SES DANGERS. — LA SŒUR DU FORÇAT
Nous avons signalé bien des fois les inconvéniens de la siyveillance à laquelle sont soumis les forçats libérés; nous nous sommes plaint avec une profonde conviction des dangers de leur assigner une résidence, sans avoir égard à l'état qu'ils professent et aux moyens d'existence qu'ils peuvent ou ne peuvent pas avoir
dans l'étroite circonscription qui leur est tracée : chaque jour des hommes placés ainsi entre la misère et le besoin rompent leur ban et viennent à Paris , où ils espèrent se dérober aux yeux de la police et trouver à s'occuper utilement.
Les individus condamnés correctionnellement sont quelquefois assujettis à une surveillance temporaire de cinq à dix années. Ceux condamnés pour crimes sont de plein droit , et pour toute leur vie, placés sous la surveillance de ce que le Code appelle pompeusement la haute police de l'État.
Je concevrais, et avec peine encore, qu'un malfaiteur, connu pour tel par plusieurs condamnations, fût obligé de rendre compte à l'autorité de toutes ses actions , encore ne serait-ce que temporairement, car cette mesure doit nécessairement influer sur sa conduite; mais exercée comme elle l'est , la surveillance obtient-elle le but que l'autorité en espère? c'est ce dont je doute fort.
Le libéré est ordinairement envoyé en surveillance dans son pays natal ; mais est-il assuré de trouver du travail dans un lieu où son
déshonneur est connu? Forcé de se présenter aux autorités locales, le secret de sa position sera-t-il toujours gardé fidèlement? N'a-t-on pas l'attention , au contraire , de prévenir les personnes qui l'occupent, qu'elles ont chez elles un repris de justice? Il est congédié avec certaines formes , si vous le voulez , mais enfin il se trouve sans ressources. Veut-il chercher de l'occupation ailleurs , et dans un lieu où il espère vivre ignoré ou inconnu , à sa dispari* rition, on se met à sa recherche, et, sitôt arrêté, on l'envoie dans une prison expier le tort d'avoir fui les hommes qui le méprisent assez pour lui ôter les moyens de subvenir à ses besoins, et qui le forcent en quelque sorte à tourner contre la société les talens qu'il pourrait employer à un plus noble usage.
A la vérité , le gouvernement accorde souvent aux libérés la permission d'indiquer eux-mêmes le lieu où ils désirent fixer leur résidence ; mais quand un malheureux a passé cinq ou dix années en dehors de la société , sait-il bien où il # trouvera des occupations qui lui seront familières? Si, comptant sur le souvenir de quelques services qu'il aura pu rendre, ou sur Fin-
timité qu'il a pu avoir avec quelques personnes en des temps heureux, les seuls temps du reste où l'on puisse trouver des amis, de nom au moins, si ce n'est d'effet; si, dis-je, il est déçu de ses espérances , et qu'il demande à changer de résidence, on lui laisse le temps de mourir de besoin avant d'avoir rempli les formalités exigées ; et si la nécessité le force à rompre son ban, vite les gendarmes sont à sa poursuite, et l'homme malheureux seulement devient bientôt coupable une seconde fois.
le sais fort bien que beaucoup de libérés allèguent que, n'ayant pu trouver de l'occupation où ils étaient en surveillance, ils ont été obligés d'en partir furtivement; mais que le seul motif de cette disparition est le désir de chercher un théâtre plus vaste qui leur permette d'exercer leur coupable industrie. Mais ne pourrait-on pas les atteindre, n'importe où ils se trouveraient, s'Us commettaient de nouvelles fautes?! Sans doute, et cependant celui qui n'a voulu que se créer des ressources par des moyens licites, est victime de son désir bien légitime de s'affranchir de l'esclavage où l'autorité le retenait.
Grâce à l'activité de la police, peu de crimes restent impunis; cependant tous ceux qui les commettent, et qui en reçoivent le châtiment, ne sont pas mis sous la main de la justice par l'effet de la surveillance. Le plus grand nombre des individus condamnés par récidive n'ont pas été arrêtés non plus par l'effet de cette mesure de sûreté, donc elle n'offre que peu ou point d'utilité.
