‹ Bagnes, prisons et criminels (volume 2)Chapitre 15 sur 45 · PRISON DE MONTAIGU · texte numérisé non relu

PRISON DE MONTAIGU

C'est en 1819 que M. le maréchal duc d'Albuféra et M. le comté Defrance, qui commandait la première division militaire, se concertèrent sur les moyens à employer pour réformer les vices et l'oisiveté qu'on remarquait dans cette prison. L'instruction et le travail ont paru les meilleurs remèdes : un capitaine a été désigné

par le général pour surveiller spécialement Montaigu et y introduire les améliorations désirées. L'activité, le zèle et les soins assidus de ce capitaine eurent le succès attendu. Des fabricans- passèrent avec l'administration des marchés pour l'entreprise des ateliers à former dans l'intérieur de la prison. J'offris à M. le maréchal d'organiser et diriger une école d'après les principes de l'enseignement mutuel.

Cette proposition fut agréée et secondée par M. le duc Decazes , alors président du conseil des ministres. Sur la demande de M. le duc d'Albuféra, la Société Royale fit les- dépenser nécessaires à l'achat du matériel de l'école, des ardoises, crayons, etc., et elle fut ouverte le 14 juin 1819, en présence de M. le maréchal, du lieutenant - général comté Defrance, du comte de La Borde, des officiers de l'état-major-général de la première division, etc. Les détenus étaient au nombre de quatre-vingt-dix. Les bons effets de l'étude et du zèle que les détenus y apportaient ne tardèrent pas à se manifester dans la prison de Montaigu. L'ordre, la discipline, les améliorations de moeurs, s'y firent sentir d'une manière non équivoque.

Nous fûmes alors témoins d'un fait entre autres qui vient à l'appui de ce que nous avançons ^ et qui offre presque un phénomène dans un lieu où l'on est accoutumé à ne rencontrer que la dépravation sans espoir de retour au bien.

Le nommé T... prit à l'un de ses camarades une pièce de deux francs; le vol fiit découvert, et le coupable obligé de passer en jugement.

Une commission, choisie parmi les élèves de l'école , fut chargée de déterminer la punition qu'il devait subir : voici quelles furent les conclusions et les dispositions du jugement.

Art. U^. Le nommé T..., convaincu du vol d'une pièce de deux francs, est indigne de profiter des leçons de l'école d'enseignement mutuel, destinée à nous donner les moyens d'adoucir notre sort pendant et après notre captivité.

Art, 2. En conséquence, une demande sera faite en notre nom à M. le directeur pour le prier de vouloir bien l'exclure des séances, pour le temps qu'il le jugera convenable.

Art. 3. Nous osons espérer que M. le directeur voudra bien prendre notre demande en

considération 9 et qu'il nous permettra d'y joindre l'expression de notre vive reconnaissance et de notre respect.

Je crus en eftet devoir faire droit à cette demande , et T... fut exclu des séances pour un mois. Cette punition lui causa une peine si vive, qu'il en fut malade. Le temps de son exil expiré, il revint à l'école, où sa conduite fut des plus régulières, et sort application très remarquable.

Les progrès continuèrent long-temps ainsi dans la prison. A quelque temps de l'époque de la formation de l'école, plus de cinquante militaires étaient retournés à leurs régimens assez instruits pour remplir les fonctions de sous-officiers.

Il est à remarquer que chaque fois que la prison de Montaigu recevait des détenus sortant des prisons départementales, il était d'abord difficile de les engager à suivre exactement les leçons. Us témoignaient le désir de s'en faire exempter; l'habitude de ne pas s'occuper utilement était la principale cause de cet éloignement. Une semblable opposition m'imposait le devoir d'étudier les caractères

différens de ces individus^ pour obtenir, autant que possible^ des uns, et exiger des autres, avec la plus grande sévérité, l'obéissance et le respect dont ils étaient presque débarrassés dans les prisons qu'ils venaient de quitter.

Pour atteindre ce but important , je n'ai eu besoin que d'être ferme avec justice, empressé à récompenser la bonne conduite des anciens comme des nouveaux élèves, et j'ai eu le plaisir de prévenir les fautes, et non la peine de. les punir.

