PREMIÈRE PARTIE
€l)apttr( prrmtrr.
APRRÇD.
Avant de commencer le récit de ce que j'ai été en position d'observer directement et par moi-même, chez les prisonniers en général, et ceux de Bicêtre en particulier, il est, je crois, indispensable de tracer en peu de mots l'historique de cette célèbre maison, qui, après avoir
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subi plusieurs destinées, en est enfin venue à servir de barrière principale entre la société et ses perturbateurs.
Bicêtre est au sud de Paris; sa distance de la capitale est à peine d'une lieue. L'origine à laquelle cet édifice doit son nom est enveloppée d'épaisses ténèbres; nous nous abstiendrons de recherches à cet égard.
Bâti, sous le règne de Charles VI, avec une grande magnificence par le duc de Berry, il fut, vers les premières années du xv' siècle, détruit par les partisans du duc de Bourgogne. Le désastre fut considérable, et les richesses qui y étaient renfermées se trouvèrent perdues.
Cédé, à titre de donation, par Charles Y II et Louis XI, au clergé de Paris, Bicêtre passa encore en d'autres mains et par diverses destinations, jusqu'en 1632, époque à laquelle le cardinal de Richelieu le fit raser de fond en comble et rebâtir immédiatement pour y placer les soldats invalides.
Plus tard, Bicêtre, à la sollicitation du vénérable Vincent de Paul , servit en partie d'asile aux en fans trouvés. Ensuite, il fut destiné à recevoir les pauvres, les mendians et les vaga-
bonds; enfin Louis XVI voulut qu'on y traitât les hommes et les femmes attaqués de la maladie syphilitique.
Vers l'an 1787, le célèbre Howard, savant observateur et philantrope éclairé, fit une tournée en France et visita les prisons de Paris. Dans l'ouvrage qu'il publia à ce sujet, il prodigua l'éloge à Louis XVI et rendit un hommage éclatant aux sentimens d'humanité qui avaient conseillé à ce roi de faire démolir entièrement le Petit-Châtelet et le Fort-V Éx^êque ^ les deux prisons les plus effrayantes de la ville, et d'envoyer les débiteurs, soit à l'hôtel de la Force, à la Conciergerie ou au Grand-Châtelet. Il signale surtout l'édit qui donna lieu à cette mutation, et l'honorable résolution prise par le roi d'abolir complètement les cachots souterrains.
Howard trouva Bicêtre habité par plus de pauvres que de prisonniers ; et il compara ces misérables aux paui^res rassemblés en Angleterre dans les maisons de travail des campagnes. Il remarqua également que la maison était généralement mal tenue et que les chambres manquaient de cheminées.
Le puits de Bicêtre est une des curiosités les
plus intéressantes des environs de Paris. Sa construction, qui date de 1735, fut nécessitée par le besoin impérieux d'avoir de Feau dans la maison. lia 15 pieds de diamètre et 210 de profondeur. Il est tout^-fait en pierre.
Le bâtiment peut contenir de neuf cent à mille prisonniers. Sa force principale est le chemin de ronde qui entoure intérieurement les trois côtés qui joignent la façade; neuf guérites sont occupées par des factionnaires appartenant à la compagnie des sous-officiers sédentaires.
Le personnel se compose d'un aumônier, d'un directeur, de deux commis-greffiers, d'un pharmacien, d'un gardien chef et de dix autres.
La porte d'entrée est à l'alignement d'un angle de l'église, formant retour d'équerré.
La salle de fiévreux (Saint-Roch) contenant cinquante-quatre lits, celle de blessés contenant cinquante-sept lits, celle de galeux contenant seize lits, constituent l'infirmerie, qui présenJie des inconvéniens sous le rapport de la salubrité.
Les chambres que l'on appelle cabanons sont tenues avec propreté. Le jour y donne bien.
Les fenêtres sont garnies de barreaux. L'air cir-
BICÉTRE. 5
cule librement^ et si le temps était mieux employé, on donnerait aux prisonniers le goût d'étudier paisiblement.
