‹ Bagnes, prisons et criminels (volume 2)Chapitre 3 sur 45 · ROCH · texte numérisé non relu

ROCH

Peu de temps après, j'allai trouver dans son cachot le nommé Roch, condamné à mort; les circonstances différentes de la vie dans lesquelles j'avais vu cet homme me faisaient , en quelque sorte, un devoir de lui parler. Il se rappela parfaitement m*avoir conini lorsqu'il était dans un des régimens de la garde, au moment où je vi-

sitai la compagnie de discipline d'Arras. Une partie du dialogue qui s'établit entre Roch et moi pourra donner une idée de son moral : m'étant assis près de lui, je priai les personnes de la maison qui m'accompagnaient de se retirer.

— On m'a assuré que vous n'aviez pas voulu vous pourvoir, et que c'est avec beaucoup de peine que vous avez accédé à la prière de votre défenseur?

— 11 est vrai; je n'ai consenti à cette demande qu'à condition qu'on me donnerait hi pâtée, et une bouteille de vin à chacun de mes repas; car, voyez-vous, un jour plus tôt, un jour plus tard, il faut passer par là ou par la porte ; d'ailleurs je suis innocent, cela ne me fait rien de mourir.

— Cependant les preuves sont contre vous; l'argent qu'on a trouvé sur vous attestait que vous aviez volé votre victime ?

— Oui, je l'avais volée, mais non, pas assassin née; il était ivre, il est tombé; alors j'ai eu l'idée de lui prendre son argent, et je l'ai fait.

Après l'avoir engagé à se soumettre avec résignation au sort qui pouvait lui être réservé, je le quittai; il me témoigna son regret de ne

pouvoir me serrer la main, parce que son gilet de fopce l'en empêchait, et tout le plaisir, disaitil, qu'il aurait de me voir à la Conciergerie avant son exécution. Cet homme, dont les pa* polcs annonçaient une ignorance profonde, paraissait peu s'affecter du supplice qui l'attendait; tout en lui se ressentait de la rusticité qui avait présidé à ses premières années, et en même temps du manque absolu d'éducatipn, qui l'avait seul conduit dans les cachots de Bicétre. >

Après l'entretien qu'on vient de lire, j'avais quitté Roch, emportant au fond de l'âme l'émotion dont on ne peut se garantir dans une pareille circonstance. Cet homme, placé entre la vie et l'échafaud, voyait passer chaque jour sans pouvoir èompter sur un lendemain. L'ordre d'exécution Vint enfin mettre un terme aux souffrances morales de Roch, en le frappant d'un rude et dernier coup. On venait de le transférer de Bicétre à la Conciergerie.

J'étais sur le point de quitter Paris quand je reçus de Roch une invitation pressante de me rendre auprès de lui. Ce désir de sa part était un ordre pour moi. Je me rendis à la Concier-

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gerie à une heure et demie ; il me serait difficile de rendre compte des diverses sensations que j'éprouvai en revoyant ce criminel. Le lecteur, par les détails qui vont suivre , pourra les- apprécier. Je retrancherai toutefois ce qu'il m'a fait promettre de ne pas publier.

Lorsqu'il me vit entrer dans son cachot , il vint au-devant de moi en s'écriant :

— Ah ! vous voilà donc enfin ! vous êtes un homme de parole. On me disait que vous étiez parti. J'aurais été désolé de mourir sans vous avoir vu. Nous sommes de vieilles connaissances; je me rappelle toujours vos conseils d'Arras ; si je les avais suivis , vous ne me trouvèriez pas ici.

La physionomie de Roch ne paraissait nullement agitée; sa voix était ferme /ses yeux pleins de feu. Je cherchais à lui inspirer de la résignation; il me comprit et me dit avec force :

— Soyez tranquille , la mort ne me fait pas trembler. Voulez-vous que je voiis chante des cantiques ? vous verrez que ma voix ne tremble pas. Je suis innocent du crime d'assassinat. J'ai volé, mais je n'ai pas tué. Je n'en veux pas à mes juges; à leur place , j'aurais condamné. Toutes

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les charges étaient contre moi. Je n'en veux pas non plus de ce qu'on ne m'a pas fait grâce. Je n'ai pas oublié que déjà le roi Charles X m'a amnistié comme déserteur , et j'en suis reconnaissant. Je suis bien jeune à la vérité, puisque je n'ai que vingt-huit ans , mais je ne regrette pas la vie. Si j'étais libre , sans moyens d'existence , je serais peut-être forcé de recommencer à voler.... Ce qui me console, d'ailleurs, c'eat que je ne ferai pas de peine à beaucoup de monde. Je n'ai ni père ni mère.... Je n'ai qu'un frère au service. ... et j'espère qu'il ne saura pas comment j'ai fini.

