‹ Bagnes, prisons et criminelsChapitre 7 sur 17 · DE LA DÉPORTATION 01) COLONISATION · texte numérisé non relu

DE LA DÉPORTATION 01) COLONISATION

Il ne suffit pas d'abattre, il faut reconstruire. Bien mal serait inspiré à notre époque l'homme dont la plume minerait les bases d'un édifice social quelconque , sous prétexte que sa forme serait vicieuse, et qui n'essaierait pas au moins d'en élever un autre sur ses ruines. Nous avons fait nos efforts pour démontrer l'insuffisance

des lois actuelles, leurs conséquences souvent dangereuses et la sévérité quelquefois exorbitante, et surtout sans résultat, de certaines dispositions de notre Code pénal : maintenant une nouvelle tâche nous est naturellement imposée. Nous devons chercher les remèdes à tant de maux , puisque ces maux ont été pour nous l'objet d'une étude particulière et consciencieuse.

Cependant, comme nous n'avons pas eu la prétention que notre opinion prévalût sur toutes les autres, et que nous fussions appelé à trouver le spécifique souverain , seul capable de guérir une maladie aussi profondément gangrenée; comme notre livre, loin d'avoir la moindre prétention d'autorité absolue et décisive, n'est qu'une œuvre modeste avant tout, nous soumettons à l'examen des philanthropes et des amis du progrès les divers projets d'améliorations déjà en litige, les différens modes de punition déjà élaborés par les publicistes les plus recommandables. La déportation , le système pénitentiaire , sont les deux principales clefs de voûte des discussions actuelles sur ce grave suj^et. Nous ferons donc

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sur chacun d'eux des rapports clairs et brefs; en signalant avec une égale impartialité leurs avantages, leurs résultats probables et les conséquences qu'ils nous font espérer. Cet examen consciencieux ouvrira peut-être une nouvelle lice qui propagera les diverses opinions des hommes éclairés, et comme nous n'ambitionnons d'autre récompense que celle d'avoir provoqué le bien , nous nous rangerons avec bonheur sous l'autorité du jugement qui alors prononcera entre lçs deux systèmes.

Plusieurs voix éloquentes se sont fait entendre en faveur de la déportation qui, malgré les avantages que son exécution semble promettre, a cependant trouvé de savans contradicteurs.

Ceux-ci croyaient la présence des condamnés aux fers dans nos ports tellement nécessaire, que les en retirer pour les déporter était dans leur opinion frapper d'un coup mortel nos travaux maritimes. Cette objection ne fut pas la seule qu'ils lui opposèrent ; car, outre la difficulté de trouver, disaient-ils, un lieu convenable pour une colonie de cette nature , ils parlèrent encore des dépenses que nécessiteraient lesiommencemens de cet établissement, comme 4- 5

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d'un motif suffisant pour démontrer le danger de l'entreprendre : mais ce ne sont là que des raisons suggérées par une timide prudence, ou une routine aveugle et obstinée qui recloute comme un abîme les innovations les plus utiles.

Ceux qui ont parlé de la déportation des forçats comme d'une bonne idée que le gouvernement devait s'empresser d'adopter, et qui promet des résultats si satisfaisans , n'ont jamais prétendu que tous dussent être déportés, sans égard pour la durée de leur peine (1). Il y aurait eu de l'injustice , et peut-être même du danger à cette prétention, aussi n'est -il jamais venu dans la pensée des partisans du projet de proposer une semblable mesure. Ils n'ont entendu comprendre dans la classe des condamnés qui en sont susceptibles, que ceux à vie et au-dessus de dix ans , tant que durera l'état présent de notre législation criminelle,

(x) Notre opinion personnelle est que la déportation pour les condamnés existons aux bagnes au moment de la publication d'une loi qui la prescrirait, devrait être facultative, pour rester dans les limites de la justice , qui ne veut pas que les lois aient d'effet rétroactif.

et jusqu'à ce que des réformes, qui détermineront un terme au-delà duquel tout coupable sera condamné à la déportation , y aient été faites $ parce qu'ils ont pensé que les autres peuvent plus que suffire aux besoins urgens et réels de nos ports , en admettant toutefois qu'ils soient dorénavant mieux employés qu'ils ne l'ont été jusqu'à ce jour. Ils devaient donc espérer, par cette concession, calmer les craintes de leurs détracteurs, qui s'imaginent que changer le mode suivi maintenant dans les arsenaux maritimes à l'égard des condamnés sur * les travaux de l'État, serait nuire considérablement aux intérêts de la marine ; mais ils ne sont point parvenus à les convaincre, et il paraît .nécessaire, pour les rassurer entièrement et les désabuser de l'importance qu'ils attachent aux services que les forçats peuvent rendre à ce département, de leur faire connaître de quel léger rapport sont ces services, et combien au contraire il serait avantageux aux intérêts bien entendus du gouvernement de les remplacer par des hommes libres dans la plus grande partie des travaux, qu'ils exécutent. Dans cette vue, quelques détails sur ceux

auxquels les condamnés sont employés dans les ports, et sur la manière dont on les y emploie r semblent trouver naturellement ici leur place, et celui de Toulon servira de terme de comparaison pour les ports où se trouve un bagne.

Le total de la chiourme y était autrefois de 4,000 à 4,500 hommes, dont 1,200 environ condamnés k vie. Les valides sont destinés pour la fatigue ou pour les ateliers divers, et répartis dans les cinq grandes divisions de l'arsenal, appelées directions, à peu près ainsi qu'il suit, nombre rond : celle des constructions navales, 1,300; celle du port, 350; celle de l'artillerie, 90; celle des constructions hydrauliques et bâtimens civils , 1 ,900; celle du magasin général, 250; 120 environ sont occupés dans l'intérieur de la chiourme pour les besoins particuliers des salles à terre, ou des bagnes flottans, et 80 remplissent les fonctions d'infirmiers dans les hôpitaux du bagne et de la marine; 2,000 sont employés aux travaux les plus ordinaires de l'arsenal, et pour lesquels des masses d'hommes sont nécessaires, tels que le pompage du bassin , le curage du port et l'enlèvement des boues, le lestage, le déles-

lage et la repiorque des bâtimens, le débarquement des bois de mâture et de construction , leur empilage et leur déblaiement, le transport des pièces charpentées pour la construction des navires , etc. 1,800 sont des ouvriers de toutes professions qui travaillent dans des ater liers ou sur des chantiers établis exprès pour eux, et dirigés par des contre-maîtres libres.

Les premiers n'ont point de solde fixe ; seulement ils reçoivent quelquefois, pour exciter leur émulation et les encourager, une légère gratification en argent ou une double ration de vin , quand ils font promptement et avec zèle des travaux pressés. Les autres ont une paie mensuelle et fixée selon la nature de leurs oc* cupations, et leur plus ou moins de capacité pour tel ou tel ouvrage.

Ceux-là sont dans un port des hommes souvent utiles et dont on pourrait retirer un grarid parti, si ceux qui sont chargés de les diriger dans les travaux avaient à cœur, comme cela devrait être, l'avantage du gouvernement :

mais il existe généralement parmi eux cette opinion funeste que l'État est assez riche, et qu'on en fait toujours assez pour son service,

et de là leur négligence coupable dans l'emploi des forçats sous leurs ordres. Aussi voit -on quelquefois ceux-ci rester oisifs par centaine des jours entiers, et placer l'un d'eux en sentinelle, afin d'être avertis en cas de besoin de l'approche de quelque employé supérieur, ou bien errer à l'aventure dans l'arsenal pour paraître occupés; ce qui rédyit la journée de chacun d'eux à une heure au plus de bon travail, et fait une charge à l'État de ce qui aurait pu lui offrir un bénéfice.

Ce qui est dit ici des condamnés de fatigue générale , peut également s'appliquer aux ouvriers tailleurs de pierre, maçons , scieurs de long et charpentiers, qui, sagement dirigés et occupés convenablement selon leurs connaissances dans ces professions et dans l'intérêt de la chose publique, présenteraient une grande ressource, mais que la modicité de la paie qui leur est allouée dégoûte souvent du travail, et dont les services, qui pourraient être d'un grand secours dans plusieurs circonstances, sont) presque réduits à rien par l'indifférence et le peu de bonne volonté de leurs contre-maîtres libres pour les travaux du gouvernement. Quant aux

forgerons, aux cloutiers, aux armuriers, aux fondeurs et à tous les autres ouvriers qui ont sous la main des matières de prix, il est difficile de comprendre comment on a pu avoir la pensée de les occuper dans les ateliers d'un arsenal maritime, et prétendre trouver en cela une source d'économie.

On a suffisamment fait comprendre par ce qui précède sur la manière dont les condamnés sont employés aux travaux dans nos ports, combien peu ils y sont nécessaires, combien peu ils sont indispensables à la marine, quoique quelques personnes se persuadent le contraire, et combien peu aussi sont fondées les craintes de ceux qui croient que, sans leurs secours, nos vaisseaux en construction pourriraient sur leur cale, et que tous les autres ouvrages maritimes resteraient en stagnation. Encore est-il de toute justice de reconnaître, comme nous l'avons déjà fait observer, que le port de Toulon est celui de France où les forçats sont occupés avec le plus d'activité et le plus d'avantage pour les besoins des diverses divisions qui réclament leurs services.

L'impartialité qui doit présider à la rédac-

tion de cet écrit nous oblige à rapporter, sans y changer un mot, l'opinion d'un partisan éclairé de la colonisation , bien que nous soyons loin de la partager en tout point.

. . . Quant à la difficulté de trouver un endroit propre à recevoir la colonie dont il est question, je ne la crois pas si grande que les ennemis du projet veulent bien le dire. Nous ne sommes plus riches comme autrefois, il est vrai, en possessions coloniales ; mais nous avons le Sénégal, où l'on tente depuis long-temps, et jusqu'ici presque sans succès, d'établir une colonie libre, et où réussirait plutôt peut-être celle proposée; nous avons la Guyane française; nous pourrions avoir des terres dans les déserts inhabités de l'Amérique, où les condamnés, débarqués sous un ciel étranger, n'ayant devant eux que des forêts immenses , placées comme une barrière éternelle entre eux et le monde , un terrain inculte qu'il faudrait féconder , n'auraient plus qu'à choisir entre le travail et la mort , et dont le choix ne saurait être douteux alors que la vie en dépendrait ; nous pourrions nous en

procurer sur les côtes qui entourent le vaste continent de la Nouvelle-Hollande, comme les Anglais Font fait pour fonder Botany-Bay, lieu d'exil pour les condamnés de ce royaume , qui peut être compté aujourd'hui parmi les colonies les plus florissantes de l'Angleterre.