Les cachots^ au niveau de la coin* de Thospice, reçoivent l'air par dix fenêtres de 4 pieds carrés. En sortant du corridor n^ 1 , on a vingtsix marches à descendre pour y arriver. Les cachots, moins grands que les cabanons, sont sains et bien tenus; ils font face aux fenêtres, et le corridor qui les sépare est interrompu par des portes construites enti'e chacun d'eux. Deux gros verroux et une forte serrure les assujettissent solidement.
Souvent on y place des condamnés aux fers venant des départemens.
La salle Saint-Léger est destinée aux plus grands criminels détenus dans cette maison.
Cette partie de la prison est construite de façon à ne laisser aucune crainte pour les évasions. Ses croisées sont garnies d'énormes barreaux de fer très rapprochés les uns des autres. Cette salle offre souvent l'aspect le plus déplorable. On y trouve réunis le forçat à vie, l'évadé du bagne , l'homme condamné pour la seconde fois aux travaux forcés, le vagabond repris de
6 BICÉTRE.
justice; en un mot, tous les genres de perversité y sont rassemblés.
Nous terminerons ce rapide coup d'œil sur la maison de Bicêtre en annonçant qu elle va être donnée aux hospices pour y mettre les fous.
Une autre prison se construit pour recevoir les détenus qui y gémissent maintenant. Nous devons applaudir à ce projet.
Il est à remarquer que la mission bizarre et singulière de Bicétre a presque toujours été de recueillir dans son sein tout ce qu'il y a de misères au monde. La maladie, le crime, la folie y ont tous trouvé asile... C'est juste... sa destination principale était de servir à un hospice. Or les criminels, comme les fous, ne sont-ils pas des espèces de malades qui auraient, eux aussi, besoin d'un traitement moral et assidu?
€l)a))itre D^urtème.
PHYSIOiNOMlE MOHALE.
Mon but, dans ce chapitre et ceux qui le suivront, sous la même dénomination, n'est plus de décrire Bicêtre comme bâtiment, pour en constater les inconvéniens et les défectuosités ; cependant, m'étant proposé de parcourir dans ces pages un certain laps de temps, une période de plusieurs années, j'espère pouvoir fixer l'es-
prit du lecteur sur plus d'une amélioration notable due aux progrès des idées dans la voie du bien et de la civilisation. Une tâche aussi consolante ne s'oublie pas; heureux, si nous pouvons, au milieu des plaies affligeantes que nous allons toucher, découvrir souvent les ti'aces d'une influence salutaire et puissante exercée par le zèle et les soins de l'administration.
Le tableau que je me propose de tracer et que je voudrais animer de toute la vie de mes souvenirs, devra présenter, bien que dans un cadre étroit, les différens évènemens, les diverses sensations, les mille phases variées et bizarres d'un monde à part, d'une société en dehors de la nôtre et qui fait scission avec elle. J'éviterai le plus possible l'abstrait des définitions et la métaphysique du raisonnement. De la physiologie des choses, je passerai rapidement à celle des hommes. Une froide description de cours, de bâtimens, de constructions plus ou moins en rapport avec les obligations imposées par la justice et l'humanité, ne remphrait ni nptre intention, ficelle des lecteurs. Il y aura d^ns mon récit peu de chose de moi, qui n'ai fait que voir et entendre, beaucoup, au con-
BIGÉTRE. 9
traire^ des malheureux qui m^oiit raconté ce qu'ils ont dit, pensé et souffert pendant leur séjour dans cet asile de toutes les misères humaines : ce sera Bicêtre en action.
Rien n'est plus affligeant que d'entendre les conversations de ces criminels. L'un accuse la barbarie de juges influencés; l'autre, au contraire, se flatte de les avoir trompés. Celui-ci doit la réduction de sa peine à des révélations importantes ; cet autre est la victime d'une machination infernale.