Comme je lui demandais quel pouvait avoir été le principe de ses fautes , il me répondit : — Ce qui m'a perdu , c'est la boisson , les filles publiques et le jeu. Je perdais tout ce que je gagnais aux jeux de hasard qui sont sur les boulevarts. J'étais surtout entraîné par de mauvaises connaissances, dont plusieurs étaient sans doute de la police , car on ne les arrêtait jamais, tandis qu'on arrêtait les autres.... Mes parens sont bien coupables de ne m'avoir pas mieux élevé dans ma jeunesse. J'avais une tante qui m'aimait bien ; mais chaque fois que je

n'étais pas raisonnable , elle me prédisait que je finirais sur l'échafaud.... Je m'en suis toujours souvenu chaque fois que je faisais une mauvaise action ; mais je ne sais ce que j»avais dans la tête, je ne pouvais pas m'empêcher de mal faire. Souvent , en me réveillant après avoir bu de trop , je croyais être fou.... j'allais où je n'aurais pas voulu aller.... Je ne sais quoi m'entraîijait à la débauche....

Pendant cet entretien , qui a duré près d'une heure , je me promenais en lui donnant le bras ; cette marque de confiance paraissait le toucher beaucoup , et de temps en temps il me serrait les mains en me régardant de manière à me faire comprendre toute sa satisfaction.

C'est alors que Roch me parla bas , tout-àfail sans réserve....

Deux heures et demie étaient déjà sonnées, et malgré moi je devenais de plus en plus aff€|cté; je fus obligé de m'asseoir ; Roch s'approcha de moi et s'apercevant du malaise que j'éprouvais , il me dit d'une voix altérée :

— Je suis bien fâché de vous avoir donné cette corvée, quoique votre société me fasse bien plaisir.

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C'est alors qu'il ôta de son cou un crucifix , et me le remit en me priant de le conserver comme un souvenir de sa reconnaissance. Il me remit aussi une prière imprimée , et la récita avec un aplomb inconcevable.

— Voulez-vous écrire les particularités de ma vie? s'écria-t-il un moment après, vous verrez que tout n'est pas de ma faute. On apporta du greffe du papier et de l'encre^ et Roch eut toute sa présence d'esprit pour me dicter ce qui était le plus remarquable. L'émotion visible que j'éprouvai en entendant sonner trois heures m'empêcha de continuer; Roch prit alors la plume et se mit à écrire , malgré sa camisole de force, avec beaucoup d'assurance, les mots suivans :

c< Je suis resté cinquante-six jours au cachot. » Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du » mal, et je prie Dieu qu'il me pardonne aussi » toutes mes fautes. Je suis innocent , et je me » recommande à Dieu tout-puissant. Je suis » content d'avoir vu monsieur Appert, et je » me recommande à ses prières.

» Roch , bon enJarU.y^

Cette phrase terminée, il dit avec chaleur :

— Oui, je suis un bon enfant. On ne m^a pas connu. Je ne suis pas méchant; jamais ne n'ai fait de mal à personne sans avoir bu.

Je crois , en effet , pouvoir affirmer que l'excès du vin provoquait toujours sa mauvaise conduite.

Je me levai, Roch crut que j'allais partir, et il me répéta qu'il était fâché de m'avoir causé tant de peine.

— Vous avez l'air plus malade que moi...

l'odeur de la prison vous a fait mal à la tête. Quant à moi, je vais la perdre; ça m'est égal... Adieu, monsieur Appert; nous nous reverrons, si ce que Ton dit est vrai. Priez pour moi icibas, je prierai pour vous là-haut.

Je m'aperçus que mon départ le rendait plus sombre, et je crus devoir lui dire que je resterais jusqu'au dernier moment.

— Eh bien! ajouta le condamné, j'ai une grande grâce à vous demander. Je sais qu'on va me faire la toilette^ permettez-moi, avant d'aller à la mort, de vous embrasser devant les personnes qui seront là... N'en serez-vous pas trop humilié?

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— J'y consens si cela peut adoucir tes derniers momens ( i ).

— Oui , cela me fera plaisir, parce qu'on verra, quoiqu'on dise que je suis criminel, que je sais reconnaître les braves gens.

Le respectable abbé Montés, aumônier des prisons, entra en ce moment. Je lui offris de sortir, mais il ne le voulut pas. La conversation s'engagea sur la religion, Roch, qui avait des préjugés sur l'Église et les prêtres, fixa les yeux sur moi; mais, voyant que je tenais à ce qu'il écoutât respectueusement les sages avis du digne abbé Montés, il ne fit aucune observation. Cette religieuse scène se passa avec décence et attention de la part de Roch.

L'abbé se retira, et j'engageai le condamné à se rendre au désir de l'aumônier en venant avec nous pour faire sa prière à la chapelle. Nous y allâmes; je donnais le bras à Roch, et, arrivé à l'église , il se mit à genoux , et parut prier avec beaucoup de ferveur.