» Il paraît donc démontré qu'il n'est pas impossible de réaliser le projet de déportation, faute d'un lieu convenable pour recevoir les déportés, et tout porte à croire qu'il le sera avant peu, aujourd'hui surtout que nous avons le bonheur d'avoir pour ministre de la marine l'honorable amiral Duperré, qui a longtemps été à 'Brest chargé , par ses hautes fonctions, de la surveillance supérieure du bagne et des condamnés qui se trouvent dans cette importante cité.

» Les dépenses qu'occasionnera cet établissement seront saps doute considérables, et c'est peut-être la plus forte objection de nos adversaires; mais elles ne seront pas de longue durée, et la colonie une fois en rapport les remboursera avec usure à la métropole. D'ailleurs, un gouvernement grand et puissant comme le nôtre ne doit point se laisser arrêter dans une

amélioration utile; nécessaire par des craintes qui n'ont rien de réel \ sage comme un père de famille, il doit aussi en avoir la prévoyance, et se rappeler qu'il y a souvent plus d'une règle en économie politique , aussi bien qu'en économie domestique , qui prescrit des sacrifices présens au profit de l'avenir. Botany-Bay aussi, dans son origine, dut coûter beaucoup aux Anglais, et Botany-Bay aujourd'hui leur offre des ressources de plus d'un genre , et leur fait trouver amplement le dédommagement de leurs premières dépenses. L'agriculture, la culture de plusieurs denrées coloniales et le commerce y ont pris un développement qui paraît incroyable, et les bâtimens de l'état et ceux de la marine marchande peuvent y trouver un point assuré de relâche et des secours sans nombre.

» Disons donc qu'aucun des motifs allégués contre le projet de colonisation n'est fondé ; qu'il n'en est aucun qui soit assez puissant pour empêcher de le mettre à exécution ; qu'il importe, au contraire, plus qu'on ne pense, de le réaliser promptement; et en supposant, comme on peut le faire, qu'il le soit, tâchons

d'indiquer les moyens qui paraissent le plus convenables pour conduire la chose à bien , et parvenir au but désiré.

» Il est certain que , de même qu'en Angleterre, il ne conviendrait pas, comme on Ta dit plus haut , de déporter indistinctement tous les condamnés aux fers. Si là on garde dans les ports de Portsmouth, Chatam, etc., ceux dont la peine est moindre de sept ans, on ne devrait chez nous déporter que ceux dont elle est au dessus de dix ans, jusqu'au moment de la révision présumée de plusieurs de nos lois pénales ; et il est facile d'en sentir la raison : le gouvernement étant obligé de fournir un bâtiment pour ramener en France les condamnés qui l'ont été sous l'empire du code criminel actuel, et qui auraient subi leur condamnation, dans le cas où ils voudraient quitter la colonie, ce qui est peu probable, mais ce qui serait dans leur droit, on conçoit que si on y conduisait ceux à court terme, les voyages fréquens que nécessiterait leur retour lui deviendrait onéreux à cause de l'éloigneinent, par les dépenses considérables qu'ils occasionneraient. Ces derniers resteraient donc dans les ports, comme par le

passé , et seraient encore assez et trop nombreux même pour les besoins de la marine; mais ils y resteraient pour être employés seur lement aux travaux généraux que j'ai énumérés d'abord , ou comme ouvriers tailleurs de pierre , maçons , scieurs de long et charpentiers. Alors, s'ils étaient surveillés avec exactitude pour ce qui regarde leur conduite et le bon emploi de leur temps dans l'arsenal > si on les mettait dans l'impossibilité d'y commettre tous les dégâts, tous les vols qu'ils y font, et qui portent un préjudice manifeste aux propriétés de l'État ; s'ils étaient dirigés sur les chantiers avec prudence et avec zèle pour le bien du gouvernement par les contre-maîtres qui sont chargés de les guider dans leurs ouvrages, il est présumable, il est presque certain qu'on pourrait trouver dans les secours des forçats un avantage positif dans une infinité d'occasions. Or, pour obtenir ce résultat satisfaisant, il conviendrait de faire en leur faveur quelque chose de plus que ce que l'on a fait jusqu'ici, tant pour améliorer leur condition comme hommes, que pour corriger la démoralisation qui règne parmi eux, ainsi qu'une

maladie endémique , et les infecte presque jusqu'au dernier.

Il est universellement reconnu que l'homme reste sans peine où il se trouve à peu près bien, et qu'il s'occupe volontiers lorsque sa position lui paraît tolérable, et que la rigueur de ses maux n'émousse pas trop ses facultés , et n'abat pas trop son courage : il faudrait donc d'abord diminuer de beaucoup le poids des fers, puisqu'une expérience de sept ans faite par le commissaire actuel du bagne de Toulon lui a démontré que les chaînes n'empêchent pas une évasion , ce qui pourtant est le but spécial et unique de leur emploi, que les condamnés qu'il a fait déferrer se conduisent beaucoup mieux qu'auparavant, par la crainte de retourner à leur état primitif; qu'ils ne tentent presque jamais de s'évader* ce qui arrive fort souvent parmi les autres , et qu'enfin ils sont plus aptes aux travaux, plus obéissans et plus laborieux. Il serait nécessaire de les mieux vêtir qu'ils ne le sont en général , parce que les haillons avilissent et dégradent celui qui en est couvert; d'ajouter quelque chose à leurs vivres ordinaires, et d'allouer à tous un léger traitement

journalier, dans lequel ils trouveraient tout à la fois une récompense à leurs travaux et un motif d'émulation qui leur ferait faire des miracles, car c'est d'eux que l'on peut dire :

Nihil hominibus arduum est; et à la vérité, avec quelque argent , il ne serait pas impossible d'obtenir des forçats qu'ils aplanissent au besoin Montmartre en très peu de temps.

Je reviens à la déportation.

Les condamnés à vie et au-dessus de dix ans (les vieillards et les infirmes exceptés) seraient réunis toutes les années des diverses parties de la France dans un de ses ports, et embarqués à des époques fixes pour le lieu de leur exil. Par prudence ils resteraient enchaînés jusqu'à leur arrivée dans la colonie, et pendant la traversée , il serait nécessaire de les entretenir tous lés jours et à tous les instans des nouveaux devoirs que leur imposera leur condition nouvelle, et du bonheur certain qui est réservé à ceux qui s'en pénétreront , pour lés remplir tous avec exactitude. Lorsqu'ils seraient arrivés.' à leur destination, le gouverneur de la colonie, qui devrait être, autant que possible, un administrateur qui eût vécu long- temps parmi

les condamnés , et en eût étudié, en observateur attentif et éclairé, le caractère , les moeurs et les habitudes, le gouverneur, dis-je , ordonnerait leur déferrement, et leur assignerait les lieux qu'ils devraient occuper et les travaux auxquels ils devraient être employés, soit pour se loger eux et leurs chefs, soit pour percer des routes, soit enfin pour établir des chantiers publics pour les besoins de la colonie.

Après ces ouvrages de première nécessité, et trois ans de servitude au profit de l'État, il céderait aux eolons qui l'auraient mérité par une bonne conduite des terres à défricher, et leur ferait l'avance des instrumens aratoires et des semences nécessaires. Ces terres, qui seraient exemptes de toute redevance les quatre premières années , deviendraient leur propriété , et pourraient être léguées à leur mort selon leur bon plaisir, à défaut d'héritiers naturels. Leurs possesseurs jouiraient de tous les droits d'un citoyen libre, et pourraient en conséquence parvenir à tous les emplois civils de la colonie. Cette favorable circonstance , en les élevant à leurs propres yeux , produirait sans aucun doute dans leur esprit un changement

utile à la dignité de l'homme , car rien ne serait plus propre à améliorer les dispositions habituelles de leur nature et de leur -caractère pervers que l'idée de propriété et la certitude de la jouissance des droits que la condamnation leur avait fait perdre.

Il devrait être permis à ceux des déportés qui auraient une famille de l'emmener si elle consentait à les suivre. Et comme je n'entends pas obtenir seulement pour les hommes le bienfait de la colonisation , mais que je 'prétends que les femmes condamnées pour le terme désigné puissent y participer, les chefs de la colonie devront employer tous les moyens en leur pouvoir pour favoriser le mariage entre eux , et en faire même, pour l'encourager, la première condition de l'indépendance coloniale.

Par l'abrogation de la loi sur le divorcé, je conçois que l'objet dont il est ici question éprouvera de grands obstacles, jusqu'à ce qu'une loi sur la déportation proposée ait prononcé la mort civile du déporté, pour ceux ou celles qui seraient déjà mariés, et que leurs épouses ou leurs époux ne voudraient point suivre ; mais il sera facile au pouvoir législatif

d'obvier à cet inconvénient, en faisant cesser de droit, pour les personnes de cette classe , une indissolubilité de mariage qui existe de fait, ce qui est plus funeste qu'utile aux bons exemples qu'on doit à la société, et produit souvent de très grands scandales, et quelquefois aussi de nouveaux crimes.

Outre que le mariage offrira une occasion facile et sûre pour adoucir le cœur ordinaire • ment dur et farouche de ces hommes abrutis par le vice, et leur inspirera sans doute de plus doux sentimens, il contribuera encore infailliblement à changer leurs mœurs corrompues , leurs principes dangereux et leurs habitudes funestes, en donnant l'espoir d'un bonheur assuré, tranquille et durable à ces malheureux qui se croyaient à jamais privés des jouissances sociales.

En redevenant époux et pères , il est à croire que ces hommes honoreront par leur conduite domestique deux titres qui sont pour les âmes sensibles et honnêtes la source des plaisirs les plus parfaits et des plus pures délices. Toutefois l'administration devra veiller avec un soin tout particulier à l'éducation première des en-* 4. 6

fans qui naîtront de ces mariages, si elle a à cœur, comme cela doit être , de neutraliser en eux le venin de leur origine, et d'en faire par la suite des citoyens dignes de ce nom.