Je ^n'attacherai surtout à ne reproduire de mes entretiens avec les criminels que ce que j'ai cru y remarquer de vraiment sincère. Car on ne peut se dissimuler qu'ils ne mettent en œuvre le mensonge pour attirer sur eux un intérêt qne souvent la vérité ne serait pas propre à exciter en leur faveur. Mais j'ose espérer qu'une longue habitude m'a mis à même de distinguer le vrai du faux : chose bien importante, car la plupart des écrits publiés sur le même §ujetj( quoique dictés par des intentions auxquelles uous devons rendre hommage, n'ont généralement été que des romans et non des histoires.
10 BICÉTRE.
On peut reconnaître à des signes certains le vrai coupable et l'homme une première fois égaré : l'un se rit de la condamnation, l'autre demande grâce.
Une habitude assez commune chez les criminels {vieillis dans le métier ^ est de commettre leurs forfaits sous des noms supposés. Tantôt ils se nomnîent Pierre, tantôt ils se font appeler Jacques; en sorte que le crime de Pierre ne peut être reproché à Jacques; par conséquent Jacques ne reçoit que la punition d'un délit.
Pierre est l'objet des recherches de la police et Jacques ne craint rien ; et lorsque Jacques est en prison, Pierre n'en est pas moins fort tranquille.
Un jeune homme du département de l'Eure, domicilié à Evreux , puis à Gisors , ensuite aux Andelys , avait commencé , dès l'âge de huit ans, le métier de voleur; garçon de ferme, aujourd'hui chez tel laboureur, demain chez tel autre , Au{fray 2iM2\X. toujours volé ses maîtres; ses nombreuses infidélités reconnues, et quelquefois punies par un renvoi , ne l'étaient le plus souvent pas.
Enhardi par la réussite qu'il- obtenait, Au-
BIciTRE. 1 1
^'AOT^ continuait le métier. Livré à tous les excès, guidé par tous les vices qu'enfantent la paresse et l'ignorance , il ne tarda pas à tomber au pouvoir de la justice. Un grand nombre de crimes pesaient sur lui ; mais ses noms , qu'il avait su changer, éloignèrent une multitude d'accusations; par jugement du 22 novembre 1819 (à Évreux ) , cinq années de travaux forcés l'amenèrent à Bicétre.
Au^^ray avait alors vingt ans, une figure douce, un extérieur agréable; il avait constamment refusé l'éducation que ses parens voulaient lui faire donner.
Il disait un soir à l'un de ses compagnons :
« Vous croyez que je dois être attristé par la condamnation qui, pour cinq ans, me met dans l'esclavage ; détrompez-vous , je ne puis me chagriner. Les cinq ans que j'ai à faire ne se feront pas. Je tâcherai de m'évader, et si je suis pris pour une autre chose, j'aurai gagné le temps que je n'aurai pas fait... J'ai tout ce qu'il faut pour mon projet; j'ai wii bastringue [x) dans cet étui. Le jour du départ je le cache; en route
(i) Ressort fait en âcie.
je l'emploie , et si je ne réussis pas, au bagne je m'évaderai. Les moyens en cet endroit sont plus faciles qu'en route. Je prendrai ma belle. Le jour que je saurai qu'un libéré doit quitter la chiourmey je m'évade, j'attends le camarade au passage, je me présente à lui, nous voyageons ensemble , et à la nuit je le tue ; couvert de ses vétemens , muni de ses papiers , et aprè^ l'avoir enterré , je marche hardiment à destination. J'arrive et je recommence sous son nom les mêmes tours que j'exerçais avant; si je suis pris, ce sera un petit malheur qui ne me découragera pas. »
Pour ne pas être victimes de la scélératesse de ces hommes entièrement perdus , de timides coupables s'efforcent de dire comme eux. La continuelle habitude de fixer son esprit sur des idées criminelles , la nécessité de suivre ces principes pendant le temps de la condamnation, achèvent la perte de l'homme chez lequel un retour à la vertu serait souvent facile.
Pour l'éloigner d'vme seconde faute, la loi frappe de la peine des fers un homme encore vertueux; mais s'il est placé avec des scélérats sa perte est évidemment certaine, et le remède est
bicAtre. 1 3
plus dangereux que le mal. On prédit une mauvaise fin au jeune homme qui fréquente des gens vicieux : que sera-ce donc quand ils seront attachés à ses côtés?