Quant à l'amélioration morale, j'en recueillais tous les jours de nouvelles preuves. Une foule de bonnes actions qu'il serait trop long de citer prouvait que le travail et l'application favorisaient dans le cœur de ces pauvres gens le développement de leurs bons sentimens. Par exemple , les détenus prirent la résolution d'envoyer chaque semaine à leurs camarades qui étaient à l'hôpital le produit d'une petite offrande faite par tous les élèves de l'école. Je me fis un devoir de participer à cet acte d'humanité et je me' chargerai de remettre aux prisonniers du Val-de-Grâce les secours de leurs compagnons d'infortune.

Telle était y il faut le dire , la situation de la prison 9 lorsque l'estimable général Defrancc quitta le commandement de la première division militaire : mais quel changement s'est opéré quand nous l'avons perdu! il semblait que tout concourait à renverser ce qui avait été fait de bien. Les leçons de l'école furent fixées à quatre heures du matin ^ en sorte que je devais me lever à deux heures et demie pour venir les présider. Des ordres di-» minuaient chaque jour l'autorité nécessaire à mes fonctions , et sans doute le but de ce bouleversement était de me dégoûter de cette place que je remplissais gratuitement depuis trois ans et demi. Mes Craintes à cet égard n'étaient que trop réelles, et, par mille moyens indirects et peu dignes d'une administration forte et franche, je vis que me^ efforts ne pouvaient plus résister à tant de vexations.

Cependant M. le duc de Doudçauville m'encourageait, par des lettres très pressantes, à ne pas abandonner cette école ; M. le duc d'Albuféra avait également la bonté de m'engager à rester assidu; je continuai donc avec le mém^

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empressement^ et je redoublai de soins pour l'instruction de mes élèves. L'amélioration du caractère de ces hommes m'attachait tellement à leure progrès que je passais tous les dimanches à la salle de l'école : les uns venaient dessiner^ les autres me demander des avis pour leurs affaires de famille; j'écrivais souvent leurs lettres ; enfin je m'honorais d'être leur intime conseiller.

C'est alors que j'ai pu apprécier ce qu'il est possible d'obtenir avec du zèle et de la perse vérance : l'autorité absolue que j'avais eue et dont il ne me restait que le souvenir, fut désormais inutile; mes volontés 'étaient des ordres : aussi les punitions devinrent-elles extrêmement rares.

On me pardonnera sans doute de parler aussi longuement de cette école ; mais l'attachement que m'ont témoigné depuis mon changement de position ces mêmes prisonniers me fera trouver grâce, et je manquerais à mon devoir sf j'oubliais de publier tout ce qui peut prouver l'amélioration de leurs sentimens.

Le 30 juillet 1822, deux prisonniers s'éva-

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dèrent de Montaigu . les soapçons planèrent sur moi. La police , sur un rapport dont je ne nommerai pas l'auteur, me fit arrêter le lendemain; je fus conduit à la Préfecture de Police , et mis au secret dans une petite chambre de la salle Saint-Martin. J'appris que les démarches les plus actives étaient faites auprès des détenus de Montaigu pour les engager à me dénoncer. A ce moment ils étaient au nombre de 167, dont plusieurs étaient condamnés a des détentions très longues. Oh promit des grâces, de l'argent; tout fut refusé : pas un homme ne voulut accepter le rôle de dénonciateur.

On devinera aisément combien je fus sensible à cette marque de souvenir et de religieuse affection.

Je donnerai dans un autre lieu la relation fidèle de cette évasion, qui m'a valu un séjour de trois mois dans la prison de la Force.

En définitive, le bâtiment de la prison de Montaigu est assez bien situé, mais la disposition de ces localités n'est pas en rapport avec sa destination ; aussi les évasions y sont assez fréquentes.

Un poste de la garnison en a la garde; il y a

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en outre un portier, un concierge , deux guichetiers qui sont chargés de la surveillance intérieure. Des ateliers ont été organisés par des fabricans qui ont passé des marchés avec l'administration. Un sous-maître surveille constamment dans chaque atelier les travaux des détenus. Le concierge a un greffier chargé des écritures, et quelquefois un des détenus s'occupe avec lui de ce travail.

Les chambres sont toujours très propres et les lits assez bons, mais les détenus couchent deux ensemble. On a organisé les prisonniers comme une compagnie, dont les sous-officiers sont pris parmi les plus anciens et les plus honnêtes. Cette mesure serait très bonne si les

hommes ne pouvaient se procurer une trop grande quantité de. vin ou d'eau-de-vie , car étant dans un état d'ivresse, le service qui leur est confié devient le sujet de querelles souvent très dangereuses : j'aiTemarqué à cet égard que les élèves de l'école étaient beaucoup plus difficiles à commander le lundi que les autres jours.