Si la crainte que m'inspire mon inexpérience en pareille matière ne m'interdisait d émettre mon opinion sur un sujet aussi délicat, et qui exige de celui qui veut le traiter autant de maturité et de lumières que de sagesse et de talent , j'oserais dire qu'une éducation toute morale et peu instructive estcelle qui conviendrait peut-être le mieux à leur naissance et à l'état auquel ils seront appelés. Trop de savoir serait plus funeste qu'avantageux à des hommes destinés principalement par leur condition à cultiver la terre; et si je ne crains pas de proférer ce blasphème philosophique , c'est parce que j'ai connu d'excellens agriculteurs qui n'avaient jamais lu les Géorgiques, et une infinité de fermiers laborieux et économes qui n'avaient jamais entendu parler de la Maison rustique.

Il y a quelques années que plusieurs hommes zélés, charitables et pieux , vrais apôtres d'une religion de douceur et d'espérance, qui sacri-

fient leur repos , leur santé et leur vie même à la conversion de leurs frères égarés, vinrent dans ce port prêcher aux malheureux condamnés la morale de l'Évangile , et leur offrir, comme motif de patience et de résignation, les consolations d une vie future et les dédommagemens qui les y attendent. Eh bien! qu'ils disent ce que l'on est en droit d'espérer des enfans, après avoir vu l'effet salutaire que leurs sages leçons ont produit sur les pères! Qu'ils disent si leurs pieuses exhortations n'opérèrent pas alors des conversions nombreuses et sincères, si l'hypocrisie y eut quelque part, et si tous les forçats ne revinrent pas en ce moment à des sentimens louables , à l'exception peut* être de ces criminels endurcis pour qui tout changement est impossible, dont l'élément est le crime, la joie de publier et de grossir même ceux qu'ils ont commis, la consolation l'espoir d'en commettre encore. Ce ne serait point cependant faire encore assez pour leur bonheur domestique, si l'on bornait tout leur savoir à cet éducation morale. Une autre connaissance presque aussi essentielle , au moins pour la vie civile , paraît devoir leur être absolument indispen-

sable , c'est celle des lois politiques qui devront régir leur patrie nouvelle, garantir leurs droits, et régler leur conduite : et de même qu'autrefois les jeunes Lacédémoniens apprenaient les leurs pendant leurs repas, et se pénétraient de leurs devoirs en les voyant remplir tous les jours par les anciens , il serait à souhaiter que l'étude du code de ce nouvel État fût toute pratique , et que les pères fissent comprendre de bonne heure à leurs enfans,enleur en donnant eux-mêmes l'exemple, l'avantage qu'il y a à respecter le pacte fondamental, et à obéir aux lois qui le constituent.

Mais c'est surtout pour un corps social de cette nature que le code Dracon semblerait avoir été dicté, et que les moyens coercitifs les plus rigoureux devraient être employés, afin de contenir chacun dans la ligne de ses devoirs. C'est là que la moindre infraction aux règlemens de police mériterait presque d'être réputée crime, et punie des peines les plus gravés; que l'indulgence et l'impunité, même pour une faute légère, pourraient devenir funestes, et qu'il faudrait enfin faire les plus grands et les plus constans efforts pour soumettre

tout" le monde à la régularité la plus parfaite.

L'oisiveté, qui est une des sources les plus communes du mal, et serait surtout dangereuse pour le repos, et peut-être même pour l'existence de la colonie, devrait être punie de la perte des terres qu'on avait en possession, et du retour à la servitude pendant un tempt déterminé. L'homme oisif, a dit Servant, est un méchant commencé, et en effet, ce n'est que parle travail qu'on force les hommes à devenir gens de bien , parce que le cœur de .ceux qui s'occupent ne s'égare pas en désirs funestes.

S'il était possible de proscrire parmi les colons l'usage de l'argent, cette cause la plus ordinaire des crimes, ce serait un grand pas de fait vers leur perfection morale. Ceux qui ne seraient point encore corrigés complètement de leurs habitudes vicieuses, ne trouvant plus ni occasions pour exercer leur dangereux pen-r chant, ni profit à le faire, seraient contraints de s'amender et de devenir meilleurs. Tous leurs marchés se feraient alors par échange de denrées; et pouvant de cette manière satisfaire sans peine aux besoins les plus communs de la vie, ils s'habitueraient facilement à se passer

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d'un métal qui causa tous leurs malheurs et toutes leurs souffrances, et finiraient sans doute par se trouver heureux des goûts simples et des habitudes domestiques qui tirent long-temps le bonheur des premières sociétés.

Le but des châtimens ne saurait être sans doute de tourmenter inutilement et sans fruit une créature faible et sensible, qui, pour une portion de raison presque toujours timide et paresseuse que lui a départie la Providence, recèle dans son cœur mille passions tyranniques qui y fermentent sans cesse, l'égarent et le subjuguent, mais seulement d'empêcher celui qui s'est rendu coupable d'un crime de nuire désormais à la société, de le forcer à réparer par son travail le dommage qu'il lui a causé, de détourner ses semblables de la même voie par la crainte salutaire de la même peine , et enfin d'imprimer la terreur et l'effroi dans tous les cœurs enclins au mal et au désordre. S'il en était autrement, les lois pénales ne seraient pas la justice, mais la colère et la vengeance; elles n'inspireraient plus ni soumission ni respect , tomberaient dans le mépris, et seraient impuis^ santés contre le crime.

Pourquoi donc les Français, en contradiction avec les principes d'humanité et de philanthropie qu'ils professent , du moins en théorie, traitent-ils quelques uns de leurs frères, lorsqu'ils ont failli , avec autant de rigueur que le firent jamais les nations les plus barbares à l'égard. de leurs esclaves? Pourquoi des fers, pourquoi des tourmens cruels et inutiles, puisqu'ils sont sans résultats pour la morale ? Eh quoi! ce peuple dont la renommée publie depuis des siècles la sensibilité , la douceur et la générosité , et qu'elle cite pour modèle des vertus aimables aux autres peuples, n'aura de la chose que la .réputation et le nom ! Quoi! il faudra sous l'empire de ses lois criminelles , que ceux qu'il frappe portent envie au sort qu'éprouvaient les ilotes à Lacédémone , et se rappellent que là au moins on les couronnait de fleurs avant de les égorger Qu'il abdique désormais des titres usurpés, ou que sa conduite les légitime ! Quelque méprisables , je dirai presque qu elque dignes de haine que soient pour la société qu'ils ont épouvantée par leurs forfaits ceux que la justice a flétris , ils sont hommes toujours, et c'est trop les dégrader,

c est trop les avilir que de les charger de chaînes comme des bêtes farouches, et de les dépouiller en quelque sorte de toutes les prérogatives de l'homme.

S'il était prouvé encore que cet excès de rigeur et ce raffinement de froide cruauté dans l'application des lois pénales eussent produit quelquefois un effroi salutaire chez les pervers, et eussent seulement empêché un crime, j'y souscrirais le premier; mais s'il est constant au contraire que c'est être cruel à pure perte; si les Montesquieu , les Beccaria et plusieurs autres criminalistes dont les noms célèbres font autorité, ont soutenu que rarement la rigueur des peines a éloigné du crime celui qui le méditait, et que cette rigueur doit d'ailleurs être relative à l'état actuel d'une nation,, il s'ensuit que les châtimens qui dépassent la mesure de la nécessité sont réprouvés par la justice, et qu'ils doivent être moins rigoureux chez nous que chez les autres peuples, s'il est vrai, comme on se plaît à le dire, que nous soyons parvenus au dernier terme de la civilisation sociale. « On » n'a exécuté , dit Voltaire, aucun criminel, ni «sous le règne de l'autocratrice Elisabeth , ni

» sous celui de Catherine IL » Les crimes se sont-ils multipliés par cette humanité? Non certainement, et l'expérience qu'on en a faite me fournira une preuve de plu& en faveur de mes principes : « Car on a remarqué, ajoute le >/ même auteur, que les criminels doat la peine » de mort avait été commuée en celle de la dé- » portation en Sibérie, y ont changé de mœurs, » et sont devenus gens de bien. Ces condamnés » sont forcés à un travail assidu et pénible pour » vivre ; les occasions du vice leur manquent ; ils » se marient, ils peuplent, ils contractent à la » fin toutes les habitudes d'un père de famille. » Pourquoi donc alors le gouvernement ne se bâterait-il pas d'essayer le mode proposé de colonisation, puisqu'il promet un résultat si favorable et si consolant pour l'avenir, et qu'il est peut-être le moyen le plus propre à inspirer une crainte salutaire et préservatrice aux hommes qui seraient tentés de devenir criminels ? Si l'humanité le demande, la justice l'ordonne et la raison l'exige. Il se pratique chez les Anglais depuis long-temps déjà avec un succès qui a passé toutes leurs espérances, et ce sera peut-être une honte pour notre antique

réputation de n'avoir exécuté qu'après eux ce projet de philanthropie. Encore peut-on prédire avec certitude que la réussite en sera chez nous beaucoup plus heureuse qu'en Angleterre, parce que là c'est ordinairement dans la classe ouvrière souvent sans travail, et pour cela indigente, que se touvent les grands criminels, tels que les voleurs de grands chemins, les meurtriers, les assassins, etc. , qu'il est toifjours très difficile de réduire, après leur déportation, à la condition de cultivateur, condition la plus insupportable pour eux, en ce qu'elle est totalement opposée à leurs premières habitudes ; tandis qu'en France , il est d'observation constante que les condamnés à vie et à long terme qui arrivent aux galères pour la première fois sont, en général , des paysans brutaux et ignorans, qui se sont laissé égarer un moment par la vengeance , le besoin ou les mauvais conseils, se repentent presque après leur chute d'avoir succombé à leurs passions, et qui, rendus à leur premier état , pourraient redevenir sans peine, dans la colonie, d'excellens, d'assidus agriculteurs, et des citoyens faciles à gouverner. L'expérience confirmera ce que j'avance ici,

par la différence morale qu'elle fera remarquer à ceux qui voudront prendre la peine de l'observer , entre les condamnés à vie tirés des ' campagnes et cultivateurs , et ceux sortis des graqdes villes et ouvriers. Ces derniers sont, pour le plus grand nombre, deâ hommes vicieux dès le berceau, vraie pépinière des prisons çt des bagnes, qui, exploitant la fortune publique le code pénal à la main, n'arrivent d'abord aux galères, pour y revenir plus tard terminer leur infâme existence, qu'après avoir déjà subi six ou sept jugemens de prison, ne laissent, par leur perversité, presque aucun espoir de guérison, affichent avec effronterie leurs titres à la haine et an mépris publics, ne respectent aucune autorité, occasionnent partout où ils se trouvent le trouble, l'insubordination et le désordre , et ne seraient bons enfin qu'à pendre* si, comme membres de la société, on n'était tenu de leur conserver une indigne vie qui est le fléau de leurs semblables. Les autres > au contraire, et spécialement les Corses et les Alsaciens, sont repentans, résignés à leur sort, soumis, respectueux envers leurs chefs, et paisibles dans leur malheur, jusqu'à ce que les con-.

seils funestes des premiers, leurs dangereux exemples et le désespoir, les aient rendus presque aussi corrompus qu'eux.

