DAUMAS-DUPIN
Vers la fin de l'année 1829, MM. de Ségur,.
d'Aguesseau et le baron Villeneuve m'ayant témoigné le désir de m'accompagner dans une de mes e!xcursions à Bicétre, nous nous y rendîmes ensemble.
Après avoir visité en détail les ateliers , les dortoirs et l'hospice, nous parcourûmes les
(i) Accusé d*avoir assassiné deux jeunes é^ioux dans la vallée de Montmorency.
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salles des condamnés. Ce tableau , toujours triste et repoussant , demande un œil exercé pour saisir toutes ses nuances , pour comprendre toutes ses variétés.
Il ne faut pas , quand on visite les malheureux qui' peuplent Bicétre , juger de leur perversité par la quotité des peines qui leur sont infligées. Ce serait se tromper étrangement. Il faut savoir découvrir dans ce mélange infect ce qu'il y a de moins corrompu , ce qu'il y a de plus gangrené, comme on doit séparer le bon grain de l'ivraie : et l'on reconnaîtra que souvent le coupable que la loi atteint le plus sévèrement est celui qui mérite à plus juste titre la pitié et l'intérêt. En voici la raison.
On condamne généralement à perpétuité les hommes que des crimes d'éclat ont amenés sur les bancs de la Cour d'assises; or, la plupart des forfaits de cette nature sont le plus communément la conséquence d'un caractère violent et d'un tempérament emporté , ou le résultat d'une passion aveugle et irréfléchie. Il peut y avoir eu dans ces infortunés plus d'entraînement que de vraie perversité, dans leur faute plus de fatalité que de préméditation.
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Aussi j il est quelques rapports sous lesquels il serait peut-être permis de les excuser , en faisant toutefois la part du mal et regardant comme indispensable l'action sévère de la justice à leur égard.
Auprès de ces hommes destinés à passer leur vie entière et à mourir au bagne, vous en voyez d'autres condamnés à une détention plus ou moins longue ou à quelques années de fers. Cette diminution de châtiment , cette espèce d'indulgence dont ils semblent avoir été l'objet , augmente quelquefois la bienveillance des visiteurs pour eux, et on les croit moins pervertis par cela seul que leur condamnation est moins forte : c'est une erreur ; car , ce qui abonde surtout dans cette catégorie, c'est le voleur habituel , l'escroc par état. Ce n'est plus l'être aveuglé par la passion et victime d'un instant de folie : c'est le crime prémédité , c'est l'homnie qui a étudié le Code , qui marche dans la voie des délits tant qu'il le peut impunément, et qui s'arrête tout juste à ce qu'il faut pour n'être condamné qu'à cinq ans de galères. Ce calcul de la volonté et ce sang-froid sont certainement plus répréhensibles et plus cou-
pables que la faiblesse des malheureux qui se laissent entraîner involontairement au mal.
Nous passâmes ensuite dans la salle des enfans. Elle était très bien tenue. Le prisonnier qui là dirigeait était fort bon musicien et il avait formé quelques enfans qui chantaient des morceaux d'ensemble d'une manière très remarquable. A ce propos, je crois que la musique introduite dans les prisons comme moyen d'adoucir les mœurs, produirait d'excellens résultats. Madame de Staël a dit que rien n'est plus propre que la musique à élever l'âme. L'harmonie renferme en elle quelque chose de suave et de mystérieux qui dispose l'esprit à la mansuétude, et je suis convaincu qu'un homme vraiment musicien aurait , généralement parlant , moins de chances de mal tourner ou de commettre une mauvaise action. Dans tous les cas , en supprimant même la question de morale qu'on pourrait soulever à cette occasion, et qui, je crois, viendrait à l'appui de notre opinion , la question d'humanité n'en demeure pas moins entière et positive. Il est du devoir de l'homme compatissant de soulager les infortunes de ses semblables , soit en améliorant
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leur sort, soit en tâchant de leur en faire oublier l'amertume, et la musique serait, sans contredit, une source de bien-être et de consolation.
Les personnes à même, par leur position, d'étudier d'une manière soutenue le caractère des condamnés, pourraient se servir de la musique pour sonder le fond de leur âme et reconnaître si elle est encore susceptible ou non d'émotions douces et vertueuses. C'est, à mon avis, un signe auquel on se tromperait difficilement, et je pose en fait que l'homme sensible aux accens de la mélodie ne saurait être perdu sans retour. Ces réflexions, peut-être futiles en apparence, ne le sont pas au fond :
elles sont le fruit de l'expérience et d'une étude raisonnée. J'ajouterai encore quelques mots.
J'ai remarqué plus d'une fois que les criminels les plus dignes d'intérêt ne pouvaient rester seuls et oisifs dans leur prison. Les uns se procuraient des fleurs qu'ils cultivaient avec soin et dont ils aimaient à respirer les parfums. Les autres avaient des oiseaux dans une cage, ou parvenaient à apprivoiser une souris. Ces riens, qui auraient paru à d'autres de peu d'im-
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portance, me prouvaient que tout sentiment n'était pas éteint dans le cœur de ces prisonniers, et j'étais d'autant plus fondé à le croire, que jamais je n'avais remarqué de pareilles habitudes ou manieSy comme on voudra, chez les condamnés absolument corrompus.
En quittant la salle des enfans, je demandai à voir Daumas-Dupin, condamné à mort et attendant au fond d'un cacljot le rejet ou l'admission de son pourvoi.
Le directeur et le greffier qui nous accompagnaient nous dirent que depuis la veille il était de mauvaise humeur, et que peut-être nous ferions bien de ne point descendre à son cachot. Je fis demander à Daumas-Dupin s'il désirait me voir; on vint nous dire qu'il en serait content. MM. d'Aguesseau, de Villeneuve, le directeur, le greffier, un gardien et moi, descendîmes dans le corridor souterrain qui conduit aux cachots de Bicêtre. Un soldat ayant le sabre à la main était de garde à la porte du cachot de Daumas étendu sur son lit. J'entrai seul dans le cachot, et dis à la sentinellede s'éloigner. Daumas fit un mouvement pour se lever; je lui demandai s'il me connaissait, et s'il
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m'avait vu tors de ma visite au bagne, d'où il s'était évadé. Son regard sévère, ses cheveux , sa barbe et ses favoris extrêmement noirs, lui donnaient un aspect repoussant ; je ne m'approchai pas moins tout près de son lit sans la moindre crainte; il devina, je crois, ce sentiment, car il me tendit la main, me parla avec calme, et parut alors satisfait de ma visite. Jusque là je ne me sentais pas bien dans ce cachot sombre et qui. n'avait pas été nettoyé le matin; je demandai donc à Daumas s'il voulait se lever et marcher quelques instans ; il se leva aussitôt, et comme il était tout habillé, nous sortîmes dans le corridor, où MM. d'Aguesseau et de Villeneuve fixèrent son attention.
Daumas parut étonné de voir ces messieurs.
Je lui dis qu'ils étaient venus avec moi visiter la prison, et que leur intention était toute bienveillante et d'humanité. Le cachot de Dupin était le même que. celui où j'avais vu Roch, en , sorte que , malgré moi , j'éprouvai quelque chose que je ne puis définir dont Daumas s'aperçut; il me dit alors :
— Vous avez l'air tourmenté, monsieur, je ne suis peut-être pas le premier que vous ayez
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VU dans cette position ; vous nous portez tant d'intérêt, à nous autres malheureux, que de telles visites vous font mal; mais aussi quel bien vous avez fait depuis les quinze années que vous consacrez tout votre zèle à notre défense I
Vos courses dans les bagnes ont produit les meilleurs changemens. Souvent quand vous êtes parti on rétablit des abus que votre présence avait détruits ; pourtant la plupart disparaissent à jamais, et l'on vous chérit même dans le séjour du crime; car, il faut vous le, dire, beaucoup de malheureux des bagnes ne méritent pas ce que vous faites pour eux, mais le grand nombre profite de vos sages conseils, et beaucoup voudraient bien devenir honnêtes gens , si le gouvernement leur en donnait les moyens lorsqu'ils rentrent dans la société.
Je demandai à Daumas ce que je pouvais faire pour lui; \l me remercia, et continua ainsi son entretien en prenant une physionomie animée et moins triste :
' — Vous souvenez-vous de m'avoir parlé au bureau du commissaire du bagne ? Quel plaisir vous m'avez fait ! mes camarades enviaient mon sort, et après votre départ ils m'interrogeaient
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sur VOS moindres paroles. Nous parlions fréquemment de vous, mais en secret, car les gardiens ne voulaient pas entendre prononcer votre nom ; et lorsqu'ils savaient que nous vous portions de' l'attachement, ils nous prenaient en grippe^ et souvent de pauvres galériens ont été punis injustement parce qu'ils proclamaient hautement que si on faisait des injustices ils vous en instruiraient.