Cet infortuné regrette l'éducation qu'il a reçue, les principes qui lui ont été donnés; il cherche à empoisonner son cœur pour s'affranchir des souffrances morales. Voir le vice sans cesse autour de lui est une horrible torture. En effet, quoi de plus barbare que cette cohabitation avec des êtres perdus dans le crime? Pourquoi ne point classer chacun selon ses œuvres et ses principes? Ah! combien de milliers d'individus se laissent emporter par le désespoir, et qui, bannis de la société, en deviennent le fléau par cette injuste réunion!
Punissez le malfaiteur habitué aux forfaits , mais ne frappez pas également l'homme repentant: c'est détruire l'équilibre de la loi, c'est accabler d'un triple fardeau l'homme trois fois moins robuste. Est-il juste que le voleur de grands chepiins n'ait qu'une peine médiocre en réparation de ses crimes, et que l'homme coupable d'une première faute soit frappé d'une punition mille fois plus terrible, de la torture morale ?
BÎCETRE.
Il faut souvent que la victime d'une loi trop sévère écrive l'énumération des forfaits du galérien; il faut même qu'elle donne son approbation à de telles horreurs : laisse-t-elle apercevoir la moindre répugnance à entendre ces exécrables récits, on^ l'insulte par les sarcasmes les plus dégoûtans.
Chacun de ces criminels rançonne le pauvre diable; son pain passe dans leurs mains, son argent est enlevé de sa poche, on rit de sa faiblesse; et, s'il veut se plaindre, on le frappe: sachant que si justice lui est rendue, ces brigands pour se venger le maltraiteront encore davantage, il garde le silence et traîne péniblement sa triste vie.
La veille du départ de la chaîne, ils passent la nuit à hurler, à briser tout ce qu'ils rencontrent, et vont tendre ensuite le col au fer qui doit peser sur eux jusqu'à l'arrivée au bagne.
Cl)apttrr i^rotetrmf.
CONTRAFATTO.
Chacune de mes visites à Bicêtre m'a tonjours mis en rapport avec de nouveaux condamnés , car cette maison , où viennent s'engloutir tous les rebuts de la société pour se répandre ensuite dans les bagnes et les prisons de France, ressemble assez à un port de mer où des étrangers de toutes les nations se réunissent et
16 BlcéTRE.
forment des contrastes si originaux. Je tâcherai de donner sur ceux des prisonniers que j y ai remarqués particulièrement les notions les plus exactes possibles, et je rappellerai du plus loin que je pourrai la longue série de mes souvenirs.
Il y a quelques années , l'un des plus grands vices de Bicétre était ce mélange de condamnés de toute espèce auquel on a depuis essayé de porter remède. C'est alors que dans une de mes visites dans cette prison , je vis Molitor et Contrafatto. Ils étaient en ce moment à l'infirmerie, où l'on confondait indistinctement tous les malades.
Contrafatto ayant exprimé le désir de s'entretenir seul avec moi , nous allâmes tous deux dans une salle voisine du laboratoire de l'infirmerie.
• Aussitôt entré, Contrafatto ferma la porte et je le priai de s'asseoir. Il se plaça vis-à-vis de moi.
-^ Vous paraissez souffrant et bien repentant , lui dis-je.
— Oui, monsieur, je souffre, mais je ne suis pas repentant, parce que je ^uis innocent. Mon
B^CÊTRK. 17
malheur est d'avoir été fidèle au costume des jésuites, et comme les impies veulent perdre notre ordre , ils ont voulu , en m'accablant de leur colère, noircir un des ministres du Seigneur pour nuire à notre sainte religion. ( A ces mots , Contrafatto versa des larmes , et me serra la main en protestant de son innocence. )
— Je comprends l'horreur de votre position ; mais je ne conçois pas comment vous n'avez pas prouvé à la justice que vous étiez innocent ?
