uns mangent cinq sous par jour, les autres cinq louis, pour mettre tout en confusion; le fer à la main et roulant du canon devant eux, ils se rendent maîtres de notre liberté, de nos fortunes et de nos vies. Enfans de violence, votre règne est passé; vous demanderez bientôt des quenouilles, et les

l'année merveilleuse 27

femmes, quoique revêtues de votre sexe, ne ceindront pas vos épées : car il faut remarquer, avec tous les philosophes, que la nature, malgré l'étendue de son pouvoir, ne peut pas changer les essences. Or, il est évident que l'essence de la femme est la douceur; ses autres qualités peuvent bien s'altérer dans le creuset de la nature, mais l'antipathie pour l'arme à feu, pour l'arme blanche, pour tout ce qui peut tuer ou blesser, la douceur, en un mot, en sortira sans altération. C'est une caractéristique, c'est un immuable ; le sexe, malgré sa transmutation, se souviendra toujours avec complaisance qu'il fut fait pour multiplier, et non pour détruire.

De là on peut annoncer la paix générale et perpétuelle, d'autant plus que si, par une singularité contre nature, il se trouvoit sur le trône un de ces nouveaux hommes qui fût enclin à la guerre, que pourroit-il avec une armée de moutons? Un souverain qui est aimé le doit à lui-même, mais il n'est à craindre que par la force de ses sujets. Qu'on ne m'objecte pas les Amazones, l'histoire ne convient pas du fait; et, au pis aller, c'est un phénomène qui n'a plus reparu, tant il étoit contre le système général.

Cette guerre qui désole l'Europe touche donc à sa fin. Que d'équipages perdus, que de mouvemens inutiles, pour la campagne prochaine ! Peutêtre, le cas d'une bataille tombant justement au

premier août, on verra deux armées, qui la veille étoient si formidables, jeter leurs armes pour courir plus légèrement aux toiles de Hollande, aux perses et aux mousselines. Russiens, qui marchez depuis trois ans, c'est bien la peine d'arriver précisément pour acheter des jupes !

Ce n'est pas tout. La grande transformation n'influera pas seulement sur la paix des nations, mais encore sur le repos des familles. Les nouveaux hommes auront pour leurs femmes l'indulgence qu'ils demandoient dans leur premier état. Ils leur passeront la passion des dentelles, la fureur desdiamans, la coquetterie, l'ennui qu'inspire un mari, les fantaisies, les maladies de commande, et tant de bagatelles qui troublent la paix des ménages. Ils n'affecteront point la supériorité qui les blessoit tant; tout sera dans l'ordre. Que diroit ce docteur allemand, s'il vivoit, qui osa imprimer un livre avec ce titre : De l'excellence de la femme sur les autres animaux? Le sot! il seroit le loup de la fable. Que diroit Mahomet? Excluroit-il encore les femmes du paradis? Le Prophète s'occuperoit sans doute à refondre l'Alcoran.

Mais j'entends les incrédules du siècle s'écrier, malgré l'astrologie et la parole de la nature : a Comment s'attendre à ce prodige? comment le croire?» Il n'en seroit pas un s'il étoit cru aisément. Combien d'événemens que la seule expérience peut per-

suader? S'attendoit-on qu'une ville immense, en pleine guerre et en pleins impôts, s'amuseroit six mois d'un petit homme de cartes ? S'attendoit-on à la découverte de h pierre philosophale? S'aLtiendok-on à une Stalhouderesse^ S'attendoit-on enfin qu'un jésuite erreroit et, pour comble, qu'il se rétracteroit avec l'humilité de son état? Tous les siècles sentiront le bienfait ineffable de l'année merveilleuse.

Monseigneur,

UBLiEZ-vous que vous êtes né grand?

On vous a bercé de cette importante vérité, et vous la mettiez à profit vis-àvis de vos précepteurs, encore bien plus vis-à-vis du monde, lorsque vous y fîtes votre entrée. Qu'êtes-vous devenu? Il ne tient pas à vos procédés qu'un bourgeois ne se croie pétri du même limon que vous. On dit que les années changent les hommes : ce n'est pas sur l'article de la noblesse ; mais, quand cela seroit, est-ce à vingt-cinq ans qu'on oublie la fleur de son existence? Malgré votre peu de mémoire, vous êtes toujours grand, mais apprenez à l'être.