Je vis qu'il était difficile de parler à Daumas du crime pour lequel sa condamnation avait été prononcée, et je n'osais l'interroger à cet égard ; il s'éloigna avec moi seul dans le corridor , et je lui parlai de son complice; ce moyen me réussit : il m'assura alors de son innocence, et entra dans des détails que je ne crois pas avoir le droit de publier.
Peu de temps après cet entretien , Daumas , qui se promenait de long en large, revint auprès de MM, d' Aguesseau et de Villeneuve , et dit fort tranquillement :
— Vous me voyez dans un tombeau vivant; la mort ne m'effraie pas pour moi , mais ma sœur que j'aime si tendrement, quel chagrin elle aura! combien je suis désolé de lui causer une si vive peine!
A ces mots des larmes coulèrent des yeu de Daumas , et il me serra fortement la maiiir comme pour me faire sentir tout ce qui se passait en lui. Il reprit :
— J'ai beaucoup parlé de vous a mon beaufrère, mais je n'osais pas vous écrire; je savais pourtant bien votre adresse, car au bagne eUe est connue de tout le monde ; et puis , que vous dire, que vous demander dans une si triste position ? Je mourrai sans regrets et sans affecter pendant le trajet delà Conciergerie à la Grève un courage qui serait plutôt de l'audace ; peu m'importe qu'une cuisinière ou un garçon
perruquier me juge bien ou mal Dites-moi,
monsieur , lorsqu'on descend à la Conciergerie, est-on exécuté le même jour? et à quelle heure ? . . .
On devine que je ne répondis rien à cette embarrassante question.
Après plusieurs mots sans intérêt , je demandai à Daumas si la défense qu'il avait présentée au tribunal était de lui-même ; et sur sa réponse affirmative , je témoignai le désir d'en avoir le manuscrit :
— Avec grand plaisir , dit Daumas , vous n'a-
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vez qu'à le faire demander à Louette, infirmier de la Conciergerie.
J'observai à Daumas que sans un mot de lui on ne le donnerait peut-être pas ; il écrivit donc à Louette pour lui dire de me remettre ce manuscrit ( I ).
J'allais me retirer, lorsque Daumas-Dupin me pria de lui accuser réception de son manuscrit par une lettre écrite de ma main; il prévoyait sans doute ce qui est arrivé.
MM. de Villeneuve et d'Aguesseau, vivement émus de cette scène, adressèrent quelques paroles de consolation à Daumas-Dupin , qui les remercia avec beaucoup de politesse; et se tournant de mon côté , il prononça ces mots ; — Adieu , monsieur ; n'oubliez pas que vous m'avez promis de m'écrire et de venir me voir à la Conciergerie.
(i) J'allai moi-même le lendemain à la Conciergerie; liouelte vint au guichet , et m*assura que le médecin lui avait pris le manuscrit, qu1l le réclamerait et me l'apporterait; je lui remis le mot de de Daumas, mais inutilement. M. le docteur, que je ne connaissait pas, me fit dire d'aller moi-même le chercher chez lui; ce qui assuémeut était égal à un refus. Je me contentai de faire savoir à Daumas- Dupin que son manuscrit m^avait été refusé.
Nous remontâmes au greffe extrêmement touchés de cette longue conversation d'un homme qui attend froidement la mort , et qui conserve encore toute sa présence d'esprit. Il faut remarquer que Daumas-Dupin s'est attaché surtout à me recommander ses anciens compagnons du bagne.
Quelques jours après cette entrevue, le pourvoi de Daumas-Dupin fut rejeté , et je reçus de lui la lettre suivante , que je publie entièrement^ sans pourtant partager en rien l'opinion qu'il émet sur son jugement.
« Monsieur ,
» Lors de la visite que vous avez bien voulu » faire dans l'asile anticipé de la destruction , » vous m'avez manifesté le désir de posséder » le manuscrit de quelques moyens de défense » que j'ai soumis à mes juges ^ le jour où mon » arrêt fut prononcé ; je m'empressai de vous » donner l'autorisation pour que cette pièce » vous fût remise , et ce n'est que quelques » jours plus tard que j'appris qu'on vous l'avait
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» refusée sous des prétextes qui ne pouvaient » être plausibles.
» Aussitôt que j'appris cette circonstance^ » j'écrivis à ce sujet; on s'est empressé de me » satisfaire, et je vous adresse par conséquent » ce même manuscrit , qui n'a pas y comme vous » le voyez , produit le résultat que j'avais droit » d'en attendre , et qui peut-être n'a fait qu'ag- » graver mes torts aux yeux du jury et de l'opi- » nion publique. Je vous prie cependant de ne «pas regarder les principes de matérialisme » que j'ai manifestés dans une phrase comme » l'expression de mou cœur; j'ai dû les employer » par respect humain , parce que je les croyais » dans l'intérêt de la défense ; mais je croirais » n'être pas d'accord avec moi-même si je ne » m'empressais de vous persuader que je les » désavoue intérieurement.
» Je vous parlerai peu de mon affaire , que . » vous connaissez par la malheureuse célébrité » qu'elle entraîne avec elle, et qui, je n'en » doute pas , est la seule cause de ma condam- » nation. Mes juges ont exigé que je leur prou- » uasse que je n'étais pas coupable , lorsqu'il y » avait de ma part impossibilité physique, tandis,^
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» au contraire, qu'ils auraient dû puiser la con- » viction dans des preuves certaines , et qu'ils » n'ont pu établir le fait matériel que sur des » suppositions. Je les mets encore aujourd'hui » au défi de pouvoir sans trembler se rappeler » l'arrêt qu'ils ont signé , et sans s'effrayer d'a- »voir assumé sur leur tête une aussi dange-
jn reuse responsabilité! Mais où trouver
» le moyen de pouvoir faire comprendre l'ef- »froyable position dans laquelle je me suis » trouvé au moment du crime? C'est trop vous » entretenir d'une chose qui est maintenant » sans ressources. J'ai été frappé , au moment » de mon entrée au service (j'avais alors seize » ans), que je devais terminer mon existence »par une mort violente; je me rappelle Wa- »gram, Lutzen... J'aurais pensé que je devais » mourir d'un coup de canon.
» Du reste, monsieur, je vous remercie bien » sincèrement de l'intérêt que vous prenez à » mon sort ; je n'en attendais pas moins de votre » part ; et je n'ai pas douté un seul instant que » les vertus philantropiques qui vous distin- » guent ne vous portassent à me plaindre : en ï> même temps que des citoyens prononçaient
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» mon anéantissement, vous n'avez vii en moi » qu'un homme malheureux et qu'un frère cou- ))pable ou innocent, et ce sera toujours avec » un sentiment pénible que vous apprendrez » que mon sang a coulé!...
» Le moment où le sacrifice doit s'accomplir » n'est pas très éloigné : quand vous êtes venu » me voir je comptais encore les jours, main- » tenant je compte les heures ; encore quel- » ques momens d'une . douloureuse agonie , » et l'instant suprême sera arrivé, je courberai » ma tête sous le glaive de l'impitoyable déesse, »et je descendrai dans la froide et sombre de- » meure du tombeau!... Ne croyez cependant » pas, monsieur, que je voudrais éloigner cet «instant; l'image de la destruction, avec la- » quelle je suis familiarisé, ne saurait, du moins » physiquement, m'effrayer encore, et j'espère » que mon âme conservera assez de force pour .) recevoir la mort, non pas comme un scélérat » audacieux ni comme un soldat téméraire , » mais comme un homme qui sait mépriser la » vie, puisque, si je ne m'endormais pas du som- » meil éternel, il faudrait être continuellement » malheureux.
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» Adieu, monsieur. Je conserve le précieux » souvenir de vos sentimens d'humanité généw reuse pour moi et pour tous les infortunés. » Un instant avant de mourir, j'élèverai mon » âme vers tous ceux qui comme vous sont pé- » nétrés des mêmes principes; car je dois réser- » ver ma dernière pensée pour la Divinité, » devant laquelle j'espère trouver justice et in- » dulgence.
» Veuillez, avec votre bienveillance accoutu* » méé, m'accuser réception de ce ce que je vous » adresse, comme vous me l'avez promis.
» Agréez, je vous prie, l'expression de mes » sentimens reconnaissans, et l'assurance du » profond respect avec lequel je suis,
» Votre très humble et très obéissant servi- » teur, Daumas-Dupiw. »
27 novembre! 1829.