— La justice est libérale, elle n'aime pas les prêtres et les congrégations ; les jésuites et la religion chrétienne lui déplaisent ; car le respectable M. Frayssinous, neveu de monseigneur l'évéque^ d'Hermopolis , m'avait renvoyé de la plainte , et mes nombreux ennemis sont parvenus à me compromettre de nouveau. Au reste , si le digne M. de Peyronnet n'eût pas été aussi persécuté par les révolutionnaires , j'étais certain d'être renvoyé libre dans mon pays , auprès de mon pauvre père qui a soixante-dix ans, et auquel mes secours sont indispensables. Tâchez donc, monsieur, de vous entendre avec l'ambassadeur deNapleset madame la comtesse
18 ^ BICÈTRÇ.
de. . .«'. .^. qui s'intéresse à moi , pour que j'obtienne de quitter la. France où la révolution l'emporte sur le pouvoir de la royauté ; car jç ne pourrai vivre dans cet état d'ignominie et de persécution.
Pendant cette conversation, Contrafatto paraissait fort affecté de son sort , il pleurait et était très agité.
— Je ne puis vous faire espérer d'obtenir la grâce que vous sollicitez , et vous ferez bien de quitter vos habits de prêtre pour éviter les dés^ agrémens qu'ils vous causeront pendant le
' voyage de Bicêtre au bagne.
— J'en serais bien fâché , le pape seul a le droit de me les retirer : il me connaît, puisque je devais être supérieur d'une communauté en Italie si je n'avais pas eu le malheur de venir eft France, et je compte bien sur son intervention pour me soulager dans mes misères. Nous sommes beaucoup de religieux dévoués à la religion et à nos collègues , aussi je ne doute pas que ces messieurs ne fassent tout ce qui est en leur puissance pour me tirer de l'abîme où je suis. Il y a une grande dame qui pense comme nous , qui a du présenter une demande au roi
BIGÊTAE. 19
en ma faveur; mais les nouveaux ministres, qui sont loin d'avoir la même opinion que l'illustre M. de Peyronnet, se garderont bien de m'étre favorables.
— Est-il vrai que le jour de votre exposition le bourreau vous ait maltraité ?
— Je ne puis le savoir, car lorsque j'ai été au carcan, je me suis évanoui et je n'ai rien senti lorsqu'il m'a marqué.
— A quoi passez-vous votre temps à l'infirmerie (1)?
— Je m'amuse à dessiner et à peindre des Vierges. Je vous en offrirai une lorsque nous rentrerons à l'infirmerie.
- Puisque vous êtes logé avec Molitor, le voyez-vous et faites-vous société avec lui ?
— La religion m'ordonnant de pardonner à mes frères coupables, je parle quelquefois à ce criminel.
Je ne puis transcrire tout ce que ContraJËatto m'a dit à ce sujet, car le sort les condamnant
(i) Molitor Vît Contrafatlo élaut encore vêtus en ecclésiastiques, et conservant le titre d'abbé, on avait dû, pour les soustraire aux plai< santeries des autres galérieuiy leftkisser à Tinfinnerie. .
probablement à vivre ensemble jusqu'à leur mort, je ne voudrais pas être le sujet de leur brouille. Il en est de même d'une foule de confidences que je dois respecter et ne pas publier.
Nous rentrâmes à l'infirmerie après cette conversation, et Contrafatto me remit en effet un dessin représentant une Vierge et l'Enfant- Jésus. Depuis cette entrevue, Contrafatto m'a écrit une lettre dans laquelle il me témoigne le désir d'être renvoyé dans son pays auprès de son père.
Je me suis entretenu long-temps aussi avec Molitor; cet homme paraissait moins affecté que Contrafatto. Sa conversation, quoique très intéressante, ne peut se publier sans indiscrétion de ma part.
Aujourd'hui Contrafatto est au bagne de Brest. Là, il s'occupe à différas ouvrages. U m'a envoyé, il y a quelque temps, une noix de coco fort bien travaillée. Il affecte toujours beaucoup de religion et remplit avec une scrupuleuse exactitude tous les devoirs du chrétien. On l'appelle généralement M. l'abbé.