La cantine est tenue par le concierge , et jamais on n'a pu obtenir de régler ce qui serait

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vendu d'eau-de-vie et de vin à chaque détenu , aussi le dimanche offre toujours un spectacle affligeant. Les denrées sont en général vendues fort cher, quoique de mauvaise qualité. Pour remédier aux inconvéniens graves que présente cet état de choses, il faudrait retirer au concierge les fonctions de cantinier, qui ne peuvent s'allier avec les devoirs de son emploi; alors, quand il n'aurait plus d'intérêt à laisser les détenus s'enivrer, il inspecterait la vente des boissons ^ et deviendrait l'utile ennemi de l'ivrognerie et des excès qui en sont la suite naturelle. Ces observations s'appliquent également à la nourriture des détenus, que le concierge fournit par entreprise. -

Le reste de l'administration mérite des éloges.

La cour de la prison est belle; les détenus s'y promènent deux heures par jour entre les travaux.

Deux médecins visitent alternativement tous les jours les prisonniers.

Le cachot est un petit souterrain fermé par deux grosses portes; il faut descendre vingthuit marches pour y arriver; et comme il est

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tout^-fait privé d'air, il est très, humide et malsain. La^salle de police est au rez-de-chaussée, à coté de la salle où était l'école ; depuis la réforme de l'enseignement mutuel on en a fait une chapelle.

Les punitions doivent fixer toute notre attention , car elles ont une grande influence sur le moral des prisonniers et sur leur avenir. Le plus grand vice sous ce rapport , est que l'arbitraire les fixe à ses mille fantaisies, et souvent très injustement, La vanité, ce défaut si commun aux fonctionnaires obscurs ou puissans, principalement chez ceux qui commandent à de pauvres esclaves, produit fréquemment ces inconvéniens. Une légère faute sera punie comme une tentative d'évasion, une désobéissance comme un complot dangereux : aussi combien de fois les hommes sont-ils excités à se révolter! car partout où l'injustice pénètre, la morale, la discipline, perdent leurs droits. Remarquons la position de nos infortunés captifs abandonnés à deux furies, le pouvoir absolu^ suivi de \ arbitraire ^ manquant de consolation, d'espérance, gémissant sous }e poids d'un avenir menaçant, se traînant

avec désespoir^ sur les gonds ^ les verrous, les chaînes, et supportant mille autres privations douloureuses! L'homme est né pour être libre, il ne peut oublier ce droit divin, et l'idée qui lui rappelle sa captivité lui donne un esprit d'opposition pour tout ce que les agens des prisons veulent exiger. Son esprit est donc naturellement aigri, malade, son moral est affecté vivement ; et c'est à un semblable malheureux que l'on voudrait commander en injuste tyran ! Il faut au contraire que la conduite des gens chargés de ce fardeau inspire le respect, l'attachement : alors on fera du prisonnier, sans qu'il s'en doute, un homme soumis, aimant, et dont les sentimens deviendront de jour en jour plus affectueux.

J'ai bien souffert, en voyant de braves soldats, condamnés pour indiscipline à rester dix et vingt ans en prison , être menés comme des malfaiteurs. Je citerai seulement un nommé Poussard, condamné à mort, et dont le roi avait commué la peine en vingt ans d'emprisonnement, qui a été au secret à l'Abbaye pendant fort long-temps pour avoir refusé de travailler, et qui, n'ayant pas cédé, a été trans-

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féré à Bîcétre, où un infâme traitement lui était réservé. Ce soldat avait beaucoup d'instruction j était d'une bonne famille, et demandait à s'occuper à écrire pendant sa longue détention. La santé faible de cet homme n'a pu résister au séjour de Bicêtre. Il m'a écrit; j'ai fait toutes les démarches imaginables pour le faire revenir à Montaigu ; je n'ai pu réussir; la mort seule, l'a délivré de ses souftrances...