Cette lettre ne me fut remise que le mardi 1^^ décembre; je répondis de suite à Daumas- Dupin ; mais j'ai lieu de craindre qu'il n'ait pas reçu cette lettre. Au reste, le mercredi matin on vint chez moi de la part de M. le préfet de police me demander le manuscrit de Daumas.
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Je le remis en y joignant une lettre conçue à peu près en ces termes, et adressée à M. le chef du bureau des prisons :
(c Je vous envoie, monsieur, le manuscrit de »la défense dé Daumas-Dupin, que ce con- » damné m'avait fait remettre. Je pense que » vous voudrez bien me rendre cet écrit lorsque » M. le préfet en aura pris connaissance. Cette » pièce, déjà publiée d'ailleurs dans tous les )' journaux, ne peut rien présenter d'extraor- » dinaire ni d'intéressant pour la police.
» Recevez, etc. »
Mais cet acte de complaisance de ma part ne devait pas suffire. On me renvoya la même personne me demander la lettre qui accompa* gnait le manuscrit de Daumas; pour prouver à M. le préfet de police combien je désirais ne pas donner prise à la malveillance, je voulus bien encore mettre sous ses yeux cette lettre,, et je la portai moi-même à M. Cléau ; j'expliquai que, faisant une collection de lettres de criminels, je tenais à celle de Daumas-Dupin, et que j'espérais que M. Mangin, comprenant fort bien
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le but de ma démarche^ s'empresserait de me rendre le manuscrit et la lettre mis par complaisance en sa possession.
Le jeudi 3 décembre , Daumas-Dupin. fut amené à la Conciergerie vers les neuf heures ; il écrivit plusieurs lettres; peut-être ce malheureux aura-t-il réclamé l'exécution de ma promesse; mais n'ayant reçu aucune invitation de me rendre dans son cachot, j'ai dû renoncer à l'accomplissement du pénible devoir que m'imposait ma parole. Une des lettres était adressée à Lacour, chef de la police de sûreté, pour le remercier de l'avoir fait arrêter. Cet homme, que X^mi de la religion et du roi avait signalé comme un matérialiste, a écouté constamment avec résignation les exhortations de l'aumônier, et a reçu la mort en disant :
Mon DieUj saui^ez mon âme!
Daumas-Dupin n'a pas fait un aveu formel de son crime; mais lorsqu'on l'interrogeait à cet égard, il interrompait en s'écriant : Ne parlons pas de <:ela ; oublions lejpassé.
€l)apttrr mxmt.
BBNOIT.
Frédéric Benoît , né à Vouziers (Ardennes), se fit toujours remarquer par sa douceur. La bonté de son caractère le fit aimer dans sa famille, et jamais on ne découvrit en lui rien qui pût faire penser qu'il deviendrait méchant ou cruel. Sa mère le nourrit de son lait, et il fut élevé par ses soins.
Vers l'âge de dix ans , jouant avec ses camarade& , il se laissa tomber du haut d'une rampe d'escajier , et se cassa l'épaule ; elk ne fut remise qu'imparfaitement : il fut long-temps malade ^ et cette chute nuisit beaucoup à sa santé. Dès ce moment, on pensa qu'aucun état fatigant ne lui conviendrait,^ et ce motif fit concevoir à ses parens le projet d'en faire un prêtre.
Il travailla plusieurs années, à Vouziers, chez un maître de pension, qui n'eut jaYnais à se plaindre de lui, si ce n'est de sa négligence.
A quatorze ans, il entra au séminaire de Reims, et un, an après, il fut ramené à la maison par un ecclésiastique , mîutre d'étude dans ce séminaire. On sut que quelques actions contraires à la pudeur étaient la cause de cette disgrâce, qui ne devait durer que jusqu'après les vacances.
Sorti du séminaire , on le plaça chez un curé de village , à une lieue de son pays. Il y resta environ deux ans et demi. Jamais cet ecclésiastique n'eut à se plaindre de sa conduite; loin delà, il le regretta, et eût désiré le voir demeurer plus long-temps chez lui.
BICÉTRE. 63
Il travailla depuis chez un avoué pendant quelques mois, et fut placé ensuite chez un receveur d'enregistrement à Vouziers.
Au mois de février 1829, presque tué par un cheval , les soins de sa mère le rendirent à la vie à la suite de l'opération dangereuse qu'il subit. Il ne voulait près de lui que sa mère : elle seule fut constamment près de lui.
Après l'horrible catastrophe qui désola sa famille, Benoît passa encore sept mois au milieu de ses parens et de ses amis. Jamais on ne remarqua chez lui qu'une douleur bien naturelle après un aussi grand malheur.
Ce serait bien à tort qu'on se formerait une opinion pour ou contre un individu par le fait des débats qui accompagnent sa mise en jugement : c'est une lutte entre l'accusateur public et l'accusé,- lutte où l'on voit malheureusement trop souvent l'esprit se torturer, chez l'un, pour ne pas manquer sa proie, chez l'autre pour se soustraire à l'action de la justice.
C'est dans la prison , c'est au milieu de ses semblables qu'il faut voir le condamné , le suivre, épier ses actions , ses paroles mêmes, quand l'une ou l'autre ne sont point étudiées,
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pour pouvoir se former une idée vraie de son caractère.
Souvent , après leur condamnation, les prisonniers, n'ayant plus d'intérêt à se faire passer pour innocensyt se disent coupables des faits qui ont motivé leur condamnation ; mais il est digne de remarque que jamais les condamnés à mort ne font de ces sortes de confidences.
Et , du reste , cela se conçoit bien. Incertains qu'ils sont sur leur sort jusqu'au moment où l'on vient les chercher, soit pour entériner leurs lettres de commutation , soit pour être remis au bourreau , ils ont des motifs pour soutenir l'intérêt qu'ils croient avoir inspiré , intérêt qu'ils ne peuvent entretenir qu'en se disant innocens. Dans une condamnation capitale , il y a toujours im peut-être négatif à placer , et ce peut-être est la planche de salut de ceux qui l'invoquent.
Prenons pour exemple le.jnalheureux Benoît. Quel cœur ne s'est pas soulevé d'indignation en lisant les détails de son double crime : ce mot de parricide semble repousser tout sentiment de pitié même, et pourtant, pendant tout le temps qui s'est écoulé depuis sa con-
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damnation jusqu'à l'exécution de son arrêt, il -n'a rien dit oufait qui pût justifier l'accusation. Je ne veux pas dire par là qii'il fût innocent; je ne fais cette remarque que pour appuyer ma proposition, que ce n'est pas seulement devant le jury qu'il faut considérer l'accusé pour se former une opinion à son égard.
Benoît ne paraissait nullement soucieux de sa position ; et comme il invoquait le ciel en témoignage de son innocence , il ne pensait pas , ou du moins son langage le prouvait , qull pût être exécuté. Se disant victime d'une erreur, involontaire sans doute, il prétendait qu'en examinant son dossier, on reconnaîtrait aisément son innocence . et qu'alors la clémente inl^ervention du roi réparerait l'erreur des juges.
Sa conversation était celle d'un condamné à une peine légère ; elle approchait même plutôt de la gaieté que de la tristesse.
Si, d'une manière indirecte, on lui parlait d'un -crime semblable au sien , il faisait une réponse qui prouve ou un rôle bien étudié ou un grand calme de conscience : Plus le crime est
horrible , disait-il , moins on doit y croire
Quelqu'un , un jour , lui peignit avec un lan-
gage et un accent pénétrés la situation d'une mère se débattant contre la noort sous Ja main de son propre enfant : les angoi^es physiqueâ et morales de la victime, ses pleurs, ses prières à celui qu'elle avait nourri de son lait ; eh bien ! ' aucun mouvement chez lui h'a annoncé la sensibilité : rien n'a fait voir qu'il comprît même l'horreur de l'action, et cette indifférence ne peut s'expliquer que par une profonde scélératesse , ou par une parfaite innocence : Vous yoyez bien qdun tel crime est impossible^ fut la seule réponse qu'on obtint de lui.
Quand on lui parlait de la mort de son ami , il se récriait sans doute , mais ne faisait point paraître la même indignation que lorsqu'il était • question de sa mère : était-ce un homxnage forcé du cœur à la nature, ou le fruit d'une coupable dissimulation ? C'est ce qu'il n'est point permis aux hommes de décider.
Son courage l'a abandonné aux derniers momens : cette transition subite d'ime grande espérance à la perte de la vie est bien de nature à .bouleverser l'être. Ses yeux sont restés secs; des cris se sont fait entendre; mais le nom de sa mère n'est pas sorti de sa bouche. Il a prié , dit-on ;
If'
puisse sa prière être parvenue au pied de l'Éternel, et avoir mérité la clémence divine!
Voici \à fac-similé de la lettre que Benoit m'écrivit de son cachot , quelques jours avant son exécution.