Nous joignons à cette esquisse du condamné Contrafatto trois lettres qu'il a écrites à diverses
BiCÊTRE. 21
personnes quelque temps après son arrivée au bagne , et qui pourront donner une idée plus complète de son style et de son caractère.
« Mon voyage a été pénible, mais la di-
» vine Providence m'a prêté tous les secours » nécessrires. Les gendarmes.qui m'ont conduit » Ont en beaucoup d'égards pour moi ; seulement » le brigadier de Vaugirard m'a traité comme un » cannibale, en me serrant les mains jusqu'à me » faire beaucoup de mal. Trois nuits l'on m'a fait » coucher dans un cachot sur la paiUe ; ensuite )>je me suis procuré un matelas et dé gros » draps , en les payant fort cher ; les autres nuits , » mesi^eurs les concierges des autres prisons ont » usé de beaucoup de charité et d'humanité. Us )) m'ont permis de coucher dans leur chambre, » et de me restaurer avec du bon feu , mais » toujours en payant. J'ai reçu plusieurs visites » de MM; les prêtres , les curés , et de grands » personnages , dans certains endroits où j'ai » logé, et qui m'ont donné des secours pour ar- » river à ma malheureuse destination.
» Le 29 du courant , après un voyage si
» pénible de dix jours, tout-à-fait écrasé et mal » portant , je suis arrivé à quatre heures du » soir. Hélas! quel spectacle!... Je crois qu'il ne » restait personne dans les maisons , et les rues » étaient toujours pleines pour voir passer cette w malheureuse victime. Enfin, je suis entré dan§ )^ le bagne; Ton m'a conduit chez M. le com- » missaire de marine , devant lequel mes larmes D tombaient en abondance; je lui ai consigné » tous mes effets, et .il les a enfermés dans son » cabinet. Après , l'on m'a conduit dans une » salle où j'ai trouvé des hommes prêts à faire le » dernier sacrifice ; l'on me dépouilla jusqu'à la » chemise , et l'on m'habilla ( hélas ! mon cœur » se refuse à le dire ) avec une chemise du » bagne , un pantalon rouge, une casaque rouge » aussi , et un bonnet vert sur ma tête ; après » l'on m'a coiipé les cheveux jusqu'à la racine, » et puis l'on m'a fait asseoir sur un banc pour » m'enchaîner la jambe avec une grosse manille » et une chaîna, qui tout au moins pèsjB dix- » huit livres, que je porte jour et nuit, et au » lieu de trouver quelque repos comme étant » fatigué par le voyage , l'on me fit coucher sur » une planche, avec une seule couverture..
BICIÊTRE. 23
» Imaginez- VOUS , hélas ! ma figure ne ressemble » plus à celle d'un ministre de Dieu , d'un enfant »des sacrés autels ^ mais à celle d'un monstre^ » d'un scélérat.
» Toutes les oreilles sont fermées à mes voix » lamentables^ et l'on cherche à se rassasier de » mon sang, et de mon innocence et de mes » chairs sacrées; mais je souffre avec patience » et résignation , puisque c'est la vraie route
» de la perfection Dans mes larmes et dans
» mes peines , je vous communique que ma » nourriture consiste en la moitié d'un pain » noir, un verre de vin et une portion de fèves, «comme tous les autres, sans aucune distinc- » tion.
» Signé COWTRAFATTO. » '
Le 13 avril 1828.