Celui qui veut fermement rentrer dans le chemin de l'honneur, n'a nullement besoin de la surveillance pour le faire , et souvent elle l'en empêche; et celui qui veut continuer à vivre en état de révolte contre la société, s'embarrasse peu de l'action de la police. La surveillance est dangereuse pour celui qui, par respect humain, veut cacher ou réparer ses erreurs passées, et il y en a plus qu'on ne pense dans ce cas; quant à celui qui se joue de l'honneur, les lieux qu'il habite et les gens qu'il fréquente ne lui imposent point l'obligation de cacher ce qu'il a pu faire; les femmes de mauvaise vie s'honorent de vivre en intimité avec les êtres pervers qui se glorifient de leurs forfaits.
On objectera peut-être qu'avec 100 francs , somme fixée ordinairement pour son cautionnement, le libéré peut obtenir d'être affranchi de la surveillance; je dis qu'il peut obtenir, car l'autorité s'est réservée Finitiative. Certes , il y a beaucoup de philanthropie dans cette disposition; mais est-il permis à tous d'en profiter ? La somme en elle-même est assez importante déjà, pour un prisonnier surtout; mais comme on exige préalablement qu'il acquitte le montant des frais du procès, frais dont le chiffre est toujours exorbitant, peu d'individus peuvent jouir de cet avantage; et, d'ailleurs, cette mesure est-elle bien équitable? Comment, parce qu'un individu sera favorisé de la fortune , il pourra s'affranchir de la surveillance , quoique étant un être vicieux, et celui qui, revenu au bien, sera sans ressources, ne pourra obtenir la même faveur ! Sans affecter une délicatesse de sentimens bien recherchée, on peut, je crois, critiquer cette disposition, à ne la considérer même que sous le point de vue moral.
Enfin, dit-on, la réhabilitation existe; oui, sans doute, mats Vous l'avez hérissée de tant de difficultés , qu'il faut désespérer de pouvoir
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jamais en profiter. Les frais pour établir ses droits à l'obtenir s'élèvent à 600 fr., assuret-on;et un malheureux travaillera pendant vingt ans avant d'avoir pu économiser le tiers de cette somme ! Exigez des preuves d'un repentir sincère, vous ferez bien; mais qu'une affaire d'honneur ne soit pas soumise aux chances hasardeuses d'une spéculation mercenaire. L'homme sans fortune doit donc renoncer au bénéfice de cet article , qui n'a été placé dans le Code, on est tenté de le croire, que pour affecter un peu de philanthropie, et voilà tout ; le tarif des probités est bien tombé depuis le 26 décembre de l'an de grâce 1808; car dans cette société, qu'on oppose toujours aux condamnés, il en coûte beaucoup, moins à certains individus pour se faire passer pour gens honnêtes.
Si on veut absolument suivre le libéré pour s'assurer de son retour au bien, que ne lui inflige- t-on seulement une surveillance temporaire ? S'il persiste dans sa perversité , les tribunaux sont là pour lui imposer le châtiment de ses fautes; mais si par une conduite irréprochable il se montre digne de reparaître
parmi les hommes, pourquoi ne pas l'affranchir du droit que vous avez d'épier toutes ses actions ? Je suis assuré qu'il serait très avantageux pour la société d'accorder cette faveur à celui qui , pendant sa captivité même , aurait donné des preuves de son retour à des sentimens honnêtes, je ne dis pas vertueux, car, pour celui qui a failli, la probité doit être considérée comme une vertu ! heureux encore si pendant sa captivité il n'a pas fait un grand pas vers le mal! Le roi daigne bien abréger la durée des peines, pourquoi n'en serait-il pas de même pour la surveillance?