RÇGPS,
Lorsque je visitai Bicètre, dans le mois de mars 1833, l'assassin de Ramus attendait dans l'un des cachots de cette prison le rejet de son pourvoi, ou le résultat de ss^ demande en grâce. La première fois que je le vis , il avait l'air préoccupé et peu. disposé à s'entretenir avec moi. Cependant la confiance que je lui témoignai
en faisant éloigner l'homme de garde qui veille constamment à la porte des condamnés à mort, et en m'enfermant seul avec lui, changea ses sombres dispositions. Je le questionnai, et il répondit à mes demandes avec beaucoup d'empressement; sa physionomie était sévère et inspirait peu d'intérêt. Cependant je dois dire que jamais je n'ai vu de criminel plus sensible et plus attendri au souvenir de ses enfans. Lorsqu'il me raconta les détails de son arrestation ^ et qu'il vint à parler de son fils , qu'on avait d'abord soupçonné être l'assassin de Ramus ou au moins complice du crime, de grosses larmes roulèrent dans ses yeux, et dès cet instant sa * figure prit une nouvelle expression ; son langage me fit comprendre qu'avant tout il était bon père. Il me répéta plusieurs fois que pour lui-même il ne tenait pas à la vie, mais que le regret qu'il emporterait sur l'échafaud serait le déshonneur de sa famille et l'abandon de ses enfans. Il me témoigna, à la suite de notre longue conversation , le désir de me revoir encore. Je m'empressai de satisfaire à ce dernier vœu, je retournai à Bicêtre le l*mars et l'engageai à m'écrire une note détaillée sur sa condamna-
BIGÊTRE. 7 I
tioii et les causes qui rayaient motivée. Il parut extrêmement touché de ma visite, et cette fois il me reçut avec beaucoup plus d'égards et d'aménité; il voulut savoir si je pensais que son pourvoi fut rejeté, ou que sa demande en grâce fut accueillie, et si dans le premier cas on Texécuterait bientôt. Je lui répondis que je n'avais aucun renseignement à ce sujet, ce qui était vrai.
Le lendemain, de très bonne heure, il demanda de la lumière, du papier, de l'encre et des plumes pour m'écrire et mettre au net une longue note qu'il avait rédigée immédiatement après mon départ de Bicêtre.
Il en était au point où le fac-similé ci-joint s'arrête, lorsqu'on vint l'avertir de monter au greffe. Alors il comprit que sa dernière heure était venue. Il entra dans une grande colère, exprimant vivement sa surprise de ce que je ne l'avais pas prévenu la veille de son exécution, et, dès cet instant, cet homme fort, vigoureux, et dans un parfait état de santé, changea totalement de physionomie, d'attitude ; et on eiit dit, à voir son abattement, qu'il était malade depuis trois mbis. Il ne fit aucune résistance,
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et fut emmené à la plafce fatale où devait tomber sa tête.
Ayant appris que Régès m'écrivait lors de son départ de Bicêtre, et que ses papiers pouvaient être restés dans sa poche, je les fis réclamer au bourreau, qui ne fit aucune difficulté pour me les donner.
Voici la fin de la lettre de Régès, telle qu'on l'a retrouvée sur la minute,
«... n'a pu bien me défendre; il m'a fait une » demande en grâce auprès de Sa Majesté, que » j'ai signée; mais elle est toute simple, et ne » donne aucun détail de mon affaire, ni de la » franchise que j'ai mise dans mes dépositions, » et de celle avec laquelle je me suis rendu moi- » même pour faif e sortir mon pauvre fils des » prisons; je crois cependant que cela aurait » pu être utile,
» Je vais, comme je vous l'ai promis, vous » donner le détail exact de mon affaire.
» Ramus, que je ne connaissais que depuis » peu de temps, est venu me voir dans ma » chambre le 80 aoiit dernier, sur les trois ou ?> quatre heures après midi. J'étais dans ee mo-
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» ment occupé d'écrire à ma femme. Il avait » l'air bien échauffé : je l'invitai à s'asseoir pour » un instant. Je lui demandai s'il voulait pren- » dre une goutte d'eau-de-vie, que j'en avais de » très bonne : il accepta. Je pris donc un flacon M qui en contenait; j'en versai dans deux verres; » nous bûmes ensemble; je lui dis ensuite que » n'ayant plus que quelques lignes à écrire pour » achever ma lettre, il m'attendît un instant, » que je l'accompagnerais en allant la mettre à » la poste : il le fit. Je lui demandai s'il voulait » encore boire la goutte; j'avais plusieurs fla- » cons de la même espèce sur ma, cheminée :
» dans l'un d'eux il se trouvait malheureu- » sèment de l'acide très fort , il prit ce flacon , )) en versa dans nos verres et but. Aussitôt » qu'il eut avalé, je vois cet homme chance- » ler : je lui demandai ce qu'il avait ; il ne me » répond rien. Il était mort et m'avait en- » traîné moi-même avec lui dans sa chute. Aus- » sitôt que je fus relevé, je jetai les yeux sur les » bouteilles ; je m'aperçus de la méprise, et m'é- :» criai : Je suis perdu ! Voyant qu'il ne faisait » plus de mouvemens, la tête m'a tourné; je » suis sorti précipitamment de ma chambre,
» sans même la fermer à la clef, et j'ai couru » comme un furieux sans savoir où j'allais. Il » n'y a que quand mes esprits se furent remis, » que je reconnus que j'étais dans les Champs^ » Élysées, il était presque nuit ; je ne savais que » faire , et quel moyen prendre pour sortir » d'embarras. Je retournai chez moi, où je vis » le corps mort. Personne n'était venu dans ma » chambre.
» N'ayant toujours pas la tête à moi, je pris le » parti de séparer le corps, et de le porter hors » de chez moi pour n'être pas reconnu. Je ne » vous en dirai pas davantage, ne pouvant pen- » ser à cela sans frémir !
»Le lendemain 31 août, j'allai trouver mon » fils qui était dans sa pharmacie, et lui dis de » venir avec moi pour lui acheter des souliers, » des bottes et autres effets, dont je savais qu'il «avait besoin, parce que je me proposais de » partir le lendemain pour mon pays. Comme » il savait que je devais faire ce voyage pour mes » affaires, il ne m'en demanda pas davantage. » Aussitôt nos emplettes faites, je le reconduisis » chez son chef, et réglai mon compte avec lui j) pour les honoraires de mon fils. Je fis mon
BIcéTRE. 75
» porte-manteau; aussitôt après, je le pris sous » mon bras, et j'allai prendre mon fils en pas- » sant , pour qu'il vînt avec moi le porter à » la diligence, rue Montmartre, où je l'adressai » bureau restant, à Dijon, ie^fus souper le soir » chez un de mes amis du pays, pour lui deman- » der des commissions pour ses parens. Je n'y » restai que peu de temps et me retirai. Avant » de rentrer chez moi, j'allai dire à mon fils que » je partirais le lendemain matin à cinq heures, M à pied, et qu'il viendrait m'accompagner jus- » qu'aux barrières. Toute la nuit je ne pus doi^ » mir; je croyais toujours entendre quelqu'un » de la police qui venait me prendre. Enfin, vers » le matin, accablé de fatigue et tourmenté, je » me suis assoupi un instant. Aussitôt le sang » me prit par le nez; je saignai considérable-^ » ment. Comme l'heure du départ indiquée à » mon fils était passée, et qu'il était déjà six » heures, il vint me trouver, craignant qu'il ne » me soit arrivé quelque accident. Il monta dans » ma chambre en me disant que j'étais en re- » tard. Je lui dis que j'avais eu mal à la tête toute » la nuit, mais que cela allait mieux, parce que » j'avais beaucoup saigné au nez. Il vit à la vé-
» rite que je saignais encore un peu, et que je » crachais le sang; il voulait m'empêcher de » partir; mais lorsque je Teus persuadé que je » me portais mieux, il ne me dit plus rien. le » mis ma blouse; je lui recommandai de venir » souvent donner à manger à une caille que j'a- » vais dans ma chambre, le chargai de plusieurs >^ commissions, et nous sortîmes. Comme son » linge était dans ma chambre, je lui en laissai » la clef. '!ious/ûmes déjeuner chez un marchand » de vins de notre pays, rue des Blancs-Man- » teaux, et après déjeuner, il m'accompagna » jusqu'au faubourg Saint-Antoine. Comme il » faisait mauvais temps, je lui dis qu'il était venu » assez loin ; je lui recommandai d'être sage, de » m'écrire toutes les semaines et de retourner » à son travail. De là je fus coucher à Melun, etc., » et suis arrivé chez moi le 4 au soir bien tard ; » mais je puis vous assurer que tout le long de » la route je croyais voir venir la gendarmerie à » ma suite. Je ne m'arrêtais que dans les petits » endroits, pour prendre un peu de nourriture, » et je marchais toute la nuit.