Je ne justifie pas son obstination, mais, hélas! devait-on prendre un parti aussi violent!... Je ne veux pas arrêter le lecteur sur de semblables tableaux; . . j'affirmerai toutefois que sur vingt soldats condamnés à de si longues peines, et traités comme ce pauvre Poussard, pas un seul ne survivra... La mort sera plus humaine que les hommes, en les retirant de leurs cachots : ainsi la clémence royale, qui croit rendre la vie , ne fait que suspendre l'exécution, qui devient dix fois plus terrible. Il est encore un genre de punition qui, sans être aussi coupable, devrait ne pas s'employer.

Cette punition consiste à mettre les hommes

pour quatre jours au cachot, aupain et à Veau , et n'ayant pour lit qu'une botte de paille jetée sur la terre. Je sais qu'il faut souvent être très sévère, mais le tout dépend de la manière dont on commande et de ce qu'on veut obtenir des prisonniers. J'ai vu souvent de ces pauvres gens être obligés , après un jour passé au cachot, de demander au docteur d'aller à l'hôpital, étant véritablement très malades.

La prison de Montaigu n'existera bientôt plus qu'en souvenir. Elle va être remplacée par le château de Saint-Germain, où seront désormais dirigés les militaires qu'elle était destinée à renfermer.

Nous ne pouvons, à cette occasion, nous empêcher de déplorer la malheureuse voie où s'engage l'administration sous ce rapport. Cer^ tes, la prison de Montaigu présente des inconvéniens véritables et des abus révoltans; elle est peu susceptible d'améliorations, c'est une , vérité incontestable. Il fallait choisir un nouveau bâtiment pour y envoyer les condamnés militaires : c'est ce que nous n'avons cessé de demander.

Mais ce que nous ne demandions pas, ce

qu'il n est jamais entré dans la tête d'aucun homme de sens de demander^ c'est qu'on sacrifiât à la manie des prisons les plus beaux monumens de notre histoire; c'est qu'on fit d'un lieu célèbre et illustré par des faits dont s'enorgueillit l'honneur national, un asile de punition et de repentir.

De quel nom qualifier des préoccupations semblables? A-t-on le droit, sous prétexte d'utilité publique, de violer de nobles sanctuaires et d'anciens trophées? Les monumens historiques portent avec eux un caractère de sainteté et de religion qui devrait les protéger contre le vandalisme, de quelque nature qu'il soit, de quelque part qu'il vienne. U y a dans une nation comme dans un homme deux portions bien distinctes : l'une physique, l'autre morale. La première est celle qui réunit l'intérêt matériel, les besoins fondamentaux^ tout ce qui se rapporte à la solidité, à la durées à l'avenir. La seconde, qui, pour être plus frivole, n'est pas moins indispensable à son existence y est cet honneur général dont chacun s'adjuge une part, cet honneur qui vient du pays et retourne au citoyen , cet honneur qui s'alimente

des souvenirs, de la gloire, de la grandeur de la terre natale, et que la patrie lègue à tous les enfans qui naissent de son sein.

Au gouvernement donc* à conserver toutes ces gloires, toutes ces grandeurs ; il ne lui appartient pas plus d'en détruire la trace sur la terre, qu'il ne lui est possible d'en effacer le souvenir dans la mémoire des hommes.

Le château de Saint-Germain est un de ces monumens historiques dont je veux parler. Il est du petit nombre de ceux dont les murs sont pour les visiteurs autant de feuillets de notre histoire, et sur les créneaux duquel la hache ne saurait tomber sans rappeler celle qui tomba jadis en Angleterre sur la tête blanche du vertueux comte de Kent. En se dépouillant même de toute idée enthousiaste et en raisonnant de sang- froid, l'ancienne destinée du château de Saint-Germain ne hurle-t-elle pas avec la destinée moderne qu'on lui impose ? Qui mettrat-on sous ces voûtes sacrées, iUustrées par le temps, la noble hospitalité de Louis-le-Grand et les pleurs de l'infortuné Jacques II ?

Du reste, cette manie de transformer en prisons les bàtimens les plus inoffensifs n'est pas

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toute nouvelle. L'ombre de Catherine de Médicis n'en a pas préservé le Luxembourg.

Pour en revenir à l'intérêt des détenus, ils ne pouKjpnt que gagner au change, car, je le répète, Montaigu n'était convenable sous aucun rapport.

L'école d'enseignement mutuel a été supprimée sous la restauration, et depuis 1 830, on n'a pas pensé à la réorganiser; nous appelons sur ce fait toute l'attention de M. le maréchal ministre de la guerre..

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