Avec la manière vicieuse de faire $ubir actuellement leur peine aux condamnés aax fers, il n'est point rare d'en voir quelques uns , surtout parmi ceux à vie, pour qui toute espérance est perdue, se soustraire à leur condam-» nation par la fuite, et à peine redevenus libres, effrayer de nouveau, par leurs attentats, les citoyens honnêtes et paisibles , en dépouillant les uns d'une partie de leur fortune, et souvent en menaçant la vie des autres. Or, ces dangers terribles et toujours imminens cesseront d'exister dès le moment où le gouvernement , qui doit protéger les biens et la liberté du peuple éloignera ceux qui peuvent y porter atteinte, en les faisant conduire sur une plage étrangère et lointaine. Là, tout moyen de nuire leur étant ôté , ils se trouveront forcés de se livrer au travail, de renoncer k leurs vices habituels, et de contracter des goûts sociaux et des principes de conduite plus, conformes à la destination de l'homme,. ce qui doit être précisément le but principal des bonnes lois.

Si la société doit y trouver une garantie pour son repos et sa tranquillité, la morale en éprouvera aussi un heureux effet ; car il est certain que la déportation des condamnés préviendra plus de crimes que les genres de peines en usage aujourd'hui, en effrayant beaucoup plus ceux qui seraient tentés de les commettre par l'éloignement dont elle les menace, que par tout autre châtiment auquel ils conservent toujours l'espoir de se soustraire.

Qu'on se figure, en effet, le désespoir déchirant que doit causer à un homme la crainte d'être séparé à jamais de sa terre natale, de ses amis, de ses proches, et, s'il est époux et père, d'être privé violemment de ses enfans et de son épousé, dans le cas où ils ne voudraient pas partager son exil! Qu'on se fasse une juste idée des réflexions que fera naître , dans l'âme d'un malheureux disposé au crime, la triste perspective d'un avenir aussi épouvantable, de l'impression qu'elle fera sur sa volonté , et qu'on me dise après cela si le mode de colonisation des condamnés, sans être physiquement aussi rigoureux et aussi contraire aux principes de l'humanité que l'est la peine des fers telle

qu'on la subit en France , n'est pas la voie la plus certaine pour paralyser les projets funestes des méchanse fc pour en diminuer le nombre. Sans doute il serait plus heureux et plus honorable pour l'espèce humaine de découvrir la cause des crimes pour la détruire et ses pernicieux effets avec elle , que d'avoir à punir les criminels; mais puisque c'est une folle illusion d'y prétendre , et qu'il sera toujours impossible d'empêcher absolument le mal tant que le cœur de l'homme sera le siège de ses passions, au moins doit-on faire les efforts les plus soutenus pour le prévenir, et le remède le moins incertain est, sans contredit, la colonisation.

Veut-on avoir une preuve authentique de ce que j'avance , une preuve fournie par l'expérience ? Qu'on s'informe s'il se commet aujourd'hui en Angleterre autant de crimes qu'il s'en commettait avant l'établissement de Bo* tany-Bay , et je garantis qu'on aura la satisfaction d'apprendre qu'ils ont diminué dans une proportion qui fait honneur à la sage pré* voyance de ceux qui l'ont fondé, bien que le mode de déportation soit plus défectueux chez les Anglais, en ce qu'ils l'infligent temporaire-

ment pour sept ou pour quatorze ans, au lieu que chez nous » la peine serait, pour ainsi dire, perpétuelle , et pour cela plus efficace.

Quelle serait donc la cause de ce résultat avantageux, si l'on s'obstinait à ne pas la voir dans l'effroi salutaire qu'un bannissement éloigné inspire aux [pervers ? L'homme , le dirai-je encore, peut supporter avec courage et résignation même les conditions les plus difficiles de la vie , parce que , à travers ses souffrances et ses maux , il entrevoit dans l'avenir la possibilité de s'en délivrer , et que cette espérance le console; mais l'idée d'être abandonné pour toujours par tout ce qui lui fut cher es t au-dessus de ses facultés , et tel qui se serait laissé entraîner au crime par le mauvais penchant de son cœur, ne le commettra pas quand la réflexion lui montrera la séparation cruelle qui l'attend s'il a le malheur de s'en rendre coupable.

Laissez au contraire dans leur patrie, et pour ainsi dire au sein des cités et de leurs familles, les condamnés sans espoir d'un terme , et sous ce rapport, toujours entreprenans, toujours menaçai! s, toujours dangereux, et vous laissez

l'épée de Damoclès suspendue sur la société tout entière. En agissant ainsi ,. non seulement vous n'empêcherez pas un forfait, mais vous fournirez aux pervers les occasions de les multiplier. Ce n'est point assez pour la vindicte publique de les priver d'une liberté dont ils ont fait un si funeste usage, si vous ne leur ôtez en même temps l'espérance de la recouvrer avant le terme de leur peine. Ce n'est point assez pour la morale de les effrayer par la rigueur des châtimens, si, tout en les punissant rigoureusement, cruellement peut-être, vous leu r laissez la faculté de s'y dérober, et de faire à leurs concitoyens de nouveaux outrages.

Verrait- on, en effet, tant de condamnés en récidive , si leur premier crime eût été puni de la déportation? Quelle honte n'est-ce pas pour les mœurs et pour l'exemple que, sur la quantité considérable d'hommes à vie et à longs termes qui sont chaque année conduits dans les divers bagnes de France, un grand nombre y reviennent pour la deuxième et la troisième fois , et plusieurs de ceux-ci qui étaient primitivement condamnés à des peines fort longues ! Or , quelle peut être la cause de ces rechutes

fréquentes ? Pour moi, je crois la trouver dans la manière actuelle de faire subir la peine des travaux forcés J je la trouve dans cette agglomération dans un même lieu de coupables • dangereux , dont les uns , vieux scélérats qu'il faut désespérer de convertir et de ramener jamais à des sentimens de probité et d'honneur, ne sont propres qu'à professer leurs maximes abominables de dépravation et d'immoralité, et les autres qu'à les recueillir avec joie , et presque avec reconnaissance , dans l'intention bien prononcée de les mettre un jour en pratique ; je la trouve enfin dans les rigueurs de la surveillance exercée sur les condamnés après leur libération , rigueurs inutiles et contraires à toute justice, puisqu'elles sont gênantes seulement pour ceux qui , rentrés au sein de la société , voudraient y vivre en gens honnêtes, illusoires et sans force pour ceux qui ne soupirent après leur liberté que pour recommencer leurs vols et leurs brigandages, et dans tous les cas sans avantage positif.

A-t-on, je le demande maintenant, des suites aussi fâcheuses pour la société à redouter de la déportation des condamnés aux

fers? Je crois avoir suffisamment prouvé le contraire, et il est à présumer que ceux-là mêmes qui , ayant subi leur condamnation ( car la déportation serait temporaire'jusqu'à ce qu'elle fut décrétée peine perpétuelle), pourraient exiger leur retour en France, ne voudraient pas y revenir pour être exposés à tous les dangers dont les menacerait à chaque instant une surveillance aussi terrible dans ses effets que funeste même au repentir. Pourraient-ils d'ailleurs vouloir sacrifier leurs nouvelles habitudes, l'existence toute nouvelle qu'ils se seraient faite , je dirai' plus, leurs propriétés et leurs droits de citoyens dans la colonie , au plaisir de revoir une patrie où les attendraient le déshonneur, l'infamie et la misère? Et pour ceux des condamnés dont la peine serait perpétuelle, on n'aurait pas même à craindre leur désertion dans les pays voisins de leur séjour, puisque, outre les périls de l'entreprise, nulle part ils ne pourraient espérer une condition aussi supportable, et qu'il faudrait qu'ils fussent insensés pour s'exposer aux hasards d'un avenir incertain, au préjudice d'un repos assuré.

Si l'humanité, si le repos de la société, si la

morale commande l'exécution du projet dont je viens de parler, je crois pouvoir dire quHl estfeussi de l'avantage du gouvernement de l'ordonner, lui qui doit servir l'humanité, défendre les citoyens et protéger la morale. Il n'est pas de sacrifices qu'il ne soit tenu de faire, quand tant d'intérêts le demandent; et puisque les plus pressans besoins de la société, et les motifs les plus puissans en faveur de l'amélioration des mœurs touchent à la question de la colonisation des condamnés, et réclament indispensablement qu'on tente cette voie de salut et d'espérance , il serait certainement peu honorable de se laisser arrêter par une basse considération d'argent, dans un moment surtout où notre crédit est florissant et nos finances prospères.

Les dépenses d'ailleurs qu'occasionnerait cet établissement ne seraient pas énormes et tellement extraordinaires, qu'on ne puisse les faire sans craintes et sans danger pour la chose publique. Tout porte même à croire qu'elles n'excéderaient pas de beaucoup celles qui se font annuellement pour les bagnes de France, encore ne seraient-elles considérables que pendant les premières années de l'existence de la

colonie; car celle-ci une fois bien établie et régulièrement constituée sera productive pour la mère-patrie, et pourra lui rembourser en denrées ou en secours importans pour la marine royale et celle du commerce, ce qu'elle lui aura coûté en argent.