» Pendant un mois que je restai chez moi, ))je n'étais pas tranquille; je croyais, quand je
» sortais^ que tout le inonde me regardait. I^a » nuit, je ne pouvais m'endormir, et m'éveillais » toujours en sursaut. Lorsque ma femme me » demandait pourquoi je ne dormais pas tran- » quille, je lui disais que c'était le changement » d'air qui en était cause, et tournais la conver- )jsation sur d'autres sujets. J'ai reçu quatre » lettres de mon fils pendant mon séjour chez » moi ; il m'entretenait même de cet individu , » me disant qu'il avait travaillé à l'analyse de » son corps j et qu'il croyait que les auteurs de » ce crime avaient été arrêtés, etc., etc. Il ne » présumait guère, le pauvre enfant, qu'en m'é- » crivant cela il rouvrait des plaies que j'avais » enfermées dans mon cœur; il me disait aussi » de ne pas tarder à revenir comme je lui avais » promis. La police a trouvé ces lettres dans » mon portefeuille.
» J'ai répondu à mon fils que j'allais bientôt » repartir ; , que sans des affaires qui m'avaient >^ retenu plus de temps que je ne croyais, je se- » rais déjà parti, et que le 10 octobre je serais » près de lui. La police a aussi saisi cette lettre » sur mon fils, et on devait bien voir par-là que » je serais bientôt de retour.
» Enfin, le 2 octobre, à huit heures, Deles- » champs y pharmacien à Paris, chez qui était » mon fils, écrivit à sonrcousin, qui est mon «beau- frère, qu'on venait d'arrêter mon fils; » qu'il était en prison, au -secret, que j'étais » accusé d'être Fauteur de l'assassinat de Ra- » mus, et qu'on était à ma poursuite.
» Lorsque je connus letcontenu de cette let- » tre, je me mis à crier : Mon fils en prison ! le » pauvre enfant ! il n^y sei?a pas long-temps ; je » vais le faire sortir. Ma pauvre femme me de- » manda ce que c'était. Je lui répondis : Ton fils » est en prison , accusé d'un crime dont il est » innocent ; donne-moi vite mes guêtres , que «je parte de suite pour le faire sortir. La po- » lice est à ma poursuite , et on ne me prendra » pas chez moi. Elle se trouva mal dans ce mo- » ment. Je lui dis de se rassurer, que ce n'était a rien. Enfin , elle me demanda, ainsi que son )> frère : As-tu fait quelque chose qui ne doit « pas se faire; dis-nous-le, et va^t'en plutôt en » Suisse qu'à Paris; là on ne pourra rien. Je lui » dis pour toute réponse de se tranquilliser , » que je n'avais rien fait, et ^que je ne vou- » lais pas que mon fils innocent restât plus
» long-temps en prison. Je pris donc de l'argent » qui était chez moi , et partis. Mon beau-frère » m'a accompagné pendant un quart de lieue; » il m'a tourmenté pendant tout le temps que » nous avons été ensemble pour que je lui dise » ce que j'avais fait. Je lui ai toujours T^ondu : » Rien ; tout ce que je lui disais , c'était : Mon » fils est en prison , je^vais le faire .sartèr. Je lui »ai dit adieu en l'engageant de rassurer ma » femme et ses soeurs; il était environ neuf » heures et demie du matin.
» En passant à Mirebeau , à cinq lieues de » Dijon et de Gray ( il était une heure après midi ) ))j'ai rencontré M. Vidocq qui était dans une » chaise de poste arrêtée devant la poste aux » chevaux; je me suis douté que c'était après moi » qu'il courait ; il m'a beaucoup regardé , et » croyant qu'il me reconnaissait , je suis entré » dans un café, pouF prendre un verre de bière ; » ils m'y ont vu entrer; et comme ils ne m'ont » rien dit et qu'ils ont continué leur route du » coté de Gray, j'ai suivi mon chemin du côté de » Dijon, et ai marché toute la nuit. En sortant » de Sens, k trois heures du matin , il faisait un » clair de lune superbe , je vois venir derrière
moi une poste ^ lorsqu'elle passa à côté de moi, je reconnus encore parfaitement que c'était Vidocq qui était dedans , et me suis même assis derrière jusqu'au relai; de là, j'ai pris l'avance, et suis arrivé à Montereau avant lui, tant j'allais vite , et j'étais sur le pont de Montereau à fumer ma pipe lorsqu'il est passé. Et en montant la côte de cette ville qui est rapide , je l'ai encore rejoint , et avais envie de lui dire de me donner une placerdans sa voiture*; mais ayant craint qu'il ne me mette entre les mains de la gendarmerie, c'est ce qui m'en a empêché : c'était le dimanche. J'ai continué ma route à pied , et suis arrivé à Melun à la chute du jour ; comme il pleuvait un peu et que j'avais besoin de repos , j'y ai passé la nuit , et je n'en suis reparti que le 8 , à dix heures du matin rapport au w,auvais temps qu'il faisait, et suis arrivé à Paris à six heures du soir. Aussitôt mon arrivée j'allai de suite voir si mon fils était en liberté , et ayant appris que non, j'allais me rendre à la préfecture de police , lorsqu'en passant sur le pont Saint-Michel je fus accosté par un agent de la police de sûreté qui me dit : — ^Monsieur, ne
» VOUS appelez-vous pas Pierre ? Je lui dis de » suite : — Venez avec moi à la préfecture de po, » lice , là vous connaîtrez mon nom. Il m'a con- » duit dans le bureau de Vidocq ; aussitôt que » celui-ci m'aperçut ^ il dit : — Ah ! c'est bien lui » que j'ai rencontré à Mirebeau; mais on m'avait » mal donné son signalement. De suite ils m'ont » fouillé , m'ont pris mon argent , ma montre , » mon portefeuille; enfi'n, tout ce que j'avais » sur moi , et m'ont interrogé. Je leur ai dit : » Faites sortir de prison mon fils qui est inno- » cent, ainsi que les autres personnes que vous «avez arrêtées; et je vous dirai tout. Après » qu'ils me l'ont eu promis, je leur ai dit franche- » ment ce qui en était comme je vous le dis.
» Le lendemain , je leur ai rappelé la pro- » messe qu'ils m'avaient faite de mettre mon »fils en liberté ; M. le juge d'instruction m'a ré- » pondu qu'il croyait bien qu'il était innocent , » mais qu'il ne pouvait le faire de suite. Enfin , » ils l'ont laissé deux mois , ce jnalheureux en- » fatit, sous les verroux de la Force, où j'étais > » moi-même au secret, sans me donner la satis- » faction de le voir. Ah! que je souffrais ! on ne «peut s'en faire une idée. R:égès. »
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Je crois personnellement Régès coupable.
Mais 9 au milieu de l'horreur qu'inspire son crime , n'est-il pas permis de lui accorder un peu de compassion en songeant au sentiment paternel qui lui fit abandonner toute tentative de salut pour sauver son fils et assumer volontairement sur sa tête les charges de l'ac" cusation ?
(!LI)a|)itrr âuitirmr.
URBAIN LBMBLLE.
Urbain Lemelle, condamné ^ après récidive , à douze ans de travaux forcés , par arrêt de la cour d'assises d'Angers, du 23 décembre 1820, pour soustraction d'un cheval dans un pàquis, était parvenu à s'échapper du bagne de Brest ^ le4août 1825.ReconnuàParis,le28 juin 1832, c'est-à-dire sept ans après son évasion , il fut
envoyé à Bicêtre , vers le mois de novembre de la même année , pour y attendre le départ de la chaîne.
Des notes fournies par ce condamné , et plusieurs personnes qui avaient eu avec lui de longs rapports, avaient alors excité mon intérêt en sa faveur, et je crois que quelques détails sur ce malheureux for.çat ne seront point déplacés dans cet ouvrage.
L'exemple du pauvre Urbain Lemelle servira à faire ressortir une partie des inconvéniens si terribles de la surveillance exercée envers les libérés, et qui est l'obstacle le plus insurmontable qu'on puisse opposer à leur amendement et à l'amélioration de leur conduite. Nous nous proposons, d'ailleurs, de consacrer ultérieurement un chapitre particulier à cette disposition de notre code criminel, contre laquelle nous n'avons cessé d'élever la voix^ et de réclamer de toute la force de notre conviction. Nous dirons <en son lieu ce que, dans notre opinion, cette surveillance a d'immoral et d'abusif. Nous signalerons en quoi elle ne peut servir qu'à faire des victimes, et non à rendre meilleurs ceux qui en sont l'objet. Nous essaierons de prouver
BIGÉTRE. 85
qu'elle ne peut être utile à personne^ et qu'elle rend la position du condamné plus déplorable après l'expiration de sa peine que lorisqu'il la subissait. Mais revenons à Lemelle. .