D'abord vous n'estimez pas assez votre naissance. Voyez le cas que les autres en font : cet empressement qu'on a de prévenir votre réveil pour vous faire sa cour, ce silence jusqu'à ce que vous

32 LETTREA UN GRAND

permettiez d'avoir une langue, cet encens toujours allumé, ces gentilshommes qui briguent pour leurs enfans Thonneur de vous servir à table, et pour eux celui de gouverner vos chevaux, des vœux des académies pour se décorer de votre nom, ce titre même de Monseigneur, qui marque une élévation à perte de vue. S'il vous plaisoit de prendre femme (et ne devriez-vous pas, à votre âge, en avoir déjà répudié une?), je sais telle qu'on vous offriroit avec une fortune prodigieuse; le père a pesé votre alliance et se croit trop heureux si vous daignez, en acceptant ses trésors, faire le malheur de sa fille. Tout ressent l'impression de votre grandeur : les lois, si vous le vouliez, plieroient sous elle; la religion même sait les ménagemens qu'elle vous doit : votre pasteur aimeroit mieux vous gagner à Dieu que de sauver cent artisans.

Mais de quel œil voyez-vous tous ces hommages? On se relâchera, je vous en avertis. La gazette vous néglige déjà : vous eûtes dernièrement un accès de fièvre, elle a oublié d^en instruire le royaume. Si nous voulons que les autres sentent ce qui nous est dû, il faut en être pénétrés nousmêmes. On ne vous entend jamais dire : a Un homme comme moi ! » Jamais vous ne nommez vos ancêtres, ou, si on vous met sur la voie à ne pouvoir échapper , vous rappelez uniquement celui

qui étoit né de lui-même '. Je crains que vous ne nous disiez quelque jour que vous eussiez envié sa place; ne sentez-vous pas que vous valez mieux que lui, puisque vous êtes de tant de siècles plus noble ? Il commença votre noblesse , et vous le citez par préférence ! Voilà une reconnoissance bien maladroite : c'est convenir d'avoir commencé. On doit se perdre dans une maison aussi grande que la vôtre, et, si vous pouviez y faire entrer Pharamond, il faudroit vous réserver encore des antiquités plus reculées et plus ténébreuses.

Que vous êtes éloigné de cette émulation attachée à votre rang! Vous souffrez paisiblement que le premier baron françois ait porté un autre nom que le vôtre. Comment reçûtes-vous ce généalogiste qui vouloit vous trouver un aïeul dans la cour de Charlemagne? Il vous quitta fort mécontent, en vous laissant à la troisième race. Et ce faiseur de livres qui, dans une épître dédicatoire, prodiguoit les superlatifs sur la noblesse de votre sang et sur votre goût pour les talens? Vous rayâtes Tarticle du sang. N'est-ce pas rejeter le diamant pour prendre le stras?

Ce n'est pas tout d'avoir une belle origine, il faut savoir l'afficher. On a fort bien fait de graver

1. C'est un mot de Tibère sur Curtius Rufus, qui éioit le chef et l'auteur de sa noblesse. Tacit., Annal., 1. II.

votre nom sur votre hôtel : les dedans n'en disent mot. Il y a trois ans qu'on y voit les mêmes meubles. Vos porcelaines ressemblent à mille autres; vos vernis sont du second ordre. Je connois des commis qui ne troqueroient pas leurs lustres pour les vôtres. Vous n'avez que quatre valets de chambre, qui ne sont pas mieux mis que des gentilshommes de province un peu étoffés. Vous devriez du moins leur apprendre qu'il n'est pas jour à huit heures : on vous annonce un homme venu à pied, il entre aussitôt; vous faites pis, vous lui parlez : il ne s'attendoit qu'à vous voir habiller. Et à table, comment y êtes-vous? On en est au second service, et on ne vous a pas encore loué ! Aussi, quels sont vos convives? Des esprits géométriques qui appliquent la règle et le compas aux louanges; au lieu de vous pourvoir de ces complaisans déliés, alertes, dont les yeux perçans voient tout, saisissent tout, dans la grandeur. Vous décideriez à votre aise : c'est ce que vous ne faites presque jamais. Avez-vous oublié le privilège de votre sphère, de savoir tout sans avoir rien appris? Eh quoi! en vous mettant ainsi au niveau des autres, savezvous ce qui arrivera? Vous aurez proposé votre sentiment, on osera vous contredire. N'est-ce pas vous manquer?