Nous revînmes à son cachot; il demanda à manger. Je m'assis auprès de lui pour lui cou-r

(i) Roch m'avait prier de le tutoyer.

per un restant de tourte qu'il voulait achever. Trois heures et demie sonnèrent , les gendarmes et la charrette arrivèrent : Roch, entendant le pas des chevaux et le commandement militaire, cessa tout-à-coup de manger.

— Les voilà qui arrivent, ils m'ont rassasié.

Dès cet instant la physionomie de ce malheureux changea; il me serra les mains et fut quelques instans sans parler. Ma position devenait de plus en plus cruelle; je ne savais plus que dire à Roch. Il reprit la conversation :

— Allons, c'est fini; je ne mangerai plus ! mais je voudrais boire; voyez comme ils sont, je vais mourir, et ils ne veulent pas me donner de vin.

Je lui observai que déjà il avait assez bu; que d'ailleurs c'était un sacrifice qu'il ferait à Dieu, et qu'il ne devait songer qu'à le prier.

— Vous avez raison, je vais boire mon restant de tisane , car je brûle , et ne peux m'empêcher de boire. Il n'y a qu'une chose qui me choque , c'est d'aller à la mort en charrette , comme un lâche ; je veux marcher à pied ; je ne tremble pas, je suis tout prêt.

Je le priai avec instance de renoncer à ce projet , car je craignais sa violence envers les gendarmes.

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— Allons 9 je vous obéirai; je vois que c'est pour mon bien.

M. Ouvrard, alors détenu à la Conciergerie , qui avait eu des bontés pour Roch, vint lui dire adieu. Cette attention lui fit grand plaisir. Mais le moment fatal approchait; le mouvement de la maison annonçait que bientôt le bourreau s'emparerait de la victime. Mon cœur battait au moindre bruit avec une violence dont je souffrais beaucoup. Je tremblais de ne pouvoir résister à tant de motifs de trouble et de douleur. En ce moment le frère d'un employé entra dans la chambre qui précédait le cachot. Roch l'aperçut et me dit :

— Voilà le bourreau ; je n'ai plus une demiheure à vivre.

M. l'abbé Montes revint; il s'assit auprès de nous , et la conversation devint générale sur la religion. Le condamné fit en ce moment quelques observations qui m'embarrassèrent. Je lui fis remarquer qu'il était mieux de s'en rapporter au zèle si charitable du bon abbé Montés ; il se rendit à cette raison , et parut écouter avec fruit les paroles de consolation de M. l'aumô* nier.

C'est ici que devait se terminer une partie de ma tâche. On entre... les gardiens retirent à Roch la camisole, et nous sommes prévenus qu'il faut nous rendre à l'avant-greffe. Un prisonnier qui avait été toute la journée auprès de Roch avec l'homme de garde, et qu'il connaissait avant sa condamnation , l'embrassa en versant des larmes.

— Ne te chagrine pas , mon ami , je mourrai sans regret. Adieu.

En cet instant Roch me recommanda ce camarade.

Nous arrivâmes dans la première salle d'entrée de la Conciergerie ; une foule de personnes formaient une espèce de haie. C'est là que je fus contraint de m'éloigner de Roch. L'exécuteur et ses valets coupèrent la partie de la chemise qui pouvait recouvrir le cou. On lui attacha les mains derrière le dos, et les jambes avec une corde assez longue pour lui laisser la faculté de marcher. Roch ne voulait pas être recouvert de la veste dite des condamnés à mort , qui, placée sur les épaules , cache le cou et les bras; il parut disposé à résister. Je m'approchai de lui et le priai de me tenir parole, en ne s'opppsant

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pas à cette volonté du bourreau : je mis moimême le bouton qui pouvait la faire tenir. Pendant cette affreuse cérémonie , une personne, qui était près de moi dans la foule , dit : On Va grisé. Roch entendit, se retourna en lui lançant un regard de colère : f^ous croyez cela? vous vous trompez. Lisant dans mes yeux que je le priais d'être calme, il me sourit encore, comme pour me faire voir qu'il me comprenait. En effet , il ne résista plus.

Le bourreau le fit lever, et il s'avançait d'un pas ferme vers la porte déjà ouverte ; c'est alors qu'il s'avança avec précipitation sur moi, et m'embrassa avec force. Là mon cœur battit avec plus de violence ; je ne pus lui dire que ce mot, Courage ! et je rentrai précipitamment au greffe , où je fus un quart d'heure environ à me remettre. Je ne vis plus le malheureux Roch, et l'on m'a dit depuis qu'il me répondit, en me quittant, d'une voix assurée : N'ayez pas peur^ ça ne manquera pas. En effet, ce criminel est mort avec un courage, je crois, sans exemple.

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