Il n'y a guère d'animaux domestiques dont Urbain Lemelle n'ait été réduit à envier le sort, depuis sa naissance jusqu'à l'âge de trente-deux ans; sobre, docile, laborieux, résigné comme la plupart d'entre eux, il ne trouvait pas toujours, en échange de ses travaux, la mesui^ d'alimens nécessaire au soutien de sa triste existence.
Les souvenirs qui lui restent des huit premières années de sa vie (1) s'accompagnent d'un frémissement involontaire, car il rie se rappelle pas un jour de cette époque passé sans douleurs, pas un où il n'ait eu à souffrir ou la faim, ou le froid, ou de mauvais traitemeris.
Que Ton se figure, dans une misérable chau^ mière d'un hameau de l'Anjou, douze enfaris dont Urbain était le onzième. Leur père, impatienté, découragé p^r sa malheureuse position, n'ayant pour tout bien que trois mauvais che-
(i) Il est né au hameau de Bourg , près d'Angers.
86 BlciTBE.
vauXy et d'autre profession que celle de i^oiturierrcossonnier, profession qu'il aimait parce qu'elle le retenait hors du logis et lui en dérobait la misère; au retour, répondant par des juremens aux cris de besoin de sa jeune famille, et n'épargnant pas toujours leur pauvre mère; qu'on se figure cette infortunée réduite à verser des larmes stériles sur les malheureux enfans qui l'entourent et lui demandent du pain et des vêtemens dont elle manque elle-même; succombant enfin sou& le poids de tant dé maux, avec la déchirante pensée qu'elle laisse ses enfans en proie à la plus affreuse misère ; l'innocente famille chassée, dès le lendemain des funérailles de la mère, par celui qui lui a donné l'existence, cherchant un asile, les uns dans les rangs ou à la suite de l'armée , les autres à la ville ou dans les villages voisins; Urbain, de son côté, à demi nu et mourant de faim, allant, de ferme en ferme , s'offrir pour du pain , pour le pain que pouvait consommer un enfant de huit ans, et admis, à cette condition, dans une écurie où il fit le service des bestiaux mieux qu'on ne devait attendre de la faiblesse de son âge... Qu'on se figure tout cela, et on aura une idée de
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l'abandon oii se trouvait la famille du pauvre Lemelle.
Du pain en suffisance et de la paille à discrétion ! ne plus jeûner, n'avoir plus froid, ne plus être battu! cette situation nouvelle suffit et parut heureuse à l'orphelin !
Il en jouit pendant trois ans qu'il passa che^ Brissety son premier msutre. Ce brave homme était humain et bienveillant. Comme il portait beaucoup d'intérêt à Urbain, il favorisa son admission chez un riche propriétaire du voisinage, M, de Terbes, qui lui confia la garde d'un troupeau de moutons. Là , il fut nourri , vêtu , et il recevait, à titre d'encouragement, un léger salaire qui devait être progressivement augmenté chaque année. Mais, au bout de quinze mois, une spéculation nouvelle détermina la vente des moutons et le renvoi du berger. Pacheloty berger d'une commune voisine, l'avait remarqué, il se l'adjoignit pour la garde de ses troupeaux, pendant quatorze mois qu'il vécut encore. A la mort de ce troisième maître^ le désir de voir une de ses sceurs, placée à la ville, conduisit Urbain à Angers. Quoique d'une très petite stature, il paraissait assez robuste, et ses mem-
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bres bien pix)portionnés annonçaient de la force et de l'agilité. Des maîtres bateliers qui avaient fait ces observations, lui proposèrent àe s'attacher à la marine : deux jours après, il était mousse. Il avait alors un peu plus de treize ans. Rien d'aventureux dans ces navigations tout intérieureç, rien qui dédommage de fatigues continuelles; on n'y devient pas matelot, on reste marinier, c'est-à-dire homme de peine sans avenir; on ne quitte guère la Maine ou la Loire, et celui-là a fait un voyage de long coursi qtii a chargé pour Nantes ou pour Orléans:
c'est une vie de porte-faix. Urbain fut bien vite désenchanté, et, pour s^assouplir aux durs travaux et aux mauvais traitemens dont on l'accablait, il eut besoin de toute sa résignation. Il trouva dans C..., son patron, un homme d'un naturel bas et cupide, avare et débauché tout à la fois, et dur jusqu'à la férocité. Marié en secondes noces à une véritable marâtre qui le dirigeait, les fils du premier lit ne furent pas plus épargnés que le nouveau mousse, ce mousse qui, en acceptant, avait rêvé un capitaine, des dangers, de la gloire, d^ tempêtes, des grades, des honneurs... tout ce que peut enfanter une
RIcilTRE. 89
' imagination de treize ans! C'est la seule illusion à laquelle se soit abandonné le malheureux Urbain, illusion dont il aimait à rappeler le souvenir, en présence des afifreuses réalités qui ont flétri son existence.
L'équipage de l'ignoble bateau ne se composait que de cinq hommes , c'est-à-dire dt^s deux fils C... et de deux mousses soumis aux ordres et aux coups de l'impitoyable patron. Trop isolé pour se créer des relations nouvelles et trop jeune pour se soustraire à son bourreau , sans y être aidé, Urbain se yit meurtri par la corde comme jadis il avait été déchiré par le fouet: cela dura trois ans sans autre particularité importante que l'amitié dont il se lia avec le plus jeune des fils qui était de son âge et qui fut la cause de ses premiers malheurs.
C'est comme marinier qu'il fut employé la quatrième année, à la fin de laquelle C..., qui déjà lui devait soixante-dix francs pour un premier voyage achevé en cette qualité, ne voulut le payer qu'au terme du second voyage commencé que les glaces venaient d'interrompre ; et comme il est d'usage que les mariniers se retirent dans leurs foyers jusqu'au dégel, avec
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une indemnité de quinze centimes par lîeue y il voul ut y soumettre U rbain^ qui n'avait ni famille, ni argent^ ni asile. Touché de Faffreuse situation de son ami, et réduit lui-même au désespoir par la barbarie de sa belle-mère, le jeune G... conçut tout-à-coup un plan d'évasion qu'il arrangea ainsi, ce Pendant qu'on va s'amuser à la fête » du village, nous reviendrons au bateau enle- » ver le sac de gros sous qui Bert à la dépense » courante; nous le tirerons facilement du mau- » vais coffre où on le dépose, et nous le cacbe^ » rons dans un des saules de la prairie; nous » retournerons bien vite à la fête , on ne nous » soupçonnera pas , et, dans deux ou trois jours, » nous partirons pour Nantes avec le sac qui » nous fera vivre j usqu'à ce que nous trouvions » à nous classer dans la grande navigation. » Urbain fit observer à G... que c'était là un vol. — Non , puisque mon père te doit au moins » autant que ce que nous emporterons; et )^ d'ailleurs que deviendras-tu, où iras-tu dans » deux jours avec tes trois sous par lieue? »
Une heure après le fils avait enlevé le sac, l'avait apporté au bord du bateau, l'avait placé sur les épaules d'Urbain qui l'attendait et qui te
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porta dans un arbre du voisinage. Les deux amis revinrent à la fête dépenser en gâteaux la moitié des douze sous que chacun d'eux avait prélevés sur les quatre-vingts francs que ce sac contenait, dit-on. Ils étaient alors âgés de dixs^t ans, sans aucune espèce d'instruction ou d'expérience; aussi tout cela fut-il exécuté avec une imprévoyance, une étourderie qui ne tarda pas à les trahir. L'empreinte du pied d'Urbain , restée sur la neige, conduisit à l'avenue des saules, et des débris de bois pourri indiquèrent l'arbre qui recelait le trésor. Ils s'étaient solennellement promis , par les grands sermens de cet âge , de ceux-là qu'on n'a pas encore appris à violer, ils s'étaient juré de ne point se trahir s'ils étaient accusés, et de toujours nier. Ce système, aveuglément suivi jusqu'au bout, ne, préserva pas Urbain d'une accusation qui , malgré la trace du délit, jeta la justice dans de grandes incertitudes. Enfin , après sept mois de prévention, l'infortuné présenté par ses accusateurs sous les rapports les plus défavorables, signalé comme un vagabond dangereux et défendu avec insouciance,. fut condamné à sept années de travaux forcés. Il paraît que pour ti-
rer le .sac C... avait été obligé de soulever une mauvaise serrure , ce qui détermina la nature de la peine.