Cependant on parle de vous dans le public beaucoup moins que de vos égaux, dont le moins

brillant vous éclipse. On ne vous cite ni pour la beauté des équipages, ni pour la richesse des habits, ni pour ces magnifiques fantaisies qui caractérisent la haute naissance. Mais on plaisante sur je ne sais quelle prudence qui sent la roture... Est-il bien vrai que vous avez les yeux ouverts sur vos revenus et sur votre dépense? Comment voulezvous que vos gens montent aux sous-fermes pour vous faire honneur? Est-il bien vrai que vous vous arrangez, vous qui êtes né pour une belle profusion ? On ajoute que vous n'achetez plus sur votre nom; que le marchand ne vous vend qu'au prix courant, comme à votre suisse ; que ces gens de ressource à 20 p. 100, qui font tant d'affaires avec vos pareils, n'en font aucune avec vous. Eh! mais,... d'une grande maison vous en ferez une bonne , et on nous donnera la comédie du Seigneur bourgeois. Chaque état a un ton de maison.

Mais les airs... Quel est le François qui ne les connoît pas? Les petits airs, les grands airs. Ce sont les grands sans doute qui vous conviennent. Pourquoi ne leur convenez-vous pas? Vous répondez aux lettres, et votre écriture est lisible! Vous vous guérîtes dernièrement d'une indigestion sans appeler les héros de la Faculté, sans alarmer la ville ! Vous jouez, mais votre jeu n'est pas ruineux ! Vous avez un très grand hôtel, mais vous n'avez point de petite maison! Faudra-t-il que ce financier qui fut

ordonnateur des plats chez monseigneur votre père prête la sienne? Ignorez-vous ce que c'est qu'un cocher fougueux qui vous mèneroit ventre à terre ? Vous n'avez encore écrasé personne ! Au contraire, on vous a vu suspendre votre course pour calmer une dispute à coups de poing. Seriez-vous venu à bout de vous persuader que le peuple est composé d'/iommes ? Pourquoi vous voit-on si peu où vous seriez si bien? De dix plaisirs bruyans qu'on vous propose, bals^ pièces nouvelles, vous en refusez cinq, comme si ce n'étoit pas une obligation de votre rang d'avoir toujours l'air de s'amuser, au sein même de l'ennui.

Qu'à l'Opéra une actrice se surpasse, vous vous en tenez à l'applaudissement : devez-vous croire que ces sirènes ne chantent que pour chanter? Ce marquis votre ami, ami comme vous en avez entre vous, est fatigué de celle qu'il protège; mais il la garde par air, comme il fait la guerre par air. Ces airs sont plus importans que vous ne pensez; il en est un surtout qui doit se lever et se coucher avec vous : c'est l'air de protection ; il va mieux à la grandeur que la protection même.

Il faut le porter dans vos terres; mais c'est où vous êtes encore moins grand. Ces forçats de l'humanité qui ont l'honneur de labourer vos domaines trouvent un accès facile à votre château; ils se familiarisent au point de vous nommer notre bon

LETTRE A UN GRAND if

maître, et quelquefois vous descendez dans certains détails, jusqu'à marier leurs filles et terminer leurs procès. Monseigneur l'inlendant leur paroît bien plus grand, et ils ne vous croient pas fils de feu monsieur votre père.

Croyez-moi : quand on se laisse tant approcher, on donne de l'insolence aux petits, et je m'aperçois que je tombe moi-même dans le cas. Si vous étiez toujours environné de la splendeur de votre origine, j'étoufferois toutes ces vérités. J'en ai d'autres dont mon cœur veut se soulager.

Vous avez pris le parti des armes. N'étiez-vous pas déjà assez grand, sans avoir du chemin à faire? Votre début fut charmant : vous voyez que je suis juste; vos mulets, vos fourgons, portoient les commodités et le luxe de Paris au milieu du camp; votre table éioit la première en délicatesse, votre jeu l'emportoit sur tout autre, et, le soir, vous vous délassiez à la comédie. Les villes de Flandre se souviendront longtemps des bals que vous leur avez donnés. Bon tout cela! à merveille tout cela! vous vous souveniez alors de votre naissance. Voilà de la grandeur.

Que vous avez baissé à votre dernière campagne ! Si c'est votre étoile de diminuer avec l'âge, bientôt vous ne ferez plus de sensation. Vous étiez sur le point de partir, et à peine aviez-vous ordonné le nécessaire ! Vos gens vous crurent dis-

trait; ils vous firent cent représentations pour votre gloire, toutes fort inutiles ; et, si une honte bien placée ne vous eût retenu, vous auriez couru à franc étrier. Cela étoit bon du temps de Henri IV.

Deviez-vous répéter pour votre honneur cette cassette que vous perdîtes à l'entrée du camp? Estil vrai qu'elle étoit remplie de plans, de cartes topographiques, d'instrumens de géométrie, de livres militaires? Il y eut des paris qu'elle appartenoit à quelque subalterne. Qu'alliez-vous faire à tous les travaux de l'armée, aux lignes, aux tranchées, aux batteries, questionnant, crayonnant? Vous ambitionniez apparemment la première place vacante dans le génie : c'est ce que disoient de bons juges, ceux qui figuroient le plus. Ignorez-vous donc que la nature forme dans un grand un général achevé, tandis qu'elle laisse aux autres la peine de se former eux-mêmes, comme ont fait Vauban, Catinat et Valière ? Allez-vous m'objecler Turenne? C'étoit un grand d'une espèce singulière et hors d'œuvre.