Les dépenses qui se font pour les chiourmes, au contraire, si elles n'augmentent pas de plus en plus, seront au moins toujours les mêmes, et ne promettent aucun dédommagement à l'État. Elles sont ruineuses sans aucun espoir d'un avantage ultérieur, et le but pour lequel elles sont faites n'est pas atteint. Qu'on ajoute maintenant à ces frais nécessaires et indispen sables les frais imprévus et forcés, tels que les primes accordées pour la reprise des forçats évadés, et ceux qui sont la suite de leurs dilapidations dans l'arsenal, des dégâts qu'ils y causent, et des vols nombreux qu'ils commettent dans les ateliers où ils travaillent ; qu'on pense un instant aux dangers toujours possibles que court un port royal par le voisinage menaçant d'un bagne, surtout depuis la promulgation du Code pénal de l'empire, qui a multiplié et multiplie tous les jours, dans une progression ef-

frayante, le nombre des condamnés à vie; qu'on se persuade bien que ces malheureux, à qui toute espérance semble ravie, n'en ont d'autre que de souffrir sans relâche et sans terme, ou de mourir au bout d'une chaîne luttant sans fruit contre la misère qui les accable et le chagrin qui les dévore, ou de reconquérir leur liberté en brisant leurs fers; qu'ils ne peuvent trouver de consolation que dans l'illusion de leur esprit, ou dans les promesses trompeuses d'un avenir qui n'est pas pour eux ; qu'ayant constamment sous les yeux les souffrances de leurs camarades, ils sont encore aigris par les leurs; qu'une position si épouvantable doit les désespérer et leur faire regarder toute occasion qui peut la changer comme juste et légitime, et on se convaincra alors qu'il n'est pas sage, qu'il n'est pas raisonnable de laisser les choses en cet état ; que des améliorations promptes et indisr pensables sont réclamées par la prévoyance, et qu'une chiourme telle qu'existent celles de France est une plaie dangereuse et dévorante pour lé gouvernement, qu'il doit s'empresser de guérir par économie autant que par prudence.

Ce n'est pas seulement pour les condamnés

à vie et à long terme que la déportation paraît être efficace pour remplir le vœu de la loi dans" toute sa sagesse et ses fins , et le plus certain pour tarir la source féconde des crimes et diminuer le nombre des criminels ; elle promet encore aux condamnés à court terme, qui seraient gardés dans les pçrts , un refuge assuré contre la persécution et la misère ; après le naufrage d'une condamnation. En effet, lors de leur libération , l'autorité pourrait leur offrir le bénéfice de la colonisation , sans cependant les y contraindre; car les y contraindre serait, quoi qu'on en ait dit, une action arbitraire et inique, un attentat coupable au respect que l'on doit à la chose jugée , une sévérité injuste et réprouvée par la loi , puisque ce serait ajouter un- châtiment nouveau à celui qu'elle avait déterminé, et il est à présumer que le plus grand nombre des libérés k qui cette offre serait faite l'accepteraient, ne fut-ce que pour se soustraire au mépris et à la honte qui les attendent dans le monde, le jour de leur liberté. Mais il est bien entendu que ces déportés seraient libres en arrivant, et qu'ils ne seraient point tenus comme les autres aux trois années

de servitude au profit de l'État; seulement , une fois citoyens de la colonie , ils seraient soumis aux lois ainsi qu'eux et punis des mêmes peines en cas d'infraction.

Ce serait donc là un moyen sûr, doux et facile de délivrer la société pour l'avenir des membres corrompus qu'elle avait rejetés de son sein pour un temps, et qui n'y rentrent, après avoir subi leur peine , qu'en vainqueurs irrités, et animés par la colère et la vengeance.

L'Angleterre a son système d'exportation, pourquoi n'aurions-nous pas le nôtre ? Or , puisqu' Alger est une de nos colonies, pourquoi n'y formerait -on pas un établissement analogue à celui deBotany-Bay?Une personne qui a visité Alger nous a fourni à ce sujet les détails suivans; et le lecteur, d'après la descrip»tion de la plaine de la Mitidja et de ses environs, pourra se convaincre des facilités que l'on trouverait dans l'exécution de ce grand prQJet. La plaine de la Mitidja a environ seize lieues de longueur, depuis le cap Matifoux jusqu'aux montagnes deBeni-Menacer, Benis-Menad, etc., qui la bornent à l'ouest , et qui forment les limites du Hadjouted.

Mais ver£ lest, et à partir également du cap Matifoux, la Mitidja se prolonge à une distance de dix lieues , jusqu'aux montagnes de Bénis- Sleïem, Bénis- Jennad, Flissa et Oued Amraoua, qui forment les limites de Jesser, dernières terres de la Mitidja dans* cette direction.

La fergeur de la plaine varie beaucoup dans toute son étendue ; mais elle est moyennement, et surtout vers le centre, de trois à quatre lieues.

La Mitidja, dans presque toute son étendue, présente une pente assez douce qui se dirige vers le nord, et qui, en facilitant le cours des eaux dans cette direction /entretient les marais qui se trouvent principalement derrière Alger, entre la route de cette ville à Cherchel et la baie de Malamuger , au bas des côtes appelées El-Sahel.

C'est à tort que l'on prétend que la plaine de la Mitidja est malsaine dans presque toute son étendue. La seule partie qui le soit réellement est celle comprise entre Oued-el-Konies et l'Aratch , en longeant cette rivière depuis la Maison-Carrée jusqu'à Bel - el - Toutat ; puis, coupant la plaine en ligne droite, et venant

joindre PHamèse à l'embranchement des routes de Burg et de Constantine , et descendant l'Hamèse jusqu'à la mer à quatre lieues est du cap Matifoux à l'endroit appelé Aïn - Charb ou Harb , ce qui signifie mot à mot , boire de la fontaine et fuir.

L'Aratch-a son coursdu sud au nord, et détermine un courant sous- marin qui paralyse en partie l'action des vents et de la lame qui viennent du large.

A bien» dire, il en est de la Mitidja comme de tous les lieux marécageux , où la corruption des eaux cause des miasmes pestilentiels. Mais cette insalubrité n'est que locale , et n'existe , comme on le voit , que dans certains endroits.

Ce qui prouve, au reste, que la Mitidja n'est pas complètement malsaine, c'est le nombre d'habitations répandues sur son étendue. À la vérité, on pourrait objecter que les indigènes sont acclimatés ; oui , peut-être ils sont moins susceptibles de succomber aux atteintes pernicieuses des miasmes putrides; mais comme je ne sache pas qu'on puisse s'acclimater avec la peste ou avec le choléra-morbus, par exemple, je persiste à croire qu'il suffirait de quelques tra-

vaux d'assainissement pour rendre propre à la culture et susceptible d'être habitée , une grande partie de la Milidja , qui ne demande que la main de l'homme pour offrir tous les produits que l'on est en droit d'espérer d'un sol aussi favorablement doté par la nature .

Si on donne le nom de Botany^Bay à l'établissement dont il est question , c'est afin d'indiquer sa destination spéciale, car il ne ressemblerait en rien à celui formé par les Anglais. Ceux-ci y envoient indistinctement et comme par châtiment tout individu coupable; et nécessairement cette fusion de toutes les dépravations devait amener les désordres qui ont éclaté tout récemment dans cette colonie.

Mais qu'on ne s'y trompe point, je considère la question sous un point de vue tellement relevé, que je ne voudrais point que l'envoi d'un condamné ou d'un libéré au Botany-Bay fut considéré, ainsi que chez nos voisins, comme une suite de la condamnation, comme une peine enfin ; tout libéré qui par lui-même ou par les siens prouverait des moyens d'existence, serait libre d'aller où bon lui semblerait, c'està-dire dans tous les lieux où il pourrait exercer

son industrie ou sa profession ; quant à ceux qui n'offriraient pas les mêmes garanties , on les dirigerait sur le Botany-Bay^ non à titre de punition , mais comme moyen de se procurer des ressources; et telle est la moralité que j'attache à cette institution, que je voudrais amener tous les repris de justice , et cela par la force des choses et par conviction , à demander à y être admis comme étant le moyen le plus efficace de se réhabiliter.

Je reviendrai tout à l'heure sur ces considérations morales , et je vais maintenant exposer mon plan d'exécution, soit que l'autorité veuille fonder un Botany-Bay réel dans la Mitidja, soit qu'elle veuille seulement employer des repris de justice à l'assainissement de cette plaine.

En tenant compte pour le moment des difficultés qui s'opposent à l'entier assainissement de la plaine de la Mitidja, et en supposant qu'un premier essai dût être tenté, je limiterai Topération dans l'espace compris entre l'Oratch et Aued - Chiffta , rivière à l'ouest de la Mitidja. Cette distance est d'environ dix lieues (25,000 toises).

Un ouvrier pourrait faire une toise et demie d'ouvrage par jour; dès lors cinq cents ouvriers, en trois campagnes, exécuteraient ces travaux préparatoires.

On pourrait , sans doute , commencer sur une étendue moins vaste ; mais un fossé qui n'aurait d'autre résultat que de retirer les eaux marécageuses sans leur donner un cours constant et régulier vers la mer, ne présenterait pas un avantage bien réel ; et cet essai ne pourrait avoir d'autre utilité que de s'assurer que l'insalubrité de la plaine n'est point telle qu'on le suppose , et pour être fixé sur la durée du temps nécessaire pour le dessèchement, résultat que le temps seul peut faire connaître.

Rien n'empêcherait non plus qu'on s'occupât aussi d'assainir les marais qui se trouvent dans la plaine, et particulièrement entre l'Aratch et l'Hamèse; et les autres travaux de cette partie de la Mitidja pourraient être faits à loisir; mais comme le parallélogramme dans lequel ils se trouvent situés renferme les parties les plus malsaines, il conviendrait peut être mieux de commencer par les marais, afin de diminuer le danger des travaux que plus tard

on entreprendrait dans cette partie de la plaine, encore bien qu'on pût les faire simultanément avec les autres.

L'Aratch et PHamèse ayant peu de profon-* deur, il serait indispensable de creuser le lit de ces deux rivières, afin d'éviter les débordemens qui sont une des principales causes de l'insalubrité de ce côté de la plaine. Toutefois on surmonterait ces difficultés par des travaux d'art, et dont la nécessité d'exécution ressortirait de l'inspection des localités.