Une confession naïve eût sauvé l'accusé , sans doute ; maiis alors il se la fût reprochée comme im parjure; et d'ailleurs, dans son ignorance absolue dés lois , il était loin de s'attendre à une telle condamnation.
Urbain, accablé, ne comprit pas qu'il pouvait en appeler; on le fit presque aussitôt partir pour Lorient y et là, comme on ne le trouva propre qu'à la fatigue , aucun soulagement ne vint adoucir ses maux. Cependant , il résulte des registres du bagne qu'il ne subit aucune punition pendant ces sept années, exemple presque inouï; il y fut au contraire noté comme ayant été un modèle de bonne conduite et de résignation.
Le libéré, qui avait alors vingt-cinq ans, demanda Angers pour résidence. Là, on savait qu'il avait commis une faute, mais on savait aussi qu'il n'en avait commis qu'une , et qu'il l'avait cruellement expiée. Il s'y présentait avec confiance, il y fut accueilli avec dédain; et comme si l'état de surveillàiice l'eût mis pour
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toute sa vie hors de rhiimatiité, on le repoussa de tous les foyers : il ne lui fut pas même permis, comme à Gain, de gagner son pain à la sueur de son corps. Seulement , l'autorité le laissa libre d'aller dans le canton qui l'avait vu naître; mais là, point d'ouvrage, on ne put que le plaindre et lui offrir en passant la part du pauvre : son père lui-même ne lui offrit rien. Enfin, le seul homme qui avait pu l'apprécier, Brisset, son premier maître, le recueillit, l'engagea pour un an , et l'occupa à des travaux de terrasse. Les forces d'Urbain ne répondirent pas à son zèle; avant la fin de l'année il essuya une maladie qui le mit aux portes du tombeau.
Sorti de l'hôpital à demi guéri, remplacé chez son maître, sans asile, sans nourriture, il erra quelques jours éprouvant toutes les horreurs de la faim et du désespoir. Un dimanche, qu'il venait d'obtenir un pain au presbytère de Brioley, il se traîna près d'un vaste terrain où paissaient plus de deux mille chevaux ; c'était le pâquis commun de plusieurs villages. Là, au lieu de manger son pain , il l'arrosa de ses larmes. A la vue de ces animaux, abondamment pourvus du nécessaire qui lui manquait si sou-
vent, sa tête s'exalta; il se demanda ce qu'il avait fait pour être ainsi déchu, et pourquoi cette terre si fertile ne produisait pour lui que des ronces et des épines? Interrogeant l'avenir, il s'y vit perpétuellement parqué sous le réseau de la surveillance; c'est-à-dire signalé et flétri partout où on lui permettrait de porter ses pas. Il conçut alors que les malheureux réduits à cette horrible situation n'avaient de conseil à prendre que de leur désespoir et d'autre alternative que le crime ou la mort.
Mais, se dit-il, ne puis-je m'expatrier? trente lieues seulement me séparent de la mer ! Ingrandes , Nantes , Paimbœuf , puis un bâtiment américain, puis l'Amérique!! Et dans son exaltation, l'infortuné se lève, retombe épuisé, se relève, se jette sur un de ces chevaux dont il enviait le sort, lance l'animal sur la route d'ingrandes, et sans selle, sans fouet, sans bride, à l'aide du seul licol, parvient jusqu'auprès de cette ville. Parti à la chute du jour, il arrive au lever du soleil, abandonne dans uii autre pâquis sa monture fatiguée et se dispose à entrer dans la ville. Mais il avait été aperçu; l'abandon de ce cheval avait paru étrange, suspect;
on le suit, on Farrète^ on le conduit au maire, à qui il déclare sans hésiter son nom et le nom de la commune d'où provient le cheval; il demande qu'on l'y conduise, et dit que là il donnera des explications satisfaisantes. Pendant qu'on délibère, sans trop le surveiller, il voit le moyen de s'échapper et de suivre son projet, en profite et se traîne jusqu'à Nantes où il acquiert la triste certitude que pour être reçu même en Amérique il lui faut des papiers qui lui manquent !
Urbain l'a dit maintes fois : si ce jour même il ne se donna pas la mort, c'est qu'à l'aspect d'unç église le souvenir confus et la frayeur de l'éternité vinrent arrêter le mouvement de détresse qui précipitait ses pas vers la Loire ^ et suspendre sa funeste résolution.
Le lendemain il rencontra un maître batelier de Greneville, près d'Angers, qui venait de charger pour cette dernière ville ; il avait besoin d'un aide pour ce voyage : la rencontre convint également à tous deux. De retour à Angers, Urbain était à la recherche d'un autre patron quand on l'arrêta.
Il n'était jamais entré dans ses projets de s'emparer du cheval dont il s'était servi. En l'a-
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bandonnant au pàquis d'Ingrandes, il présumait que cet animal serait incessamment réclamé , et , d'après sa déclaration au maire de cette ville, il ne doutait plus que la restitution n'eût été f ai te ; raisonnant d'après sa conscience , il était sans inquiétude sur les suites de cette affaire, et ce qui le prouve c'est son retour sur le lieu même, pour ainsi dire, et sa rentrée presque immédiate dans une ville où il n'était que trop connu. Mais l'autorité avait raisonné autrement; et comme le maire d'Ingrandes avait envoyé avec le cheval le nom d'Urbain , que celui-ci n'avait pas déguisé, l'ordre de l'arrêter fut mis à exécution dès les premiers jours de son arrivée.
Traduit aux assises, il fît à ses juges le récit des faits tels qu'on vient de l'exposer : c'était l'accent de la vérité qu'un incident vint fortifier encore. C'est à Brisset, le maître qui deux fois avait recueilli l'orphelin, qu'appartenait ce cheval qu'il avait acheté pendant le séjour d'Urbain à l'hôpital, et que par conséquent celui-ci n'avait pu reconnaître. Brisset déclara qu'il connaissait bien l'accusé pour l'avoir eu long-temps à son service; qu'il le regardait comme un hon-
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nête garçon et le croyait incapable d'avoir voulu commettre un vol dont lui, Brisset, ne se plaignait pas. Il suffit que la société se plaigne ^ répliqual'avocat-général; alors il rassembla toutes les présomptions qui naissaient de la procédure et des dépositions venues dlngrandes , et parvint à élever des doutes qui , sous Finfluenice du souvenir de la première condamnation , se changèrent en certity^es.
C'est ainsi que , dix-huit mois après sa libération , l'infortuné fut replongé dans les horreurs du bagne. L'article 388 du Code pénal, relatif à l'enlèvement de bestiaux dans les champs, prononçait seulement la réclusion ; mais l'art 56, paragraphe 3 du même Code, sur la récidive, détermina la peine des travaux forcés. On la prononça, pour douze ans*
Le 4 août 1 825 , quatre ans et huit moisaprès sa seconde condamnation, il parvint à s'échapper du bagne de Brest, à la suite d'une punition qu'il venait de subir. Malgré tous les malheurs qu'il y avait éprouvés, son cœur le rappelait ^ encore vers l'Anjou; mais s'y présenter c'eut été redemander des fers. Il sentit que Paris seul pouvait le dérober aux recherches; il s^ rendit
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aussi promptement que put le lui permettre la nécessité de cacher sa marche ; dès le lendemain de son arrivée , s'étant introduit au milieu des travailleurs de la Grève , il fut admis chez un maître qui l'honora de toute sa confiance, le garda pendant trois. ans, ne l'aurait jamais renvoyé et le regrette encore.
Admis chez un autre maître à des conditions^ plus avantageuses, il y eut à sa disposition d'immenses quantités de marchandises et des sommes considérables, sans qu'il lui soit jamais venu à la pensée d'abuser de la confiance sans réserve qu'on lui avait accordée; il y fut, employé pendant quatre ans , et il y serait probablement resté si, le 28 juin 1832, un agent de la brigade de sûreté ne l'eût reconnu et fait arrêter. Pour la troisième fois il allait être conduit aux galères.
Nous sommes loin d'excuser Urbain Lemelle au point de fermer les yeux siu* des fautes réelles qu'il expie aujourd'hui si cruellement; mais nous ne craignons pas d'affirmer qu'il y a dans , le cœur de ce forçat des germes de bien dont il a donné des preuves éclatantes, lorsqu'il s'est trouvé à même de cacher aux yeux de ceux qui
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l'employaient la honte de son ancienne condamnation. Depuis son évasion jusqu'au moment où il fut reconnu à Paris, sa vie a été irréprochable; les difFérens maîtres qui l'ont occupé et qui lui confiaient des sommes d'argent considérables n'ont jamais élevé la moindre plainte contre lui, tandis qu'après sa libération nous l'avons vu traqué , poursuivi , mourant de faim, et ne trouvant d'autre moyen , pour se soustraire au tourment de la surveillance,^ que de commettre un nouveau crime.