D'après l'article 4 du Code pénal, le gouvernement a lé droit de faire détenir le libéré durant un intervalle de temps qui pourra s'étendre jusqu'à l'expiration de celui fixé pour la surveillance spéciale ; j'avoue ici que le&bornes de mon intelligence ne m'ont jamais permis de voir dans cet article qu'une mesure de l'arbitraire le plus révoltant. Qu'on ne me dise pas que l'autorité n'abuse jamais du droit que lui confère cet article, il suffit que l'arbitraire puisse exister pour être à craindre. « Comment, le gouvernement pourra toute ma vie me rete-
nir sous les verrous, et cela parce que j'aurai voulu me créer des ressources ailleurs que là où il voulait que je restasse en proie à tous les genres d'opprobre! Si je commets un délit en manquant à ma surveillance, prévoyez ce cas et punissez-moi ; mais ne me faites pas languir plusieurs années dans une prison, pour me punir de n'avoir pas trouvé assez tôt ce que je ne trouverai jamais plus, par l'effet de ma nouvelle incarcération ! ! »
Voilà le langage que pourra tenir en pareil cas le prisonnier. N'aura - t - il pas quelque raison ?
Quand le législateur proposa ce moyen comme très salutaire pour la sûreté des citoyens et comme le plus grand obstacle à la récidive des criminels, il ne prévoyait sans doute pas que les effets en seraient si désastreux et si contraires à ceux qu'il s'était promis. Il avait pensé que l'œil de la police, constamment ouvert sur eux, leur inspirerait une crainte nécessaire pour les contenir dans le devoir; et il ne vit pas que l'unique résultat que ces mesures devaient produire, serait de mettre un libéré honnête homme encore après sa chute
mais sans fortune, dans l'alternative de mourir de faim ou de commettre de nouveaux crimes.
L'opinion , cette reine du monde toujours tyrannique et souvent injuste , répute infâme celui qui a éprouvé la flétrissure d'une condamnation; et l'autorité, plus injuste encore, pour réduire ce malheureux à l'impuissance de cacher l'opprobre et la dégradation dont il est stigmatisé, le met pour ainsi dire à l'index comme ayant subi une peine infamante! Qu'on se figure alors l'existence pénible de cet infortuné ! chacun va le fuir avec horreur, comme on fuit un reptile dangereux. S'il n'a d'autres moyens d'existence que ses bras et son industrie (et l'on sait assez que c'est là ordinairement la ressource unique des hommes qui rentrent dans le monde après une condamnation criminelle ), personne ne voudra lui offrir l'occasion de les employer; il n'y a plus pour lui de miséricorde, lors même qu'il n'aurait succombé que par faiblesse , ou par erreur, et peut-être même par besoin, motif souvent plus puissant et plus pressant que la raison. 11 n'aura pas davantage des droits au pain amer de la charité ; car la pitié ne s'émeut pas pour celui qui porte
sur son front un signe indélébile de réprobation et de honte. Il ne trouvera plus dans ses concitoyens que des ennemis barbares et des persécuteurs , et sera dès lors plus disposé à lejjr nuire, pour se venger de leur mépris, de leur injustice et de leur dureté cruelle. La faim le presse , et il n'y a qu'un crime qui puisse lui fournir les moyens de l'assouvir, puisque la compassion est sourde à la voix de ses besoins et de sa misère; le souvenir de sa première chute et de ses longues souffrances l'en éloigne; mais l'horreur de sa position l'y pousse, les humiliations dont on l'abreuve l'y engagent, et l'implacable nécessité l'y entraîne; il le commet, et voilà un criminel qui ne le serait plus devenu peut-être, s'il se fût trouvé dans une situation moins rigoureuse , et si, au lieu de le proscrire et de le mettre hors la loi, pour ainsi dire, on lui eût tendu une main protectrice et secourable.
Telles sont les conséquences de la surveillance de la police, peine perpétuelle ajoutée par la loi à une peine que la loi avait limitée, et qui n'est infligée que chez le peuple le plus doux , le plus juste et le plus cultivé du monde; car
chez les nations qui n'ont pas le bonheur de vivre sous l'empire du même Code, qui sont encore sans doute grossières et barbares et qu'un instinct brutal dirige, on croit que celui qui a payé sa dette n'est pas tenu de payer deux fois.
Et par qui , grand Dieu ! est-elle exercée, cette surveillance rassurante pour l'honneur, la vie et la fortune des citoyens? Par l'opprobre de l'espèce humaine, par l'écume des galères et des maisons centrales, par des hommes dont on peut lire les titres nombreux au respect et à la confiance publics dans les livres de punitions des maisons où ils ont subi leur peine.