Une réflexion qui se présente à l'esprit est celle qui a pour objet la difficulté de contenir un certain nombre d'individus dans un espace aussi étendu. Mais dans un bagne, dans une prisoh, où les condamnés se trouvent par milliers, jamais on ne voit que des complots isolés ; les masses sont toujours inactives , parce qu'elles se composent d'élémens opposés. D'abord, il ne faudrait pas prendre les hommes au hasard, si, voulant seulement assainir la plaine delà Mitidja sans y former un Botany-Bay , on désirait employer successivement des condamnés. Les travaux ne devant être alors que d'une courte durée, il suffirait de choisir, pour lutter

contre l'intempérie du climat (et cela dans l'espérance d'obtenir la remise d'une partie de leur peine, sinon la remise entière), parmi ceux qui auraient assez de temps à subir de leur peine pour désirer un ' adoucissement à leur captivité ou bien qui n'auraient pas assez de temps à passer dans les fers pour faire craindre que leur véritable but fût de trouver, dans leur audace ou leur adresse, l'occasion de se soustraire à. leur condamnation. Et encore, dans cette deuxième hypothèse, où iraient-ils ? Parcourraient-ils l'Atlas? La férocité des Kabiles et des habitans qui l'habitent les contraindrait bientôt à revenir parmi les leurs. Franchiraient-ils ces majestueuses barrières? Leurs premiers pas sur le faste du désert marqueraient la place de leurs tombeaux. Resterait donc une tentative dans les terres intérieures de la Régence; mais partout les Bédouins les rejetteraient, et d'ailleurs, les vêtemens qu'ils porteraient les signaleraient bientôt à la vindicte publique ; en outre, comme toute absence non motivée de quelques heures serait considérée comme une tentative de fuite , on leur appliquerait la peine infligée à ces sortes de

délits dans les bagnes, et si la tentative avait lieu isolément; mais, avec usage d'armes, et de complicité avec ou sans armes, la fuite serait considérée comme un crime, et punie militairement d après la police des bagnes.

Résumons-nous. Y a-t-il possibilité de fonder un Botany~Bay sur les côtes d'Afrique? Voilà toute la question. La nécessité d'un pareil établissement, là ou ailleurs, est démontrée par le nombre toujours croissant des libérés qui retombent dans le crime. Il n'y a donc plus que la question d'opportunité de la mesure qui puisse être susceptible d'examen , car je ne pense pas que la question d'économie fasse l'objet d'un doute. En effet, d'après un calcul exact des frais occasionnés par les récidives des libérés chaque année, il résulte que cet objet grève FÉtat d'une dépense de plus de cinq millions. Or, avec cette somme et beaucoup moins même , on fournirait aux frais de X entretien d'un Botany-Bay; et à ne considérer que le produit d'un impôt proportionnel sur la valeur des terres ainsi rendues à la culture, l'État recevrait plus tard beaucoup plusqu'il ne dépenserait.

Les frais que nécessitent les libérés, par la surveillance dont ils sont l'objet , et par leur séjour dans la prison où ils passent les trois quarts de leur existence, s'élèvent au-delà de ceux nécessaires pour X établissement d'un Botany-Bay. En supposant même que, momentanément, les premières dépenses s'élevassent au-dessus des prévisions, il ne faudrait pas reculer devant ce résultat , si l'amendement d'une grande partie des condamnés devait en être la suite, et si les récidives se trouvaient alors dans l'exception, comme maintenant , au contraire, elles sont dans la généralité.

Que répondrait la société à un infortuné qui se présenterait devant elle avec toute la difformité de ses malheurs, et qui lui tiendrait ce langage :

« J'ai été faible un moment ; j'avais mérité » d'être banni du sein de la grande famille ; » j'aurais pu m'affrancbir de ta haine, ou plutôt » de ton mépris, en mettant un terme à mes » maux ou en bravant l'impunité; mais j'ai pré- » féré t'offrir les tour mens de ma vie en expia- » tion de mes erreurs. Pour te prouver mon «repentir, j'ai quitté famille, patrie, tout ce

» qui fait aimer l'existence ; me voici aujour- »d'hui pur de toute souillure, car je me suis » rendu ma propre estime ; j'ai effacé la tache » qu'une condamnation méritée y avait em- »preinte; je garderai dans mon esprit le sou- » venir de ma faute pour persister dans la voie » du bien. Peut-être suis-je encore tremblant » devant toi ; mais si , sur le point d'arriver au » but tu me vois encore chanceler faute d'être » soutenu, tends-moi une main amie, et que » je sente battre contre mon cœur celui d'un être » vertueux qui me répète ces mots si nobles : » Union et oubli. »

L'épreuve serait pénible , je le sais très bien ; mais aussi comme elle serait la conséquence d'une faute, qui sait si elle ne préviendrait pas les premiers écarts? D'ailleurs, il faut bien que le repris de justice exprime son repentir, et ce ne peut être qu'en faisant abnégation complète de son amour-propre et de ses affections mêmes, qu'il pourra faire disparaître ce préjugé fatal qui le poursuit partout, et qui lui rappelle à chaque instant tout ce que sa malheureuse position a d'horrible. Dans ce cas, alors, si la société avait toujours des dédains à offrir à 4. 8

celui qui aurait ainsi expié toutes ses erreurs, ce serait probablement, il ne faut pas le taire, la cause d'une guerre à outrance entre les deux castes, et il ne serait permis à personne d'en calculer les suites.

J'ai réuni , dans ce court aperçu , les principaux avantages de la déportation. Ils me paraissent également favorables aux intérêts publics et à l'adoucissement de la position des condamnés. Cependant, il faut l'avouer, la condition si importante de l'amélioration morale du criminel n'est pas tout-à-fait remplie par ce système. Dans la colonie, le coupable sera abandonné, pour ainsi dire, à lui-même, et ne jouira pas des bienfaits du régime pénitentiaire. Ce dernier moyen de répression,. qui va être l'objet du chapitre suivant, a une sorte de dignité qui manque à la déportation, dont le but le plus visible est de débarrasser la société de ceux de ses membres qui sont en guerre avec elle. Si la religion et la morale, ces deux puissances invisibles et célestes, avaient à choisir, peut-être choisiraient-elles le régime pénitentiaire. Si l'étendue de ce volume nous permet d'ajouter les notes et observations pleines d'intérêt qui se

trouvent dans l'ouvrage de notre digne ami M. Laplace (1) , on verra qu'il y a dans le système de la colonisation, tel que ses partisans exclusifs le présentent x bien des illusions, et que , pour l'appliquer avec succès , il faut consulter l'expérience , et modifier souvent dans un pays ce qui réussit dans un autre , car les mœurs, le climat, les circonstances extérieures agissent de mille manières différentes sur les criminels comme sur les honnêtes gens.

Ainsi, nous le répétons, c'est un essai que nous demandons au gouvernement, persuadé que toutes les théories présentées jusqu'à ce jour peuvent avoir des avantages et des inconvéniens, que l'application seule peut faire découvrir.

(x) Capitaiue de frégate qui a fait le tour du inonde, commandant la Favorite dans les années i83o, i83i et i83a.

Cljapitrr Cinquirmr

SYSTEMS PÉNITENTIAIRE.

On ne peut se défendre d'un mouvement secret de découragement, à l'idée des tentatives si souvent réitérées et sisouvent infructueuses des célèbres publicistes dont tous les efforts ont été consacrés à l'amélioration du sort des malheureux prisonniers. En effet , à l'exception de la Suisse et des États-Unis, quelle nation peut

118 SYSTÈME PÉNTTEHTIAIHE.

s'enorgueillir d'avoir mis à exécution les nobles et consolantes théories du système pénitentiaire? Comme nous l'avons déjà dit, ce système, qui ne présente pas les inconvéniens matériels de la déportation dont nous avons d'ailleurs signalé les avantages , ce système est, selon nous , celui qui remplit le plus complètement les conditions exigées par la morale et l'humanité.

La colonisation des condamnés a un effet immédiat qui ne peut manquer de séduire au premier coup d'œil , et qu'il est impossible de nier : c'est de faire une société à part des hommes frappés parla loi; c'est de donner le droit de cité dans une autre patrie à des individus que la patrie-mère a été obligée de bannir de son sein. Là, les condamnés seront à leur aise , et ne craindront pas de rougir entre eux; ils n'auront, pour ainsi dire , rien à se reprocher , et ils se trouveront heureux de pouvoir réparer , autant qu'il sera en eux , par le travail et une bonne conduite , les égaremens de leur vie passée.

Le système pénitentiaire vise à un but plus noble, plus élevé. En châtiant le criminel, il

tae veut pas l'exclure de la société qu'il a outragée , punition médiatrice entre le monde et le condamné; elle s'engage à lui rendre ce dernier corrigé, meilleur, en un mot, digne de lui.- Sa mission est de faire disparaître les traces du passé pour préparer l'avenir. Elle est belle, elle est digne de toute notre admiration.

Malgré le haut degré de perfection où nous avons trouvé le système pénitentiaire dans les maisons de détention de Lausanne et de Genève, bien des parties y sont encore défectueuses et répréhensibles ; mais il faut tenir compte d'une inexpérience encore bien pardonnable en cette matière, et surtout de la difficulté immense de rencontrer un emplacement tout-à-fait convenable, des localités absolument propices à ce genre d'établissemens. D'ailleurs, tous les auteurs qui se sont occupés de ce sujet si important sont loin d'être bien d'accord. Ce qui paraît le mieux au premier abord , peut souvent être le sujet d'une controverse ou d'une contradiction fondée; il faut donc peser avec impartialité le pour et le contre , et tâcher de fairç un choix sage et prudent au milieu des opinions si diverses qui se disputent le terrain.

120 SYSTÈME PENITENTIAIRE.

Le système pénitentiaire, qui est sans contredit, par sa pensée morale , supérieur à tous les autres, même à celui de la colonisation, ne pouvait, dès son début, parvenir à une perfection sans réplique, et défier l'œil toujours attentif et vigilant d'une opposition raisonnée. C'est ainsi que Y isolement , ce grand moyen d'amélioration du détenu, a trouvé d'imposans et nombreux improbateurs.