Urbain Lemelle est aujourd'hui au bagne; sa conduite est satisfaisante, et nous ne craignons ^ pas de faire des vœux pour que la clémence royale , dernier refuge du criminel repentant , rende la liberté à cet intéressant condamné.
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LBHOINB» — 6ILLARD,
Il est remarquable que presque tous les grands criminels consacrent les derniers instans de-leur vie à recommander à Fintérêt des personnes qui les visitent leurs amis ou leurs compagnons d'infortune. A ce terrible passage de la vie à la mort , il semble que le sentiment de leur propre malheur s'efface momentanément
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pour faire place à des idées toutes de souvenir et de sympathie. L'attirail du supplice qui se pose devant leurs yeux , le désespoir qui devrait alors envahir toutes les facultés de leur esprit^ laissent pourtant à ces infortunés assez de calme et de sang-froid pour s'occuper encore du bonheur et de l'avenir de ceux qui leur survivront. Cette remarque, que j'avais déjà eu occasion de faire lors de mes conversations avec Daumas-Dupin et Roch , qui , presqu'à la veille de leur exécution, m'avaient prié de ne pas oublier leurs anciens camarades , se renouvela dans mon esprit lorsque je visitai Lemoine (i). Ce criminel , d'aiUetirs rempli d'astuce et de rouerie y avait cependant encore quelques bons sentimens dans l'âme et n'était pas toutà-fait indigne de pitié. Jusqu'à son dernier moment, il n'entretint les personnes qui -allèrent leVeir> et moi en particulier, quedel'imiocence de Gillard... « On envoie au bagne, r^)était*-il » toujoiirs, le plus honnête homme qui soit au » monde. Gillard est innocent. » La veille de son exécution, il m'écrivit la lettre dont nous
f r) Àisassin de la domestique de madame Dupiiytren.
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joignons ici le/ac simile y et où Ton verra que, loin de me parler de lui ^ il concentra toutes ses idées sur le pauvre Gillard.
A ce propos ^ nous ne pouvons nous dispenser d'entrer dans quelques détails sur Gillard. Cet excellent homme, victime d'une erreur des jurés, et bien malheureuse victime , puisque le tort qui lui a été fait est pour ainsi dire ir-<réparable , du moins légalement , a excité l'in* térét général.
A propos de Gillard , combien de questions li'ont-elles pas été soulevées , combien de projets d'amélioration n'ont-ils pas été formés pour remplir ime prétendue lacune du Code , et réparer le mal affreux que peut faire involontairement la justice ?
Nous 9 remplis du plus profond intérêt pour cet infortuné , nous qui nous sommes fait un devoir de lui donner non seulement notre estime , mais notre amitié , nous avons , plus que personne y débattu en nous-méme cette question si délicate et dont la solution intéressait si particulièrement Gillard. Nous n'avions pas besoin , pour nous poser sur le terrain de la véritable discussion , d'inventer des faits ima?
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ginaires et de nous créer des êtres à qui nous aurions prêté une vertu et un mérite égaux à la persécution dont ils auraient été victimes. L'événement n'était que trop présent à nos yeux , la victime que trop vraie , que trop réelle ; car, nous le disons hautement , Gillard est complètement innocent , et la grâce dont il a été l'objet ( ce mot est un supplice pour le malheureux qui a été injustement condamné), cette grâce a rendu à la société un homme que sa probité met en quelque sorte au-dessus d'elle , tant elle est pure et sans tache.
Eh bien ! tout disposé que nous sommes à flétrir l'abus d'une justice dont la ir^ce légale est pour ainsi dire inévitable, nous ne pouvons
cependant nous prononcer. Si notre cœur est porté à déplorer la faillibilité de la loi, notre raison nous dit que peut-être il nou^ faut la subir, malgré les maux qu'elle peut entraîner.
En effet, si une cour suprême avait le droit de casser au fond le verdict moral des jurés , comme elle a celui d'annuler le jugement pour défaut de forme, où s'arrêterait un pareil mode de procédure? qui pourrait assigner une in- Ëiillibilité sacrée à une cour toute composée
d'hommes , c'est-à-dire à une cour aussi récusable que celle dont elle aurait à juger les actes ? Si l'une s'est trompée, qui préservera l'autre de l'erreur? Il n'y a là rien à répondre. La justice, si belle et si honorable dans sa mission, peut quelquefois se fourvoyer : son glaive aiguisé pour le châtiment des coupables a quelquefois servi au meurtre des innocens... Qu'y faire?.... Rien, peut-être ! et pourtant cette idée fait mal. '
Oui, Gillard a failli être déshonoré; on a été à la veiîle de l'attacher à la chaîne des galériens * pour le conduire au bagne !! Mieux, sans doute, lui aurait valu la mort , mais Dieu n'a pas permis que l'injustice pût s'accpmplir, et , grâce à lui, l'innocence a été reconnue.
Le pauvre Gillard a le défaut d'être trop bon. C'est ce qui l'a perdu dans l'esprit des jurés. Incapable de croire à un crime , trop simple et trop confiant surtput , pour en supposer un à Lemoine , dans l'intimité duquel il avait vécu, et qu'il appelait fort respectueusement M. Lemoine. il eut la maladroite bonhomie d'aban-; donner sa défense propre pour entreprendre k justification de son co-accusé. Cette impru*
dence empêcha le triomphe <le la belle plai-. doirie de M* Bethmont , qui s'était chargé de sa défense avec le désintéressement dont ce jeune avocat a donné de si nobles et si fréquentes preuves. Ce qui était conviction erronée chez lui, mais conviction intime, n'aboutit qu'à persuader entièrement les juges delà complicité de Gillard. C'est d'après la tournure que prirent les débats , d'après les inductions que l'on tira des réponses et des paroles des accusés , que le verdict fut rendu : on ne peut le nier, il le fut consciencieusement , il s'appuyait sur des probabilités , et les probabilités sont malheureusement dans ces sortes d'affaires les seuls guides d'un jury.
Gillard, victime d'une fatale erreur, allait expier dans une longue captivité un crime ima-^ ginaire, lorsque la Providence est accourue à son aide. Grâces lui soient rendues, et pour Gillard qui a recouvré sa liberté , et pour les hommes qu'elle est venue éclairer assez à temps pour empêcher l'accomplissement d'une déplorable injustice !
Quant à Lemoine, que je visitai quelques jours avant sa mort, il fit preuve d'une abné-
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gation inouïe, inconcevable. Loin de me prier de ni'employer pour lui auprès du ministre de la justice, il a toujours répondu aux marques d'intérêt qu'il était en mon pouvoir de lui donner, en me remettant devant les yeux l'innocence de son co-accusé, £n vain je l'engageai à Élire ses efforts pour obtenir sa grâce, en vain je l'assurai de mon concours dans cette circonstance, il ne voulut point me parler de luimême ; sa position était ce qui l'occupait le moins.
Il n'y avait aussi qu'une voix parmi tous les détenus, tous disaient : «Qu'on emmène Gillard, il est trop honnête homme pour rester en pareille compagnie, u Des sollicitations si pressantes , et surtout si désintéressées de la part de Lemoine et des autres condamnés alors renfermés à Blcêtre, étaient à la fois un témoignage de bonté native dans le cœur de ces criminels et une preuve éclatante de la supériorité de l'innocent sur le coupable, de la vertu sur le vice, M. Becquerel eu fut le premier frappé, et cette unanimité si spontanée en faveur du malheureux Gillard fut une des causes principales qui amenèrent son élargisse-
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ment et la reconnaissance de sa non-culpabilité.
Lemoine a subi le châtiment prononcé par la loi.
Maintenant Gillard est libre ^ mais il souffre cependant chaque jour des conséquences dé sa condamnation. La société ne peut donc se contenter de la pureté morale! il faut donc à son exigence une sorte de pureté matérielle, dûtelle servir d'enveloppe à des vices cachés et inconnus? Ne suffit-il pas d'être innocent, et le malheur d'une condamnation injuste peut-il laisser sur le front de l'homme irréprochable une trace semblable à celle du crime?
Si des secours répandus par une auguste bienfaisance sur le pauvre Gillard ne l'eussent soutenu jusqu'à ce jour, à quoi eût-il été réduit? à mendier son pain peut-être! Oh! certes, les raisonnemens ont beau faire , les réflexions amères ne manquent point devant un pareil état de choses, et l'on ne peut s'empêcher en même temps de songer aux angoissés et à l'embarras cruel d'un jury dont les armes sont réputées infaillibles , et dont un instant d'erreur peut décider d'une manière si terrible de toute l'existence d'un homme , même innocent.
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