Un régime aussi vicieux ne peut donc être maintenu plus long-temps sans injustice et sans imprudence. Il faut de toute nécessité le changer au plus tôt, ou, pour être conséquent, il faut n'ouvrir plus jamais la porte de la liberté aux condamnés qui y sont soumis; autrement on remplira les villes de voleurs et les routes d'assassins.
Selon nous, la surveillance, telle qu'elle est établie maintenant, occasionne plus de récidives que sa suppression ne laisserait de fautes impunies.
Voici, selon ma faible expérience, le mode de surveillance qui offrirait lé plus de garanties pour la société et de sécurité pour le condamné , si tant est qu'elle soit absolument nécessaire :
1° Point de surveillance pour une première condamnation , à moins qu'elle ne soit de dix ans au moins. Dans ce cas , cinq ans de surveillance au plus ;
2* Excepté ce cas, elle ne serait prononcée qu'après un second jugement, et cela pour cinq ans au plus ;
3° Après une troisième condamnation, elle serait de cinq à dix ans ;
4° Après une quatrième , elle serait prononcée pour toute la vie ;
5° Dans les trois premiers cas, on s'affranchirait de la surveillance après avoir tenu une conduite régulière pendant au moins trois ans; conduite attestée par des personnes patentées ou notablement connues;
6° Le libéré aurait le droit d'indiquer luimême le lieu de sa résidence, en faisant toutefois connaître les motifs de son choix;
T Tout libéré qui quitterait sa résidence se-
rait passible d'un emprisonnement de trois mois à deux ans. En cas de récidive, le maximum pourrait être appliqué; et après une troisième condamnation pour ce fait, l'emprisonnement pourrait être élevé au double, c'est-à-dire à quatre ans ;
8° Si, en rompant son ban, le libéré commettait un délit ou un crime, non seulement il serait puni pour avoir quitté sa résidence; mais, en réparation du délit ou du crime qu'il aurait commis , on lui appliquerait toujours le maximum de la peine que son action aurait encourue dans les cas ordinaires. .
A l'occasion de la surveillance et de la position où elle place le malheureux qui ne peut payer son cautionnement , il ne sera pas hors de propos de citer un fait qui, par les pensées consolantes qu'il doit suggérer, pourrait diminuer l'effroi qu'inspirent trop souvent les libérés des bagnes, et qui se trouvent ainsi placés sous le coup immédiat d'une surveillance active de la part de la police.
Un forçat libéré, venant de Toulon, demaiîda un jour à me parler seul. Voici notre conversation :
« J'arrive du bagne où je vous ai vu lors de » votre visite. Je ne sais que devenir. Je trou- » verais de l'ouvrage si j'avais un livret : mais » pour l'obtenir, il faut que je paie mon cau- » tionnement à la police. C'est 210 fr. qu'il me » faudrait, et comment les trouver? J'ai bien »des connaissances anciennes, mais si je les » vois , qui sait à quelles conditions elles me » prêteront cette somme ? Et j'ai juré de mourir » plutôt que de mal me conduire. Cependant » je ne puis rester chez ma pauvre mère , qui »n'a pas trop pour elle, car son petit com- » merce de vendeuse de fruits et de légumes ne » lui rapporte que tout juste pour du pain et » son loyer : voilà ma position. Vous seul, mon- » sieur, pouvez me tirer d'affaire. »
Cet homme, encore jeune, a passé dix ans au bagne, et comme il avait été condamné pour vol , je ne savais trop si je devais me fier à son récit. Je ne lui donnai aucune réponse positive; mai» je l'engageai k venir avec sa sœur et sa mère, ce qu'il fit le lendemain. Cette femme m'assura que son fils avait maintenant les meilleures intentions, et que sa fille, qui était sur le point de se marier, donnerait volon-
tiers sa petite dot de 100 francs économisée par un travail assidu, pour sauver son frère de la misère. J'observai à cette bonne sœur que son futur époux ne consentirait peut-être plus au mariage quand il saurait qu'elle n'avait plus de dot, et que son frère sortait du bagne. « C'est »vrai, monsieur, mais mon frère passe avant » tout, et je cours faire part de tfcut cela à mon » prétendu : d'ailleurs, je ne veux rien lui ca- » cher. » Ils sortirent , et ce jour-là je ne pus encore terminer cette affaire qui commençait à m'intéresser.