Un publiciste anglais, William Roscœ, a écrit contre l'isolement absolu. Selon lui, ce mode de châtiment est le plus inhumain que la cruauté d'un tyran ait jamais inventé, et est une atteinte portée à la destination de notre nature, une violation directe des premiers principes du christianisme. Le condamné, ainsi détenu, épuisera, dit William Roscœ, tous les genres d'infortune, et il terminera ses jours dans une accumulation de souffrances quel^ nature humaine ne peut supporter.

Ce criminaliste , à l'appui de son opinion, cite celle du général Lafayette, qui déclare « qu 'adopter ce système d'emprisonnement , c'est faire revivre et remettre en vigueur le code inhumain d'un siècle d'ignorance et de bar-

barie. Pendant tout le temps de ma détention solitaire dans le donjon d'Olinutz, ajoute le général Lafayette , toutes mes pensées se portaient sur un seul objet, et ma tête était remplie de plans tendant à révolutionner l'Europe. Je crois bien que le voleur fera de même, ajoute-t-il en faisant toujours allusion à l'emprisonnement solitaire , et il rentrera dans la société la tête remplie de plans qu'une occasion si favorable lui aura permis d'imaginer. »

S'il y a du vrai dans cette espèce de déclamation contre l'isolement, on y trouve aussi un côté bien facile à attaquer. Le travail peut être admis comme moyen de distraction, et fhomme ainsi occupé et stimulé dans son travail par l'espoir du gai^n , sentira moins la souffrance que Roscœ et Lafayette proclament si horrible, si insoutenable. De plus, en se plaçant au point de vue moral , quel avantage ne peut-on pas retirer de ce système pour empêcher la propagation du vice, et cet enseignement réciproque de la dépravation dont nous avons tant de fois entretenu le lecteur?

Cependant il est possible de concilier les di-» vers sentimens qui ont été exprimés à propos

de l'emprisonnement solitaire. Les uns le trouvent utile , les autres abusif et cruel. Remplaçons-le pour le jour par une surveillance active et minutieuse dans les cours et les ateliers; mais que la nuit chaque détenu soit toujours seul dans sa cellule, et que Xisolement, pendant un certain nombre de jours, soit prononcé comme punition contre ceux qui auront commis des délits d'intérieur et de discipline. Les pénitenciers des États-Unis ont adopté en partie cette manière de procéder.

On ne saurait croire aux surprenans résultats d'une autorité sévère et bien ordonnée à l'égard des détenus. En Amérique 9 les ateliers des maisons pénitentiaires offrent, à l'observateur un spectacle étrange et merveilleux. Les chefs sont obéis avec une ponctualité et un respect qui rappellent celui des soldats envers leurs supérieurs. Le capitaine Basil-Hall, qui a visité les prisons de l'Amérique, et a publié sur cet intéressant sujet ses remarques et ses réflexions , a été surpris de la discipline parfaite qui règne dans ces sortes d'établissemens. Laissons-le parler lui-même. Il est question de la principale maison de correction des États-Unis,

située dans un endroit appelé Sing-sing, du côté gauche ou oriental de l'Hudson, à dix lieues de Nefw-York. Le capitaine Lynds était directeur de cette maison.

« Les chefs avaient un air d'autorité et de confiance qui nous inspira une parfaite sécurité, quoique nous fussions là à nous promener sans armes' , entourés de toutes sortes de malfaiteurs. Le silence profond dans lequel chacun remplissait sa tâche avait quelque chose de tout-à-fait imposant. Pendant plusieurs heures que nous restâmes au milieu d'eux , nous n'entendîmes aucun chuchottement; nous n'aperçûmes aucun regard d'intelligence , et , ce qui est encore plus surprenant, leurs yeux ne se portèrent même pas de notre côté pour nous regarder. Le silence en effet est la condition essentielle, ou pour mieux dire le principal instrument de cette discipline singulière; et si l'on ajoute un travail continuel qui remplit certaines heures fixes , une retraite rigoureuse tout le reste de la journée, et une séparation complète pendant la nuit, on aura les élémens d'une des combinaisons les plus efficaces qui aient jamais été appliquées à l'organisation

morale des hommes. Les principes sur lesquels ce système repose sont très simples et d'une explication facile

» Tout le secret du succès prodigieux que ce plan a obtenu consiste donc à empêcher les prisonniers d'avoir entre eux aucune espèce de communication , et par conséquent à les tenir complètement isolés les uns des autres pendant la nuit. La difficulté d'arriver à ce résultat, en y employant le moins d'espace et de surveillance possibles, se trouve surmontée dans la prison d'État de New- York

» Il ne faut pas perdre de vue que les condamnés, auxquels il s'agit d'appliquer ce régime, sont arrivés au dernier degré de la grossièreté et de l'endurcissement ; qu'ils sont tout-à-fait sans principes, que plusieurs d'entre eux se font du vice un système, et que n'ayant jamais lutté contre leurs penchans,les plus pernicieuses habitudes sont chez eux profondément enracinées. La réforme de tels criminels n'est pas une tâche qui promette beaucoup de succès à ceux qui ont étudié la nature humaine. Tout ce que l'on peut et doit espérer, en ce qui concerne les condamnés, c'est peut-être de

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les rendre moins pervers. Alors c'est à un homme de cabinet à présenter des moyens de réforme qui soient de nature à se concilier avec le but dans lequel le Penitentiary a été fondé. Ce but est la captivité du coupable , combinée avec cette espèce de punition qui, en faisant la plus profonde impression sur l'esprit, peut, par une terreur salutaire, détourner les autres de commettre de semblables offenses contre la société. Que si l'on pouvait y ajouter ensuite une économie pour le gouvernement, comme à Auburn , où le produit des travaux des prisonniers suffit à peu près aux dépenses de * l'établissement , le plan n'en vaudrait que mieux

«Cinq prisons des plus remarquables des États-Unis contiennent 999 condamnés, et produisent 81,976 dollars.

» Suivant le calcul, 2,699 condamnés gagnent en Angleterre à peu près 41,727 dollars, et dans les États-Unis, 999 condamnés en produisent81,976 ou environ 17,425 livres sterl.; ou, en d'autres termes, un peu plus du quart des condamnés des États-Unis gagnent plus du double de la somme que quatre fois à peu

près le même nombre de prisonniers en Angleterre.

» La différence du produit des travaux vient principalement de la différence de discipline , mais sans doute aussi de la manière de nourrir les prisonniers. Dans les cinq prisons américaines mentionnées ci-dessus, chaque homme n'a pas moins par jour d'une livre de viande, ce qui n'est pas trop , eu égard à la nature et à la dureté de leurs travaux; au lieu qu'en Angleterre la portion de viande est d'une demilivre et d'une livre par semaine. %

» Quand un condamné entre dans une de ces prisons, quelle qu'ait été sa vie antérieure, on s'occupe aussitôt à lui enseigner plusieurs choses utiles qu'il ignorait certainement avant, et que, sans sa captivité, il ne serait jamais parvenu à connaître. D'abord l'habitude du travail lui fait sentir , presque en dépit de lui-même, ce qu'il est capable de faire avec une application suivie. Ensuite, celle de la tempérance, vertu qui lui était tout-à-faït étrangère, et dont il apprécie tout l'avantage, aujourd'hui qu'il peut dormir d'un sommeil profond, se réveiller la tète calme et réfléchie , et regarder

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le travail comme un instrument de santé, de force, de plaisir même et comme un soulagement à l'ennui de la solitude. Il apprend encore ce qu'il aurait sans doute ignoré toute sa vie, à obéir, à se soumettre à une autorité plus forte que sa volonté perverse. Il faut avouer (pie cette obéissance est une contrainte et une peine, et que la nécessité d'un châtiment peut seule faire admettre une discipline aussi rigoureuse, cependant elle engendre l'habitude, et celui qui, pendant un certain espace de temps, s'est vu forcé par toutes sortes de moyens d'obéir aveuglément à toutes les lois d'une prison bien dirigée, la quittera sans doute mieux disposé qu'auparavant à respecter les lois générales de la société. Il y aura trouvé des senti m en s d'ordre, de propreté et d'exactitude, qui luiseront tout-à-fait nouveaux et dont il se trouvera alors bien. La corruption de ses mœurs, fruit de ses communications avec des gens aussi vicieux et même plus vicieux que lui, se trouvera entièrement arrêtée; et si le poison n'a pas atteint son cœur , il est encore possible d'arrêter ses progrès. Il faut se rappeler en outre qu'il ne peut entendre d'autres voix que

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celle de ses chefs et celle du chapelain. Aussi, tous ses rapports avec la société se bornent à une seule personne qui n'a d'autre devoir, d'autre intérêt que de le conduire à la vertu ; et lorsqu'il y est une fois arrivé, de l'y retenir et de l'y fixer d'une manière irrévocable. M. Barett, chapelain de Sing-sing , dit le rapport de la société de Boston , apporte chaque jour plus de dévouement et de persévérance dans l'exercice de ses fonctions; il trouve que son temps passe trop vite et ne forme d'autre vœu que de ne plus quitter cet établissement...