« Mon cœur se déchire en vous donnant les » détails de ma triste position, et je suis certain » que votre âme ne peut pas y penser un tno- » ment sans verser des torrens de larmes. Hé- » las! pourrai-je le dire sans avoir pitié de moi- )>.même; non, c'est impossible. Le dimanche
24 BIGÉTBB.
» des Rameaux, remarquable par mes fonctions, i> être privé d'entendre la .sainte messe , parce » qu'on m'a tenu enchaîné au banc où je couche, » c'est-à-dire sur une planche, dans une salle » qui contient cinq cents personnes, tous des » infâmes et des scélérats.Où suis-je?... Qu'ai-je n trouvé ?... Au milieu de qui suis-je?... Et pour- » quoi ? Hélas ! pour rassasier de mon sang sacré >j une populace effrénée , pour contenter un » esprit malfi^isant. Après cinq jours d'arrivée, «l'on m'a conduit au travail (le Jeudi-Saint, » jour remarquable pour moi), dans la manu- » facture. Réfléchissez un moment , ces mains » sacrées, toujours destinées aux autels et au «service de Dieu, maintenant que. font-elles? » Hélas ! pourrai-je le dire sans larmes ! le Ven- » dredi-Saint , ne pouvant souffrir la fatigue, » je suis tombé malade, avec une forte fièvre, » et les médecins m'ont fait conduire à l'hôpital, » où par la grâce de Dieu je vais un peu mieux )>et j'écris de mon lit. Jetez un moment les » yeux sur le ministre de Dieu, et voyez où l'ont » réduit la méchanceté, la calomnie et la mo- » derne philosophie qui est en opposition avec j> notre religion. Le diable ne sera pas content
BIG:èTR£. 25
»de ma résignation à tout ce qui m'arrive.
yiBeati qui injuste^ etc.; oui, c'est l'Évangile »qui nous l'apprend, comme je l'ai souvent » prêché; Dieu veut éprouver la constance de » ses enfans par les plus grandes afflictions. » L'exemple est là : Job s'est réduit à la misère » jusqu'à être méprisé de ses victimes, et Dieu » était toujours dans sa bouche. Quelle cou- ))ronne céleste il a reçue, quelle gloire éter- » nelle il a remportée ! Aussi le petit crucifix » reste toujours à mon cou , il est à tout mo- » ment dans mes mains, comme les fers sont » attachés jour et nuit à ma jambe. Autre con- » solation, je ne trouve que Dieu dans ma bou- » che, dans fnon coeur et dans mes actions.
» J'adresse au Seigneur des prières mêlées de » larmes et de gémissemens ; j'honore, j'imite » constamment l'auguste Marie, tous les saints » et les anges du ciel, toujours soumis à la di- » vine Providence, afin qu'ils me reçoivent dans » le tabernacle éternel, à l'heure de ma mort.
» M. l'aumônier, avec une paternelle charité, » vient me voir deux fois par jour, pour me conwsoler dans ma triste position; il a parlé au » commissaire, qui dans quelques jours adour
26 ' btcAtre.
» cira mon sort. D'autres prêtres sont aussi » venus me consoler. »
Le 26 avril 1828.
« Le 20, je suis descendu de l'hôpital , après » y avoir passé dix-sept jours; et malheureu- » sèment je suis encore une fois dans la même » salle, parmi les autres, couché sur la planche, » sans aucune distinction : mes yeux ne se fer^- » ment jamais, et le bon et charitable aumônier » vient pour essuyer mes larmes; il travaiUe )) beaucoup pour moi, et cherche à me faire » avoir quelque emploi, afin d'adoucir nïon
» sort Comme l'on m'a renvoyé de nouveau
» à la manufacture, je sors du bagne à cinq heu- » res du matin, et rentre à six heures du soir ; » par conséquent il ne me reste pas un moment » de temps à moi ; mais, comme je suis encore » en convalescence, les chefs ont beaucoup d'é- » gards pour moi, et ne me font faire presque » rien. Jeudi dernier, l'on a vendu tous mes ef- » fets; voilà les prophéties vérifiées; voilà Tac- » complissement de la loi. Mes yeux ont versé » des torrens ce jour-là, et je me suis écrié, en » me rappelant les paroles de Jésus-Christ : Di-
BICÉTRE. 27
» viserunt sibi i^estimenta mea Tout est fini
«pour moi. Hélas! mon père, ma famille, ne » me verront plus jamais; jamais je ne reverrai » ma chère patrie L. »
€i}apiivt €luatrtrmr.