Le lendemain , de grand matin , le frère et la sœur revinrent; lçur physionomie m'annonça, avant qu'ils eussent parlé, que tout s'arrangerait. Je demandai à la sœur quelle était la réponse de son prétendu, « Ah! monsieur, me » dit-elle, il renonce à la dot pour mon frère; » et ce qui est' plus beau encore, c'est qu'aus- » sitôt mariés nous le prenons chez nous. Je » veux qu'il ne me quitte plus-, et avec ses » journées on fera faire des habits et du linge » dont il a le plus grand besoin. Mais ce n'est » pas tout , monsieur,.il faut encore 1 10 francs; » si vous pouviez nous prêter 50 fr. , et écrire
» sur un petit morceau de papier que vous » portez intérêt à mon frère, en expliquant sa » position , j'aurais bientôt les autres 60 fr. en » quêtant auprès de mes camarades, marchan- » des comme moi au marché. »
Je consentis aux deux propositions, craignant pourtant que la dernière n'eût pas de succès; car, inconnu sans doute aux femmes de la Halle, elles n'auront, me disais- je, aucun égard à ma recommandation.
Le frère et la sœur partirent fort contens 7 et trois heures s'étaient à peine écoulées qu'ils revinrent enchantés de leur démarche. La sœur portait dans son tablier une grande quantité de sous, de pièces de six liards €t d'autres petites monnaies, complétant , me dit-elle en pleurant de joie, les 210 fr., montant du cautionnement. « Je vous ai nommé, j'ai dit ce que vous » faites pour les malheureux, et pas une ne m'a » refusé. Tiens, disait l'une, je connais bien ce » monsieur-là ; c'est lui qu'a fait apprendre à «lire à mon homme, quand il était soldat à » l'école réglementaire. Tiens, disait l'autre, » c'est lui qui distribue des secours aux pauvres » gens, de la part des bonnes princesses d'Or-
»léans. £11 vérité, monsieur, ajouta cette excellente sœur, allez, vous êtes bien aimé » dans tout le quartier! »
Je remis les 50 fr. promis, et voulant donner une preuve de confiance à cette femme et à son frère, je ne voulus pas faire payer moimême le cautionnement. Ils partirent, et G
s'engagea à venir de temps en temps me voir pour me tenir au courant de ses affaires.
Depuis ce temps , j'ai reçu ses visites presque tous les dimanches. Il est habillé proprement, et gagne de 3 à 4 fr. par jour. Sa sœur l'a logé et nourri gratuitement jusqu'à l'époque où son travail pourrait lui suffire.
Un jour je trouvai sa physionomie sombre, et lui en demandai la cause. « J'ai rencontré , il »y a quelques jours, d'anciens camarades du >» bagne. J'ai tâché de les éviter, mais inutile-
» ment. Tu es donc bien fier à présent, G !
» Allons, viens prendre un verre de vin avec » nous, et si tu es un bon garçon, me dit à l'o- » reille l'un d'eux , tu ne seras pas fâché de » nous avoir vus. Je n'osai refuser, et malgré » moi j'entrai chez le marchand de vin. Ils » demandèrent une chambre , et lorsque le
» garçon eut apporté le vin , ils refermèrent la «porte avec soin. Je tremblais qu'ils n'eussent » dans leur poche quelques vols , et que la » police ne vînt à les arrêter pendant que » j'étais là; car, assurément , j'aurais eu beau » dire que j'étais innocent, on m'aurait pris et » condamné comme complice aux travaux for- » ces à perpétuité. J'étais tout occupé de cette » idée lorsque l'un d'eux me dit : Que fais-tu , » que gagnes-tu? Je leur contai comment j'étais » hors de peine, et que c'était à vous que je » devais ma tranquillité. Votre nom les frappa ; h et après un moment de silence, ils me dirent : » Nous allons te parler franchement ; mais ne » dis rien à M. Appert, ça lui ferait de la peine. » Veux-tu faire quelque chose avec nous cette » nuit? nous avons un bon coup de monté, et » si la réussite est heureuse ; tu ne seras plus » comme un imbécile à t'épuiser le tempéra- » ment pour gagner quelques sous. Crois-nous, » c'est une bêtise de vouloir rester honnêtes ; » on ne veut de nous nulle part. Tiens, quand » on a le cachet sur l'épaule , c'est fini, il faut » faire bande à part ou mourir de faim.
