‹ Baignoire 9Chapitre 3 sur 12 · L’ENFANT QUI RÉPOND · texte numérisé non relu

L’ENFANT QUI RÉPOND

LE PÈRE. — LA MÈRE. — ALBERT, 10 ans. — Le soir, après le diner. Le père et la mère sont seuls dans leur chambre à coucher. La mère a les yeux rouges et se mouche trop fort. Le père arpente la pièce, les mains au dos.

La Mère. — A présent... est-ce qu’on peut le rappeler ?

Le Père. — A quoi bon ? Ça recommencera.

La Mère. — Non.

Le Père. — Si. J’en suis sûr.

La Mère. — Non. 11 a compris.

Le Père. — Allons donc ! Et puis, après tout, quelle nécessité?... Il est dans sa

chambre. On lui a dit de se coucher. Qu’il se couche.

La Mère. — Et s’il pleure ?

Le Père. — Ça séchera.

La Mère. — Oh! comme tu es méchant !...

Le Père. — Je suis très bon ! mais inflexible.

La Mère. — Et s’il ne s’endort pas ? S’il tombe malade ?

Le Père. — On le soignera. Mais rien de tout ça n’arrivera. C’est un petit monsieur qui a besoin d’une sérieuse leçon.

La Mère. — Un enfant !

Le Pere. — A dix ans on n’est plus un enfant. Je sais que moi, à son âge... ah! ah! j’étais déjà un homme ! J’avais déjà saisi le sens de la vie.

La Mère. — Laisse-moi donc tranquille.

Le Père. — Oui, je l’avais saisi ! Je gagnais de l’argent ! j’avais déjà le sens du commerce... le génie des affaires... j’organisais de petites loteries dans mon pupitre... Enfin, je travaillais, quoi !

La Mère. — Il travaille très bien. Il est tout le temps le premier.

l’enfant qui répond

Le Père. — Je le sais, et ce n’est pas ça que je lui reproche. Il a toutes les qualités...

La Mère. — Ah ! tu en conviens !

Le Père. — Toutes. Il n’a qu’un défaut. Un capital...

La Mère, agacée. — Il répond.

Le Père. — Tu Pas dit : il répond : Or, ça !...

La Mère. — Un seul défaut... ça n’est pourtant pas beaucoup.

Le Père. — C’est trop.

La Mère. — Il faut pourtant bien en avoir !... Tu n’as pas la prétention...

Le Père. — Pourquoi? Parle pour toi.

Est-ce que j’en ai, moi? En ai-je? Allons? Voyons ? (Silence.) En tout cas, si j’en ai, ce qui n’est pas prouvé, je les cache...

La Mère. — C’est vrai. Attends. Peut-être que quand Albert aura ton âge...

Le Père. — Qir’il commence par s’y prendre de bonne heure ! Et puis, je suis ainsi, je suis le père... il faut m’accepter comme je suis... A un enfant qui aurait tous les vices, mais qui ne répondrait pas... je

suis capable de passer... bien des petites choses...

La Mère. — Oh !

Le Père. — Oui... Mais un polisson auquel on ne peut pas dire un mot, ni faire une observation... qui vous tient tête qui se rebiffe

comme un coq... pour rien... parce qu'on lui adresse la parole ou qu’on a la faiblesse de plaisanter avec mossieu!... ah ! voilà ce que je n'admets pas ! Jamais ! jamais !

La Mère. — Calme-toi... C’est bon. Tu vas... tu vas...

Le Père. — Je vais, en effet... je vais môme mal... Toutes ces scènes m’ébranlent la santé... me minent... Souviens-toi de ce que je te dis ce soir, Lolotte... ton fils... eh bien ! il aura ma peau !

La Mère. — Quelle horr... veux-tu bien te taire!... il t'adore, ce pauvre petit!... et toi aussi tu l’aimes.

Le Père. — Je le dois. Je l’aimerais bien davantage s'il ne rép...

La Mère. — Oui... oui... là... assez !... Tu l’as déjà rabâché cent fois.

Le Père. — Parce que c’est toujours la

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même chose. Quand on me répond, ça m’exaspère.

La Mère, qui a peine h se contenir. — Oh ! Oh ! Seigneur !

Le Père. — Oui, je sais bien! tu prends son parti.

La Mère. — Mais non, encore une fois !

Le Père. — Oh ! vas~y ! ne te gêne pas. . . Et puis tu es la mère... après tout... c’est bien naturel. Tout pour ton enfant! Moi, le mari, le père... le bœuf qui laboure, je ne compte pas... je suis bon à jeter...

La Mère, qui se monte. — Tu m’ennuies, avec ton bœuf...

Le Père. — Va... continue...

La Mère. — La vérité, si tu veux la savoir... c’est que tu es beaucoup trop sévère pour ce pauvre petit.

Le Père. — Moi ?

La Mère. — Oui... Tu l’ahuris, tu l’abrutis... tu lui parles tout le temps sur un ton de gronderie et de colère.

Le Père. — S’il faut prendre des gants glacés avec son propre fils ..

La Mère. — Alors... il ne sait plus où donner de la tête... il balbutie...

