‹ Bagnes, prisons et criminels (volume 2)Chapitre 30 sur 45 · DOUAI · texte numérisé non relu

DOUAI

MAISON DE JDSTieB.

Cette belle prison a été construite sous l'administration du comte de Rémusat, auquel le département du Nord est redevable de précieux établissemens y au rang desquels il faut^ placer les écoles d^enseignement mutud.^ J'ai visité cette prison avec M. Blocaille , lieutenant Commandant de la gendarmerie, après avoir reçu une autorisation de M. Becquet de Mégille, maire de la ville. L'accueil de ces deux fonctionnaires m'a été fort utile pour être introduit dans toutes les parties des maisons de déten^tion placées sous leur surveillance.

Soixante* dix-neuf prisonniers étaient dans plusieurs chambres; et quoique le bâtiment permette la division si nécessaire des J7réf^€/i«^ avec les condamnés pour délits^' des hommes jugés à réclusion et de ceux jugés aux travaux forcés ou à mort^ on a la douleur de retrouver ce vice dangereux. J'ai vu dans la même chambre plusieurs jeunes gens condamnés à

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un emprisonnement par le tribunal correction^ nel, des hommes de différens âges, attendant la chaîne pour partir aux galères, et un homme condamné à mort pour assassinat. Les uns avaient des fers aux pieds depuis trois semaines; d'autres depuis plusieurs jours. J'ai touché ces lourdes chaînes et acquis la certitude que les malheureux qui les portaient souffraient beau*coup par le gonflement qu'elles avaient provoqué. Cette attention de ma part , toute nouvelle pour ces prisonniers , avait excité en ma faveur un intérêt auquel ils ne purent résister, malgré la perversité de leur âme. Aussi leur confiance répondit au scwln que j'avais pris pour connaître leur véritable situation. Je profitai de ce sentiment pour demander à l'un d'eux la cause de son enchaînement : « Hélas! me dit-il, j'ai voulu m'évader.; je sais que j'ai eu tort, mais on abuse tellement de nos malheurs , que chaque jour nous sommes excités à nous mal conduire, et souvent à nous révolter ; si au contraire, tout ea s'assurant de nous, les gardiens n'augm^taient pas, par des injures, la misère qui nous accable, nous supporterions avec résignation .et courage des souffrances qui doivent pen-

dant long-temps empoisonner notre existence. » Je n*ai répondu à cette observation , que je trouvais très juste , qu'en engageant ces malheureux à se conduire sagement pour ne pas s'attirer des punitions aussi terribles.

L'homme qui était condamné à mort demanda à me parler en particulier : le commandant de la gendarmerie ne me refusa pas cette satisfaction. « J'attends le moment de mon exécution , me dit ce condamné , et puisque vous êtes \e premier qui nous visitiez, j'ai besoin de vous donner ma confiance et de ne rien vous cacher : je suis coupable du crime pour lequel on ma condamné; j'ai tué et volé. Dès mon enfance, mes parens m'ontnégligé; j'ai eu de mauvaises fréquentations, et l'habitude du vol l'a emporté sur l'envie que j'avais de me corriger. J'ai ache\fé de me perdre dans une maison de détention , et aujourd'hui j'attends l'instant d'expier toutes mes fautes. Parmi les hommes que vous voyez dans notre chambre, il en est qui sont âgés de dix-sept, dix-huit et dix-neuf ans; je les vois Sixec peine se former pour commettre de nouveaux crimes lorsque leur temps sera fini. Ne pqurriez-vous pas les faire trans-

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férpr dans une chambre à part? ce serait, monsieur, le plus grand bien que vous pussiez leur faire.» ,

J'écoutais avec une Jtelle attention cette conversation , que j'avais oublié que M. Blocaille m'attendait ; ce détenu s'en aperçut et me dit : - « Maintenant il faut que je renonce au plaisir d'être auprès de vous , car si nous restions plus long-temps ensemble ^ le concierge, crojspt que je vous dénonce les abus dont nous gémissons , me ferait mettre au cachot après votre départ. » Le sang-froid , l'espèce de moralité de ce malheureux , qui voyait arriver sans frémir l'instant de monter à l'échafaud, me firent, pour ainsi dire, regretter de le quitter si vite; j'aurais voulu le consoler, puisque j'étais assez heureux pour adoucir ses maux par ma présence. Je n'oublierai jamais cette conversation , que le lecteur m'excuisera d'avoir rapportée: elle a fait sur moi une impression qu'il partagera sans doute.

On voit que c'est l'ignorance, l'insouciance des parens de cet homme, et la mauvaise organisation des prisons, qui ont concouru à sa perte. Je ne m'attendais pas , en raison de l'ex-

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teneur rebutant de ce détenu , à trouver dans son entretien un exemple autôi frappant de crime et de vertu. Avant de me retirer, j'ai goété le pain, dont la qualité est ordinaire; mais généralement la ration n'est pas suffisante pour des hommes qui n'ont qu'une mauvaise soupe pour toute nourriture.

La prison de la ville est une des maisons les plus affreuses que j'aie vues dans le cours de BUes voyages. C'est à peine si pendant la courte durée de ma visite je pouvais supporter l'infection de l'air qui y règne. En m'éloignant , je remis à un jeune ecclésiastique, qui apprenait le catéchisme à douze ou quinze enfans détenus , quelque^ exemplaires du Nouveâu*Testament : ce léger don parut faire plaisir au jeune prêtre et aux pauvres prisonniers.

Quant à la prison militaimj sa situation n'esft pas plus favorable que celle de la maison de ville ; cependant elle est destinée spécialement aux militaires, dont la plupart y sont renfermés pour des fautes très légères. Une grande salle, privée de croisées suffisantes, contient deux lits de camp couverts de paille, sur lesquels tous les hommes couchent ensemble. Rien n'est

plus contraire à leur santé et à leur moralité que cette réunion pendant la nuit. La force dé l'âge et des passions enfante trop souvent un relâchement de mœurs qui est pourtant loin de s'allier avec le noble caractère du soldat. Les cachots sont horribles, privés de lumière; et l'humidité en est si grande, qu'un pauvre soldat qui l'habitait lors de ma visite ne pouvait presque plus parler; or, on ne peut se dissimuler le danger d'enfermer, p^adant plusieurs jours, un homme obligé de coucher sur une terre toujours mouillée , et ne recevant pour toute nourriture que de mauvais pain et de l'eau.

L'humanité ne peut-eUe donc s'allier avec la sévère discipline des corps ? et la punition peut^ eUe, sans jugement , aller aussi loin? c'estàFautorité à prononcer. Il nous semble d'ailleurs que la supériorité de grade, le droit de com<mander, la nécessité de se faire obéir, ne justifient pas des mesures dont la vie d'un citoyen peut dépendre.

¥ALBNCIENNBS.

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