»I1 m'est souvent arrivé, en visitant ces tristes séjours du crime et du châtiment, de songer qu'on pourrait facilement y introduire l'un des plus puissans mobiles qui puissent porter à la vertu, non seulement comme un moyen de discipline , mais encore comme une source d'avantages inappréciables pour les prisonniers eux-mêmes, et par conséquent pour leur patrie. Ce motif est l'espérance , l'heureuse espépérance ! La verge qui sert à infliger un châtiment si prompt, si sévère, si efficace et, je le dis à regret, si indispensable, est aujourd'hui le principal instrument de l'obéissance et de la

garantie des règles qui gouvernent ces établis* semens. Je me sers de ce mot indispensable, parce qu'il me paraît bien difficile de réussir avec cette rigoureuse méthode à soumettre des criminels endurcis, sans recourir à d'autres punitions encore plus sévères et beaucoup moins efficaces. On peut encore y ajouter cependant un autre motif plus noble que la crainte. En punissant la désobéissance, pourquoi ne récompenserait-on pas aussi la soumission ? et combien il serait facile de donner aux prisonniers un intérêt direct et immédiat à se conformer aux règles de la prison! Supposez que l'un d'eux soit condamné à plusieurs années de captivité; s'il se conduit bien pendant une semaine entière, il faut avancer d'un jour le terme de sa détention; s'il persévère dans sa bonne conduite pendant un mois, on avancera ce terme de quinze jours; pendant six mois, on l'avancera d'un mois , et ainsi de suite selon qu'on le jugera convenable. La société , en général, doit certainement désirer que la captivité d'un prisonnier finisse le plus tôt possible, tout en produisant sur lui et sur les autres un effet salutaire. Quant à moi, il ara toujours

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semblé que cette méthode de lui donner un intérêt constant et personnel à se bien conduire pendant sa détention, pouvait non seulement jeter en lui des germes de vertu , mais encore le préparer à recevoir et à développer plus tard cette semence. Je crois donc qu'on pourrait , dans plusieurs cas , abréger le terme de la délivrance du prisonnier, sans nuire en rien au résultat qu'on a voulu obtenir par la détention. . »

Ces dernières considérations nous paraissent du plus grand poids et de la plus haute sagesse. Ce moyen d'exciter le détenu à mériter par sa conduite une remise sur le temps de sa peine, produirait, je crois, les meilleurs résultats, et rentrerait parfaitement dans l'esprit et les vues larges et bienfaisantes d'un bon système pénitentiaire. L'espoir, ce puissant véhicule du retour au bien , relèverait dans l'âme de ces infortunés , et leur donnerait la force de rompre avec leurs antécédens pour vivre par la suite honorablement dans la société (1).

(i) Bien entendu que si une nouvelle législature ne permettait pas ces remises, on -laisserait à la clémence royale cet exercice de la plus belle prérogative de nos rois.

SYSTEME PJÉIVITEJNTIA.IRE. 131

Les divisions introduites dans les diverses parties des maisons pénitentiaires; les ateliers soigneusement entretenus et remplis d'ouvriers laborieux , comme à Genève et à Lausanne; ce silence absolu , observé dans les pénitenciers des États-Unis d'Amérique, attestent, d'une façon non équivoque, les avantages si précieux du système dont nous nous occupons. Il ne faut pas perdre de vue que, dans la plupart des pénitenciers , la propreté est excessive, et que les directeurs ont constamment l'œil sur les prisonniers pour les forcer à prendre soin de leur personne et de leurs effets. Cette surveillance n'a lieu dans presque aucune de nos prisons, si ce n'est dans un petit nombre de maisons centrales de France dont nous nous sommes plu à louer la tenue régulière et la bonne organisation. Mais, en général, le peu de zèle des concierges , l'incurie de l'administration, sont des motifs assez puissans pour que les détenus, déjà naturellement disposés à la paresse, profitent de la négligence de leurs gardiens et de leurs supérieurs pour se livrer entièrement à leur goût pour l'oisiveté ou à de perverses habitudes quelle ne peut manquer d'entretenir.

En effet , si la philosophie veut qu'on n'abandonne pas les prisonniers parce qu'ils ont commis des crimes graves, et qu'on ne renonce pas à Jes corriger et à les voir rentrer dans la société , quoique leurs inclinations perverses aient souvent des racines profondes; l'humanité demande aussi qu'on ait pour eux des soins qui leur fassent sentir qu'ils n'ont pas perdu tout-à-fait leur qualité d'hommes, par conséquent qu'on les traite autrement que des brutes. Il n'est que trop ordinaire de voir régner, dans l'intérieur de nos prisons, la misère la plus affreuse et la malpropreté la plus dégoûtante : des malheureux à moitié vêtus couchent pêle-mêle sur une paille hachée qui se réduit promptement en poussière, et sont obligés, en hiver, de chercher à s'enfouir dessous pour éviter la rigueur du froid. Leurs corps, chargés de crasse et dévores par la vermine, se couvrent de dartres ou d'ulcères rebelles qui viennent encore ajouter à leurs souffrances. Le cœur ne s'indigne-t-il pas, quand on songe que des hommes n'ont pas même, pour se reposer, la litière de nos animaux domestiques?... Et la nounriture?... Livrée par une espèce d ? adjudi-

cation à la conscience rapace d'un geôlier ou d'un fournisseur, elle est telle que les angoisses seules de la faim peuvent forcer k en faire usage!... N'y aurait-il donc aucun moyen de porter remède à de si honteux abus?... On a beaucoup et souvent parlé de la nécessité d'as*sainir les prisons, essayons de tracer encore quelques mots en faveur des malheureux qu'elles renferment.

Les visites que les inspecteurs des prisons sont chargés de faire pour connaître l'état des malheureux qui s'y trouvent, et la manière dont on les traite ; celles que les princes ont la bonté d'y faire quelquefois, afin de signaler eux-mêmes les réformes que l'humanité réclame, restent presque toujours sans effets.

Elles sont connues d'avance... et ces jours-là seulement la propreté, la cuisine , et les égards de toute espèce sont ce qu'ils devraient toujours être. Jours heureux, qui rendent le séjour des prisons plus affreux encore par la comparaison qu'ils sollicitent inévitablement. Heureux encore les prisonniers lorsqu'on ne retranche pas sur leur ordinaire des jours suivans pour compenser un léger excès de dépenses, et

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qui pis est, lorsqu'ils n'ont pas à supporter de la part des employés le débordement d'un sot orgueil , honteux d'avoir subi un instant de compassion.

Ce n'est certainement pas en ravalant l'homme au niveau de la brute qu'on parviendra à lui faire faire un retour sur lui-même et à le ramener dans le chemin de la vertu , dont il s'est plus ou moins éloigné; or, si vous le traitez d'une manière ignoble , il restera toujours ignoble; comment sortirait-il du cercle dans lequel vous l'avez placé et dans lequel vous le retenez?... Ferez-vous jamais naître des fleurs d'un parfum doux et suave dans une terre déjà aride en la rendant plus aride encore? Ah! si vous voulez que le malheureux prisonnier ne se révolte pas contre vous , et qu'il puisse écouter votre observation , montrez-lui que vous avez une sage sensibilité, et que si, pour obéir à la loi , vous êtes obligé de le punir en le privant de sa liberté, votre cœur ne demande pas mieux d'alléger sa souffrance et d'y compatir par tous les moyens qui sont à votre disposition.

Ce qui manque donc généralement et par-

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dessus tout à nos prisons , c'est ce vernis de propreté , cette espèce de dignité physique qui relève, dans le système pénitentiaire, le coupable à ses propres yeux.

L'emprisonnement tel qu'on. le pratique actuellement dit aux criminels :

« Vous avez failli; je dois vous séquestrer momentanément ou pour toujours de cette société que vous avez outragée, et qui ne veut plus de vous. Si votre peine est perpétuelle, vous mourrez ici sur la paille de la gangrène du cœur ou de celle du corps. Si elle doit avoir un terme, je vous nourrirai jusqu'au jour marqué par la loi, et, le jour venu, je vous ouvrirai la porte, mais vous ne serez pas libre pour cela. J'aurai soin de vous marquer au front d'un sceau réprobateur ; vous serez environné d'un réseau dont vous ne pourrez vous débarrasser, et que l'on nomme la surveillance ; enfin , je vous remettrai une carte qui vous sera indispensable partout où vous irez , et sur laquelle seront écrits ces deux mots en lettres de honte et de sang : Forçat libéré ! »

Le système pénitentiaire dit aux criminels :

« Vous avez failli ; réfugiez-vous dans mon

sein; Vous avez mené une vie frivole et dissipée qui vous a conduit au crime et à la dépravation; vous trouverez ici une instruction grave et solide qui vous inspirera le repentir. Vous aviez le goût de l'oisiveté , je vous donnerai celui du travail. Le souffle empoisonné des mauvaises passions vous a perdu, vous serez ici à l'abri de toute communication , et votre âme pourra se recueillir. Vous avez méconnu les lois fondamentales de la société , et elle est forcée de vous renier un instant pour un de ses membres. Mais la société ne peut et ne doit pas être plus impitoyable que Dieu, et si la conversion que nous vous offrons s'accomplit en vous, la société vous tendra la main en signe de paix, et il ne tiendra qu'à vous de lui entendre prononcer ces deux mots : Oubli y pardon ! »

Voilà, si je ne me trompe > en peu de lignes, le seul et véritable point de vue sous lequel on doive envisager le système pénitentiaire. Plus praticable dans son exécution que la déportation aux colonies, il est plus noble , plus évangélique, plus religieux dans son résultat. Si la déportation séduit surtout l'imagination par 1^

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tableau de la paix où peuvent vivre les colons, en formant ainsi entre eux une nation nouvelle et complète, le système pénitentiaire , en conservant aux prisonnière leurs rapports de famille et d'affection dans leur ptx»pre patrie, présente à l'esprit du philanthrope une* image encore plus consolante ; d'ailleurs, les difficulté^ qu'offre son exécution sont loin d'égaler celles de l'autre système.

Dans tous les cas, les dépenses considérables qu'il faudrait faire pour changer les prisons du royaume seront un obstacle si grand , qu'on pourrait essayer des deux systèmes en même temps et sur des hommes placés dans une semblable position. Ainsi, comme souvent les meilleures théories ne réussissent pas à l'application, il serait sage et prudent de n'agir en grand qu'après le succès de l'expérience, faite sur deux cents condamnés, par exemple. Je voudrais que le ^gouvernement s'occupât d'un essai bien dirigé des deux modes dont il s'agit, et qu'après l'examen d'une commission indépendante , composée de personnes élevées et connaissant bien les questions importantes qui se rapportent à l'emprisonnement, une déci-

sion fût proposée aux Chambres législatives.

On me blâmera peut-être de mettre cette réserve dans mon opinion ; mais ne voulant que le bien et n'approuvant pas ceux qui rêvent constamment un seul système, et qui ont l'orgueil de vouloir l'imposer sans permettre le moindre examen, je me garde bien de les imiter. Si de graves observations de l'expérience viennent renverser toutes mes conjectures, toutes mes espérances, j'avouerai avec une entière bonne foi que je me suis trompé, et je bénirai le jour où d'autres auront découvert le remède moral que je cherche depuis vingt ans, et je ne me reposerai que lorsque j'aurai la certitude d'être désormais inutile aux malheureux condamnés.

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