» Cette confidence m'effraya, et je n'eus pas
» la force de la rejeter avec horreur. Ils étaient » quatre contre moi, et je craignais de leur faire » soupçonner ma façon de penser; car l'idée » d'être dénoncés par moi pouvait leur donner » celle de me perdre avec eux s'ils étaient pris. » Je ne parus pas très éloigné d'accepter ; mais » rappelant la promesse que je vous avais faite » de me bien conduire , j'exprimai le désir de » réfléchir, et de ne rendre réponse que deux «jours après. L'un d'eux prit alors la parole, et » dit : Si tu es sûr de conserver la protection » de M. Appert, je conçois ta raison. Mais nous » autres, qui ne le connaissons pas assez pour » aller lui demander des secours, que veux-tu que » nous fassions? Moi, par exemple , j'ai cherché » de l'ouvrage pendant trois semaines, et j'ai vu » qu'en disant d'où je venais , le patron était » de suite éloigné de me prendre. Cependant » il faut manger. Au reste, pour mon compte, » je ne veux pas te forcer de te mettre de so- » ciété avec nous , mais surtout ne vehds pas le » morceau. Les autres ne savaient quel parti » prendre; cependant ils ont consenti à me » laisser partir après avoir exigé le serment de » ma discrétion. Voilà, monsieur, le motif de
» ma tristesse. Je tremble que les malheureux » ne me compromettent. Ils viennent d'être » arrêtés à R...„, et on les accuse de plusieurs » crimes épouvantables. »
Cette longue conversation me fit un effet que je ne puis définir : G.... s'en aperçut, et prenant un ton de voix plus doux et moins altéré, il me dit : « Soyez sans crainte, monsieur, » je vous ai promis de rester honnête homme, » ma pauvre mère, ma sœur et mon beau-frère » vous ont répondu de moi , jamais je n'oublie- » rai le devoir que m'imposent leurs bontés, » votre confiance. Plutôt mourir cent fois que » de retomber dans l'esclavage des galères. »
Avant de me quitter, G.... voulut absolument me remettre un franc pour la petite caisse d'épargne des forçats (1), m'assurant que chaque mois il tâcherait de contribuer, par sa cotisation, au bien qu'elle devait nécessairement produire.
(x) J'avais consenti à recevoir les modestes cotisations de ceux qui travaillaient pour secourir les libérés qui ne trouvaient pas d'ouvrage, et plus d'une fois j'ai acquis la certitude qu'une légère avance faite à temps pouvait empêcher ces malheureux de redevenir criminels.
62 DE LA SUBVEILLÀNCE.
Depuis cette confidence , j'ai revu plusieurs fois G.... Sa conduite chez ses parens et dans la maison où il travaille me donne la certitude que désormais il restera honnête homme.
Ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire, il faudrait au moins que les libérés ne fussent pas tout-à-fait abandonnés à leur sortie de prison. Pourquoi n'établirait-on pas une société spéciale de bienfaisance dont la mission serait de subvenir à leurs plus indispensables besoins, et dans le sein de laquelle chaque libéré trouverait des hommes généreux et dévoués qui consentiraient pour ainsi dire à devenir leurs patrons?
C'est un projet qui , je crois, serait d'un effet satisfaisant, et que je livre à la méditation des amis de l'infortune.
Un architecte estimable, M. Fresnel, a publié, avec un désintéressement qui l'honore, plusieurs projets sur la fondation de vastes établisse m en s où seraient reçus les libérés. On doit des éloges au zèle de ce philanthrope dont les vues et les travaux pourraient être d'une grande utilité dans cette question.
Cljnpitrr €Utatriim*.