Le Père. — ... et il répond ! Il répond ! c’est bien ce que je dis. Toujours d’ailleurs il a répondu... Tout petit, en venant au monde...

La Mère. — Il criait... c’est bien naturel.

Le Père. — Non ; il répondait. Déjà ! Et plus tard ça n’a fait que croître et embellir : il répond partout, à la promenade, à la maison, à table, avec la bouche pleine ! Même la nuit, en dormant ! à ce point que nous n’avons pas pu le garder dans notre chambre.

La Mère. — Il rêvait, il avait des cauchemars.

Le Père. — Il répondait. Il ne peut pas s’en empêcher.

La Mère. — Laissons tout ça. Il ne le fera plus. Je viens de le voir. Il me l’a promis. Je peux le rappeler ?

Le Père. — Tu le veux ? Prends garde !

La Mère. — Je t’en prie.

Le Père. — Tant pis pour toi si ça repique !... Je te parie qu’avant cinq minutes...

La Mère. — Non. Pas pour aujourd’hui.

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Le Père. — Je le connais si bien ! Enfin... les mères sont à part. Rappelle-le...

La Mère. — Merci. ( Elle va à la porte qu'elle ouvre. Albert était derrière .) Entre, mon trésor... Viens!... papa te pardonne. Embrasse-le. ( Albert va vers son père. Il V embrasse.)

Le Père, qui se laisse faire avec dignité . — Il ne le mérite pourtant pas ! Voyons... te corrigeras-tu de cette détestable habitude que tu as de vous tenir tête ? Tout à l’heure, si tu n’avais pas commencé par m’obstiner, tout ça ne serait pas arrivé ! Qu’est-ce qu’on te demande en somme? De ne rien dire, de ne pas broncher... le silence... l’immobilité... Pas un mot, pas un geste... un souffle... C’est pourtant pas difficile, ça, mon Dieu ! Vois les domestiques... ils ne répondent pas... ils ne clignent pas... sans ça ils savent bien ce qui les attend... Et plus tard, quand tu seras grand... que tu seras soldat... au régiment... ah ! ah ! c’est pour le coup qu'il ne faudra pas répondre... Tu es là... tu m’écoutes... sans sourciller... Te pénètres-tu bien au moins de tout ce que te recommande ton cher

père, hé ? Tu as l’air... mais je n'en suis pas plus sûr que ça ? Qu’est-ce que tu penses ? hein? Tu le dissimules... et tu fais bien... parce que dans le fond... en toi-même... dans ta conscience — j’y lis à livre ouvert dans ta conscience... — ne mens pas... tu réponds encore ? Parfaitement !...

La Mère. — Oh! mais...

Le Père, à sa femme. — Ne m’interromps pas, toi ! (A son fils.) ... Mais oui, tu réponds en dedans... tu dis : « Ah çà ! il n’aura donc pas bientôt fini de m’embêter ce pion de petit père! » Avoue que tu penses ça? Sois franc pour une fois ? Tu ne dis pas non ? Tu vois, tu avoues ! Ainsi, malgré mes observations... ma faiblesse... ma bonté... après que je t’ai rappelé... tu aggraves... tu récidives!... tu réponds encore!,.. Mais quelle nature infernale as tu donc ? !

La Mère. — Assez ! Je ne peux pas... C’est d’une injust...

Le Père, à sa femme. — Fiche-moi la paix, ma bonne !... Comment! mais tu ne le vois donc pas, ton trésor ? Tu ne l’entends donc pas ?

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La Mère. — Mais il n'a pas ouvert la bouche ! pas laissé échapper un souffle ! Rien !

Le Père. — C’est pire. Parce qu'il répond tout de même... Regarde-le... Ses yeux, son air, son maintien... ses bras croisés... tout ça répond... tout ça brave... provoque... Et puis, qu’est-ce que c’est que ces façons exagérées de prendre le contre-pied des choses ? cette affectation de demeurer inerte et comme une souche? sans un oui? ou un non?... ou un signe de tête?... C’est de l’insolence ! Et au premier chef!

La Mère. — Oh ! oh ! Mais c’est toi qui...

Le Père. — Quoi? Moi qui?... Toujours moi!... Ça va être de ma faute à présent! Dirait-on pas que je le terrorise ! Est-ce que je l’empêche de parler? (L’ enfant secoue une main et entrouvre les lèvres comme pour répliquer ; mais rien ne sort.) Hein ?

qu’est-ce que tu as dit? Qu'allais-tu...? Tu t’apprêtais à répondre... Voyez-vous ça, la révolte ?... Non... mais as-tu vu ?... De la rébellion à présent ! Sors.. . sors... sors !...

La Mère qui éclate. — C’est nous qui sor-

tons ! Nous deux... tous les deux. Viens, mon petit rat... (A son mari.) Oh ! tiens ! je ne te reconnais plus... ton fils... Bébert... je commence à croire que tu ne l’aimes plus. ( Elle fond en larmes.)

Le Père. — Je l’aime beaucoup !... mieux que toi!... quoi que tu en dises ! Mais c’est plus fort que moi... Quand il répond, je le tuerais!... ( A son fils.) Tu vois, garnement, ce que c’est qu’un enfant qui répond? Tu fais pleurer ta mère ! [Il sort les bras levés.)

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