Enfin la paix s'est conclue. Je m'attendois à vous voir reprendre votre grandeur dans la capitale. Point du tout, vous allez voyager. Est-ce une mode que vous voulez amener? Et pourquoi voyager? Pour connoître, dites-vous, le fort et le foible des nations qui, après la nôtre, méritent quelque attention. Il m'est revenu qu'à la faveur de Vincognito vous ne fréquentiez que les manu-

LETTRE A UN GRAND Sç

factures, les chantiers, les ateliers, les arsenaux, les cabinets curieux; que certains comn^erçans et artistes vous faisoient l'honneur d'aller diner avec vous. C'est voyager en véritable Allemand. Un François qui voyage pour apprendre fait tort à sa patrie; il ne doit se montrer aux étrangers que pour enseigner notre politesse et nos modes. Mais qu'avez-vous appris? Me pardonnerez-vous une surprise que j'ai faite dans votre portefeuille? J'y ai lu des projets de nouvelles manufactures, des moyens d'étendre le commerce, de rendre la terre plus féconde, de proportionner le luxe et la circulation des espèces aux besoins d'un État : que saisje? un système où les riches ne verroient plus de pauvres. Que vous importe tout cela, pourvu que vous représentiez, et que partout on vous ouvre les deux batlans ?

Ce voyage vous a jeté à cent lieues de vous-même. Vous vous êtes coiffé de la qualité de citoyen : ce titre est bien commun. « La guerre, dites-vous, n'est qu'une fermentation passagère; le roi la fait bien, et ne l'aime pas : s'il lui plaisoit de perpétuer la paix, je deviendrois inutile. » Inutile!.. Effacez, si vous le pouvez, les milords de la finance, dépensez plus qu'eux, employez tous les ouvriers et les marchands, que vous payerez à loisir, soyez très grand, et vous serez très utile.

« Mais, ajoutez-vous, l'amour de la patrie n'exige-

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t-il pas quelque chose de plus que de la représentation ? » L'amour de la pairie et la patrie ellemême,... voilà de vieux mots, de vieilles idées des Grecs et des Romains, qu'il faut reléguer à Baie, à Amsterdam ou à Londres.

Les livres vous ont gâté aussi bien que les voyages. Vous avez lu que les grands de Rome et d'Athènes servoient autant la République par les talens et les vertus que par les armes : la plume, la parole, l'administration du trésor public, la négociation, tout leur alloit. Vous avez lu qu'ils étoient modérés dans leurs maisons et prodigues pour le bien commun; qu'ils payoient les dettes des pauvres, qu'ils dotoient les filles, qu'ils faisoient des largesses au peuple pour soulager le poids du travail et de l'inégalité, et qu'il leur arrivoit de finir par tester en sa faveur : tout cela est bon dans Hérodote, Plutarque, Tite-Live, bouquins abandonnés aux collèges. Lisez le Nobiliaire du père Anselme : voilà votre vrai livre. Vous y trouverez les armoiries, les titres, les dignités, les illustrations, qui font la grandeur

En vain la chercherez-vous ailleurs. Le dernier règne a vu des philosophes qui ont appris à penser à la nation, des poètes, des orateurs, qui ont élevé ses sentimens et corrigé ses vices, des historiens qui lui ont présenté les causes de son élévation ou les pronostics de sa chute, un génie hardi qui a

joint les deux mers pour la mettre à portée de tout, des magistrats qui ont assuré son repos intérieur en fixant la jurisprudence. Tout cela a-t-il fait des grands dans l'État? Ils n'avoient point d'aïeux.

Tenez-vous-en donc au mérite de la naissance : c'est le centre où se réunissent tous les rayons de lumière. Ou, si enfin vous êtes si amoureux de vertus, tâtez-vous le pouls : elles circulent avec votre sang; elles ont passé de vos aïeux à vous; ce sont les vôtres, et vous ne sauriez les étouffer ni les perdre. Telle est la force du naturel, comme on nous l'a démontré en plein théâtre. Vous n'avez qu'une seule chose à faire, et le public une seule à dire : « Il vit en grand seigneur. » Si vous le faites, j'ai l'honneur d'être, avec un très profond respect, sinon avec une amitié cordiale, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur...

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